«houreschräiss schlot se freckt»
Hommage à Roger Manderscheid (1933-2010), écrivain, dessinateur, outrancier et juste
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Hommage à Roger Manderscheid (1933-2010), écrivain, dessinateur, outrancier et juste
C’est peut-être aux bien-pensants qu’il va le plus manquer, à ceux qui ont tant besoin de lanceurs de pavés dans la mare de la respectabilité, d’arracheurs de masques, de cracheurs dans la soupe, de poils à gratter comme l’artiste qui vient de tirer sa révérence.
Un employé tranquille qui menait bien sa barque alternative
Né le 1er mars 1933 à Itzig, Roger Manderscheid fait ses humanités à l’Athénée. D’abord instituteur remplaçant à Consdorf, il est ensuite au service des CFL à Bettembourg, puis fonctionnaire au Ministère du Travail (1956-1973), enfin au Ministère des Affaires culturelles (1977-1993). Sous le ministre Robert Krieps, il est responsable notamment des questions littéraires ; on lui doit la création du Concours littéraire national annuel.
Ses premiers essais littéraires remontent à son temps de collégien, où il s’essaie au théâtre en langue luxembourgeoise. S’orientant par rapport à Gottfried Benn et à Georg Trakl, il écrit des poèmes, qui vont paraître à partir de 1957 au Luxemburger Wort et dans Arts et Lettres : il débute dans le milieu de la presse bourgeoise. Plus tard, ses textes paraîtront dans Galerie, Reenbou, Les Cahiers luxembourgeois et Lëtzebuerger Almanach et de multiples anthologies, d’orientation libérale-socialiste.
L’œuvre littéraire de Roger Manderscheid est essentiellement placée sous le signe de la contestation, son écriture, à force d’outrances, de distorsions et de séquences oniriques, dénonce ce qui, dans la société luxembourgeoise, lui paraît étouffant,
conservateur, hypocrite. La stérilité de l’esprit bureaucratique, avec son conformisme et son aliénation formalistes, est la cible de ses sarcasmes dans die dromedare. Le téléfilm réalisé à partir de son scénario stille tage in luxemburg, diffusé le 2 octobre 1973 par la troisième chaîne allemande, choque le bourgeois par l’image qu’il donne des Luxembourgeois comme parasites léthargiques et improductifs. L’affaire suscite de violentes polémiques de presse. Pour certains, Manderscheid, à l’exemple d’Henry Miller dans Quiet Days in Clichy (1956) où le Luxembourg est pareillement écorné pour sa « neutralité », provoque gratuitement.
En fait, Manderscheid revendique la liberté artistique, ce qu’il va concrétiser dans un espace symbolique choisi et investi par lui et ses amis : une grange désaffectée au beau milieu du quiet village de Consdorf. Ses confrères écrivains et artistes, Jeannot Bewing, Pierre Puth, Lambert Schlechter, Cornel Meder, Rolph Ketter entre autres, vont célébrer avec lui une forme alternative de culture, faite d’interrogations et de remises en cause par l’imprévu, l’incongru, l’inconvenant, l’outrance (du genre : les ondes sonores d’un pet lâché dans la cathédrale de Luxembourg, comme on peut le lire dans un de ses romans). Les modèles obsolètes de communication culturelle de l’après-guerre sont évacués. On lance des revues littéraires spontanées et éphémères, on s’autoédite pour marquer son autonomie par rapport au Luxemburger Wort, l’écriture vise à s’émanciper et à s’exhiber. La littérature luxembourgeoise se donne désormais comme objectif la mise à distance du provincialisme et l’innovation dans la circulation des auteurs et de leurs textes. Autour de Roger Manderscheid, on s’oriente par rapport au marché littéraire de la RFA, à l’instar du mouvement Gruppe 47. Par exemple,
Frank WILHELM
Tout au long de son évolution littéraire et graphique, Roger Manderscheid, s’essayant à de nombreux genres, quitte à les subvertir, s’est toujours interrogé sur le statut de l’artiste, son mode de fonctionnement, son insertion dans le monde.
les minuscules chez roger
depuis 1973, où il publia die dromedare, c’était pour lui une évidence et une nécessité : plus de majuscule en allemand et plus tard en luxembourgeois, même après un point, socialiste et démocrate, il disait que les mots sont comme les hommes : tous égaux, d’où obligatoirement le même traitement graphique pour les noms propres que pour les noms communs, pour les titres que pour les prépositions, comme victor hugo, il considérait que la poétique relève aussi de la politique, en somme, il a mis un « bonnet rouge » aux vieux dicos.
