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Il n’a jamais fait la moindre concession, dans le bon sens de ce mot. Cela fait partie de son tempérament, de ses convictions, de la conscience qu’il a de soi-même. On a pu le comparer à un cheval échappé qui court son galop, crinière au vent, sourd aux appels et aux rappels. Et cela a été, en 1970, Infaillible ? Une interpellation, dont les thèses, reprises récemment dans une longue préface à un livre d’A. Hasler critiquant Pie IX et Vatican I, ont déclenché les mesures qu’on a dites. C’en était trop. Avant cela, il y avait eu Christ sein (1974), qui a été vendu en Allemagne à cent trente mille exemplaires et traduit en plusieurs langues.
Que peut-on reprocher à Küng ? Moi-même, je l’ai souvent critiqué, d’homme à homme et par écrit. Il m’a répondu dans un long article (Revue des sciences philosophiques et théologiques, 1971, p. 193-230). Il veut s’en tenir à la lettre des Écritures ; il cite beaucoup le saint Paul de la justification par la foi et des épîtres aux Corinthiens, avec les charismes, mais le saint Paul des épîtres dites de la captivité et les écrits johanniques ne jouent guère de rôle chez lui. S’il s’agit de l’apostolicité, l’Église sera vue à partir du peuple chrétien et de ses dons plutôt qu’à partir de ministères hiérarchiques ou institués dérivés des apôtres.
Renversant une tendance dominante depuis la Contre-Réforme, si ce n’est depuis Grégoire VII, l’Église, selon lui, « ne doit pas être comprise à partir du service de Pierre (papauté), mais le service de Pierre à partir de l’Église ». On a l’impression que, pour Küng, les pasteurs ou chefs de communauté n’ont qu’un leadership pratique, la tâche d’enseigner revenant aux théologiens. Elle est scientifique. Le point délicat de l’articulation entre une grâce propre d’enseignement — le « charisme » revendiqué par Paul VI dans Humanae vitae — et la recherche de l’homme de science est-il correctement vu ? Küng a radicalement refusé Humanae vitae. Il est même parti du fait que le pape avait décidé ainsi afin de ne pas déjuger ses prédécesseurs,
pour entamer sa critique de Vatican I et de l’idée d’infaillibilité. Il remplace celle-ci par celle d’indéfectibilité : selon lui, l’Église vivra finalement dans la vérité et la professera malgré les erreurs qu’elle a commises et commettra, y compris par son « magistère ». On ne peut être assuré d’avance qu’elle prononcera une parole infaillible.
Küng voit peu l’Église de façon sacramentelle, comme participation à la vie du Christ, ce qui a été la perception des Pères, des grands médiévaux, et demeure celle des orthodoxes, que Küng connaît peu.
Sur bien d’autres points, il s’est affranchi radicalement des enseignements de « Rome », à l’égard de laquelle il semble avoir un vieux fond de méfiance. Ainsi sur l’ordination des femmes, sur la loi du célibat pour les prêtres, sur la possibilité que, dans une situation de détresse où les ministères ordonnent auraient disparu, la communauté des fidèles se rende ces ministères et célèbre l’Eucharistie ; sur des questions d’éthique sexuelle ; sur la reconnaissance des ministres protestants telle qu’elle ouvre la voie à l’intercélébration…
Mais sa théologie du Christ est aussi en cause pour les évêques allemands et pour Rome : ils ont réagi vigoureusement, et cela même est à leur honneur. Küng ne nie pas la divinité du Christ ; il est formel sur ce point dans son dernier gros livre Existiert Gott ? (Dieu existe-t-il ?) Mais, dans Christ sein (Être chrétien), il parle de façon ambiguë ou problématique de points qui appartiennent à la croyance catholique, tels que la conception virginale de Jésus, la virginité gardée par Marie après qu’elle l’eut mis au monde, le caractère sacrificiel propitiatoire de la croix, voire même la résurrection bien qu’on puisse ici le bien entendre.
Ces graves insuffisances ont fait critiquer de façon parfois très excessive un livre qui, par sa richesse, son élan, sa chaleur, est capable d’apporter, et de fait a apporté à un grand nombre un souffle de christianisme et même une conformation de la foi. Oui, de la foi. Sans compter le nombre
de ceux qui, hésitant aux marges du christianisme, ont été ainsi attirés vers lui. C’est pour eux surtout que Küng avait écrit.
Est-ce le vrai christianisme, diront ses critiques ? Küng est-il encore une théologie catholique ? Lui-même a posé la question dans Fehlbar. Eine Bilanz (1973). Il a répondu : « Est théologie catholique celui qui est lié à l’Église universelle de tous les temps, ce qui est autre chose que s’intégrer au système romain. » On comprend que, dans ces conditions, d’éminents protestants comme W. A. Visser ‚t Hooft aient dit qu’ils se retrouvent dans l’Église de Küng, et l’on a pu lire récemment l’impressionnante déclaration du Conseil recuménique en sa faveur. Ce n’est pas rien ! Mais on sait que la Congrégation pour la doctrine de la foi a déclaré que, si Küng demeure un chrétien et un prêtre catholique, il ne peut plus être considéré comme un théologie catholique.
On sait moins que K. Rahner avait déjà dit cela en 1970, après Infaillible ?, mais Rahner s’était ensuite réconcilié avec Küng (Publik-Forum du 1$^{er}$ juin 1973). Que dirait-il aujourd’hui ? Il est évident que tout dépend de l’étalon avec lequel on mesure. On peut, selon celui qu’on prend, garder ou refuser à Küng la qualité de théologie catholique. Ce dont je suis sûr, c’est que lui se veut tel. C’est un homme possédé par une volonté de sincé-
rité absolue (Wahrhaftigkeit) ; il attend qu’on lui ait démontré qu’il a tort par des arguments scientifiques du type et du niveau de ceux qu’il avance. Mais il devrait tout de même considérer le nombre et la valeur de ceux qui ne sont pas d’accord avec lui et qui sont au moins de son niveau scientifique et chrétien. Sans compter l’autorité du pape et des évêques !
Un cardinal m’a rapporté en 1964 ou 1965 ce que lui avait dit Paul VI : « Je cherche, disait le Saint-Père, des théologiens jeunes qui assurent la relève des plus âgés. J’ai pensé à Hans Küng, mais il semble qu’il manque d’amour. » Je ne dirais pas qu’il manque d’amour, non seulement pour le Christ, mais pour l’Église. Il l’aime même passionnément, mais pas de la même manière que Paul VI — ni même, si le très petit peut se mettre à côté du plus grand, pas de la même manière que moi. Il l’aime à travers son propos de sincérité absolue à l’égard de l’histoire et des besoins du temps, à travers son étude personnelle, à travers les requêtes et les espérances d’un peuple de la base, des questions décapantes posées par la Réforme et par la critique moderne…
Église de Dieu, ma Mère, que vas-tu faire de cet enfant difficile, mon frère ?
Yves Congar,
Théologie, dominicain.
in: Le Monde 2/1/1980
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