Chroniques éparpillées d’une dérive: 0

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Jean Portante entame, avec ce "texte 0′, publié dans les quatre journaux de la gauche: forum, Grénge Spoun, tageblatt et Zeitung, une série de chroniques consacrées à la "dérive". A partir du numéro 1, ces chroniques seront, comme leur nom l’indique, éparpillées, à raison de quatre par mois. Chaque journal aura la sienne. Le tout est comme un puzzle que le lecteur pourra assembler à sa guise en se promenant d’une publication à l’autre.

La dérive est devant nos yeux. Non seulement dans la banlieu du monde, mais tout près de notre maison. On ouvre la fenêtre à Venise, et en face, de l’autre côté de la langue de mer, c’est le cimetière. Un cimetière bien propre, où les cadavres sont triés, ethnie par ethnie, et les vivants aussi, ethnie par ethnie. Et ça ne nous rappelle rien, car la mémoire s’est cassée quelque part entre Ausschwitz et Sarajevo. A mi-chemin, dans l’Allemagne sans mur, les maisons partent en fumée, et les immigrés et les réfugiés avec elles, et les badauds applaudissent, parce qu’eux sont gavés d’oubli, comme à chaque fin d’époque.

Cela fait mal parce qu’on voit la courbe. Tous les espoirs qui naissent savent, comme nous, que leurs jours sont comptés. Il y eut 1789, il y aura la vraie restauration. Il y eut le début du mouvement ouvrier, les petites conques et les grandes, il y aura la casse du tissu social. Il y eut le tremblement des structures en 1917, les frissons d’un jour des rois des rouages, il y aura l’hégémonie sans partage des bourgeois revenus de toutes les révolutions du siècle, la loi de l’argent et le mépris de l’homme. Il y eut la naissance du monde avec ses équilibres écologiques, il y aura une planète en passe de devenir invivable. Il y eut les penseurs et les philosophes prêchant dans le désert, il y aura le désert prêchant à leur place.

Il y a eu, il y aura. Où est le présent? Prisonnier entre ce qui n’est plus et ce qui s’annonce? Entre ce qui aurait pu être et ne s’est pas fait, et ce qui sans doute sera sans que nous puissions l’empêcher? Entre les questions sans réponses et les réponses sans questions? Une époque qui se clôt est toujours porteuse de calamités. On les sent venir, elles vibrent en nous, elles font de nous d’inconditionnelles Cassandre dont la voix s’égosille au milieu du fracas de la fin de millénaire.

L’Europe est malade d’oubli. Je me souvient des applaudissements quand on cisaillait le rideau de fer, quand les premiers à passer de ce côté-ci étaient accueillis par des rires et des larmes. J’ai ri et pleuré aussi quand s’embrassaient à Berlin, celui qui venait de franchir la brèche ouverte dans l’Histoire et celui

qui l’attendait depuis longtemps devant (ou était-ce derrière?) le mur. J’ai ri, puis j’ai pleuré, parce que je sentais que dans le crépitement des applaudissements se cachait celui des mitrailleuses à venir. J’ai pleuré, parce que je savais que la porte, provisoirement ouverte, n’allait pas tarder à se refermer définitivement devant le flot des réfugiés, rebaptisés, du jour au lendemain, en chercheurs d’asile économique, et donc en voleurs potentiels d’emplois, dit-on aujourd’hui.

L’Europe de l’oubli est malade et elle a infecté le reste du monde. Sont nées, à son image, d’abord une soeur jumelle en Amérique du Nord, puis une soeur jumelle de la soeur jumelle au Japon, et peut-être encore d’autres soeurs jumelles quelque part en Asie. Et si je fais le compte, j’arrive à sept ou huit cents millions de personnes habitant au centre de la planète, ce qui est déjà beaucoup, même si c’est peu, face aux autres milliards perdus dans la périphérie et que, pour résumer, on appelle aujourd’hui le Sud. Le Sud où l’on ne mange pas. Le Sud où l’on ne va pas à l’école. Le Sud sans médecins ni médicaments. Le Sud devenu la poubelle du Nord. Le Sud dont le sol produit tout et qui n’a rien. Le Sud qui, quand il dit, non devient plus Sud encore. Le Sud, qui, quand il dit oui, reste tout simplement le Sud.

Et nous dans tout ça? Les livres se lisent peu et les supports journalistiques de notre pays, pris isolément, laminent les cris sous le poids de leur esprit de clan ou de petite chapelle. Mais a-t-on pour autant le droit de se taire, alors que tout va à la dérive? C’est ce dilemme qui sous-tend la présente chronique. Elle ne peut donc se contenter d’un seul journal. Éparpillée dans plusieurs publications de ce qui reste de la gauche et de la pensée progressiste, elle tisse comme une toile d’araignée d’un courant de pensée à l’autre, même si elle ne se reconnaît dans aucun. Et ceci parce qu’elle sait que c’est paradoxalement dans l’éparpillement que vit l’unité qui, comme la mémoire, fait horriblement défaut de ce côté-ci de la lutte des classes.

Jean Portante

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