Manderscheid s’essaie à une forme de texte très pratiquée en Allemagne de l’Ouest, la pièce radiophonique, qui lui permet de tester des formes fragmentaires et expérimentales d’expression. Ses textes sont diffusés par quatre stations de radio d’outre-Moselle, l’un d’entre eux portant le titre significatif schrott (ferraille).
Après ses débuts comme jeune homme en colère qui rue dans les brancards d’une éducation friuleuse en démarquant plus ou moins les auteurs de l’Allemagne du miracle économique, Roger Manderscheid opère un changement tactique. Militant avec Guy Rewenig au sein du Parti ouvrier socialiste, par exemple en faveur d’un moratoire dans la question de l’utilisation de l’énergie nucléaire, il va peu à peu quitter le terrain explicitement idéologique et s’orienter vers un positionnement plus subjectif dans ses écrits. En même temps, se lançant dans l’autofiction, il considère que l’usage de l’allemand risque de fausser ses intentions premières et décide de recourir au luxembourgeois comme idiome littéraire. Deux traductions de pièces françaises vont lui servir de banc d’essai à cet effet. Ubu roi (1896) d’Alfred Jarry deviendra sous sa plume den ubu gëtt kinnék, avec l’inoubliable devise houreschräiss schlot se freckt pour rendre le cri de guerre ubuesque merdre; la pièce est créée au Festival de théâtre en plein air de Wiltz en 1980. L’Affaire de la rue Lourcine (1857) d’Eugène Labiche deviendra eng nuecht um kuelebierg (1985). Autre étape majeure dans l’évolution scripturale : mam velo bei d’gëlle fra. Gedichter a prosastécker handgeschriwen a gezeechent vum Roger Manderscheid (G. Binsfeld, 1986). C’est la première fois que l’auteur se présente comme écrivain et dessinateur. Il publiera l’essentiel de son œuvre chez son ami Francis Van Mael, fondateur des éditions phi en 1980, puis chez ultimomondo, la maison d’édition qu’il fondera en 2000 avec Guy Rewenig, de quatorze ans son cadet.
Schacko klak. biller aus der kandheet (1988), de papagei um käschtebam. zeenen aus der nokrichszäit (1991) et feier a flam. geschichten aus de fofzeger joeren (1995), dans la foulée du roman luxembourgophone lancé par son complice Guy Rewenig avec Hannert dem Atlantik (1984), constituent une trilogie programmatique parue chez phi. Dans le genre qu’on appelle en France la « nouvelle fable », Manderscheid y revisite son vécu et propose, via
le regard du personnage du naïf un peu penaud, l’autobiographie romancée de Chrëscht Knapp – on notera le patronyme péjoratif. Fils de menuisier à Itzig – comme l’auteur –, celui-ci est initié à la vie sociale à une époque (1935-1958) où les vieilles structures se délitent. Le narrateur écrit à partir de Berlin, procédé de distanciation qui permet de relativiser le témoignage. Le personnage du jeune « héros », espèce d’enfant du Bon Dieu au second degré (e Chrëschtkëndchen) n’est pas sans rappeler Oskar, le joueur de tambour mentalement retardé qui affronte le monde adulte dans le roman de Günter Grass de 1959. Dans la suite romanesque, la libération du Grand-Duché par les Américains débouche sur une expérience déceptive dans la mesure où l’autoritarisme moral, le puritanisme catho et les tabous sexuels reviennent en force. Le récit rétrospectif et le regard critique porté sur l’après-guerre sont rendus crédibles par les changements de perspective narrative, l’humour, l’inventivité langagière, le désir de s’inventer un moi face aux autres.
