Chroniques éparpillées d’une dérive

Dieser Inhalt wurde anhand eines gescannten Dokuments mithilfe von optischer Zeichenerkennung (OCR) und künstlicher Intelligenz (KI) digitalisiert. Er kann Fehler oder Ungenauigkeiten enthalten.

L’écrivain n’écrit pas en vain. C’est l’intolérance qui a le mérite de le souligner. L’intolérance quand elle prend le pouvoir. L’écrit la blesse plus que l’oral. Quel beau paradoxe en cette fin de millénaire, alors que la dynastie de l’image paraît toute puissante.

Il arrive même que deux livres se fassent la guerre. Qu’ils s’entretuent. Cela se passe comme dans n’importe quelle guerre. Il y a un livre dictateur, tous les autres doivent se soumettre. Ne le font-ils pas, osent-ils résister, empiéter sur son terrain, et c’est l’autodafé.

Jadis, le roi des rois c’était le livre des livres. Un livre sans titre. S’appelant tout simplement Le Livre. Livrant à lui seul tout le savoir, toute la vérité. Délivrant tous les écrivains potentiels de leur travail. Tout était déjà écrit. L’étymologie grecque est implacable. Livre signifie Biblion. La Bible. Comme dans bibliothèque, théâté, réceptacle du livre. Cela explique bien des choses. La foi n’a besoin que d’un seul livre.

Mais il y a plusieurs façons de croire. Est donc apparu un deuxième livre des livres qui ne pouvait plus s’appeler tout simplement Le Livre. De toute manière, à quoi bon toutes les vérités qu’il peut contenir s’il reste fermé sur lui-même. Une bible qui dort dans son armoire demeure lettre morte. Elle a un besoin vital d’être lue. L’étymologie revient alors et passe dans une autre langue. Al-qorân. La Lecture.

L’histoire, celle avec un(e) grand(e) hache, est connue. Le Livre et La Lecture se sont croisés et ont donné naissance aux croisades. Psaumes bibliques contre versets coraniques. Le fer croisé au nom du Dieu chrétien personnifié dans Jesus et celui de sa traduction islamique Allah devenu chair dans la personne de Mohammed. L’Occident contre l’Orient et vice versa.

En même temps Le Livre et La Lecture ont fait le ménage, chacun dans son propre camp. Contre des usurpateurs osant eux aussi s’appeler Livres ou se livrant à d’autres Lectures. Cette guerre-là est restée intacte à travers les siècles. Entre les flammes qui ont dévoré Giordano Bruno et celles qui, au Chili, en 1973, ont consommé les livres sur le cubisme (définition: Cubisme, relatif à Cuba), s’étire une triste histoire émaillée d’anathèmes et d’excommunications. Même la Terre n’a pas eu le droit de tourner autour du Soleil.

Du côté du Livre, cependant, on a donné provisoirement dans le moderne: Galilée a été réhabilité trois cent cinquante ans après sa mort. La Lecture, elle, garde ses mains couvertes de sang. La fatwa lancée contre Salman Rushdie a cinq ans entre-temps. C’était un 14 février. Alors que d’autres échangeaient des fleurs pour la Saint-Valentin, l’imam Khomeiny, pape coranique, condamnait à mort pour blasphème l’écrivain.

L’écrivain qui, il y a quelques jours, a dit, entre autres, ceci: "Les écrivains sont des citoyens de plusieurs pays: le pays limité et bordé de frontières de la réalité observable et de la vie quotidienne, le royaume infini de l’imagination, la terre à moitié perdue de la mémoire, les fédérations du coeur à la fois brûlantes et glacées, les états unis de l’esprit (…), les nations célestes et infernales du désir, et – peut-être la plus importante de nos demeures – la république sans entrave de la langue."

Voilà ce qu’a dit l’écrivain enfermé chez lui et protégé par Scotland Yard pour échapper à l’exécution. Et il l’a écrit. Sa seule faute étant d’ignorer que tous les pays qu’il évoque appartiennent au Livre et à la Lecture.

Paradoxalement, savoir qu’un écrivain peut dérégler tout un système, fut-il coranique, ressuscite l’espoir en cette fin d’époque. Les blessures que l’écriture inflige à la Bible et au Coran me réjouissent. Le feu n’a jamais été du côté de ceux qui brûlent les livres.

Ma dernière pensée est cependant chez Taslima Nasrin. Personne ne parle de Taslima Nasrin. Pourtant, elle aussi, depuis le 24 décembre dernier, a été condamnée à mort par les Soldats de l’Islam. Depuis, celle qui, dans un mauvais film, pourrait s’appeler "La prisonnière du Bengale", vit cloîtrée chez elle, quelque part au Bangladesh. Son crime est double: elle écrit et est en même temps une femme. Le livre qu’on lui reproche s’appelle Lajja. Dans la langue de Taslima Nasrin cela signifie La Honte.

Jean Portante

Note de l’auteur: Chers nomades, la présente chronique ne s’est pas encore statufiée. Elle invite au voyage. Pourquoi ne pas la suivre alors, à travers le paysage journalistique du Grand-Duché. Sa patrie est quadruple. Le Phare du tageblatt, le Grénge Spoun, le Zeitung, et, une fois par mois, cette page-ci.

Solidaires en musique

Réclat de Walter Civitareale et du trio européen de Luxembourg. Au programme, des oeuvres de Chopin, Rachmaninov, Civitareale, Beethoven. Cette soirée musicale sera donnée au profit des oeuvres de l’ASTI, le samedi 9 avril 1994, à 20H, à la villa Louvigny, Luxembourg-ville.

Als partizipative Debattenzeitschrift und Diskussionsplattform, treten wir für den freien Zugang zu unseren Veröffentlichungen ein, sind jedoch als Verein ohne Gewinnzweck (ASBL) auf Unterstützung angewiesen.

Sie können uns auf direktem Wege eine kleine Spende über folgenden Code zukommen lassen, für größere Unterstützung, schauen Sie doch gerne in der passenden Rubrik vorbei. Wir freuen uns über Ihre Spende!

Spenden QR Code