L’artiste en abyme dans son œuvre
Tout en retravaillant continûment les thèmes qui lui sont chers, Manderscheid va approfondir les expériences narratives, pointer les alternances, les tensions et les parallélismes linguistiques dans la société contemporaine, métaphoriser la création à travers des personnages d’écrivains, ou du moins de scribes (diaristes, notamment), ou d’artistes, comme dans son roman kühe im nebel (ultimomondo, 2003), titre qui renvoie au bonheur bovin d’une famille ardennaise. Il reviendra partiellement à l’allemand comme langue de travail. Contrairement à Guy Rewenig, il ne s’exprimera jamais en français, sujet de discussion qu’il m’est arrivé d’aborder avec lui. Comme l’auteur de Muschkilusch (op der Lay, 1990), par contre, il écrira aussi des livres pour enfants, comme d’magali flitt an den himmel (ultimomondo, 2001).
Tout au long de son évolution littéraire et graphique, Roger Manderscheid, s’essayant à de nombreux genres, quitte à les subvertir, s’est toujours interrogé sur le statut de l’artiste, son mode de fonctionnement, son insertion dans le monde. Ainsi, il s’est impliqué comme président dans la fondation de l’Association des écrivains luxembourgeois (lsv, 1986). Il a été membre du P.E.N.
Roger Manderscheid : mam velo bei d’gëlle fra, 1986.
Zentrum Deutschland. Dans der aufstand der luxemburger alliteraten (phi, Cnl, 2003), il livre sa vision de l’écrivain et de la littérature dans une société en rapide mutation, recommandant une plus grande professionnalisation de l’écriture, de la diffusion, de la médiatisation, de la rémunération, redéfinition stratégique passant par des lectures décentralisées, des salons/journées du livre, des ateliers d’écriture, des échanges parfois vifs avec des lecteurs, des confrères, des journalistes et des critiques, des travaux universitaires. Bien de ses textes sont parus dans des publications étrangères comme Krautgarten, das pult, orte, Stint, Das Gedicht. Sa trilogie romanesque a été traduite en allemand, par Georges Hausemer et en partie par lui-même. En 1970, Atlantic Film Organisation (Paul Scheuer, Maisy Hausemer, Georges Fautsch) a porté à l’écran son livre Der taube Johannes. En 1989 sort l’adaptation cinématographique de son Schacko klak par Frank Hoffmann et Paul Kieffer. Il a obtenu en 1990 le Prix Batty-Weber pour ses œuvres complètes, en 1992 le Prix Servais pour de papagei um käschtebam, en 2005 le Prix Gustav-Regler de la Ville de Merzig. En 1993, pour ses soixante ans, l’éditeur et artiste Gollo Steffen a publié en son honneur des mélanges intitulés Aschlofen ännert engem roude Stärenhimmel as méi wéi geféierlech (op der Lay).
Comme auteur dessinateur, Roger Manderscheid a consacré textes et graphismes au football (de ball ass keng banann. e futtballbillerbuch, ultimomondo, 2006), sport qui l’a autant inspiré que le cyclisme (rote nelken für herkul grün, phi, 1983) ; entre autres livres de son ami Guy Rewenig, il a illustré Komba la Bomba (phi, 1999). Il m’a fait l’honneur de concevoir des caricatures pour mes « Souvenirs tennistiques » (forum, n° 128-129, juillet 1991, pp. 35-39) ; nous nous étions rencontrés le 10 juin 1991 lors d’une soirée de lecture que Guy Rewenig et lui avaient présentée dans
l’ancienne distillerie au Café Beim Dokter à Echternach. La photographie lui permettait également de renouveler ses modes d’expression (polaroid. instant texte, phi, 2002). Il a exposé ses dessins à la plume à Luxembourg, Esch-sur-Alzette, Differdange, Dudelange, Kiel et Saarbrücken, remportant plus de succès, ce faisant, que son confrère Edmond Dune (1914-1988), qui s’essayait à la technique de la gouache.
Le dernier livre de Roger Manderscheid s’intitule penalty (ultimomondo, 2009) et comporte notamment une pièce radiophonique satirique à propos de football. Il est décédé après une longue maladie, le 1er juin 2010 à Hesperange. Avec lui disparaît un artiste singulier, innovateur et dérangeant, sans compromis mais avec des convictions, un homme que les malheurs familiaux n’ont pas épargné, qui a su articuler sa révolte grâce à une démarche originale en phase avec l’avant-garde, salué néanmoins par un large public, ignoré par les instances officielles lors de son enterrement.
Grâce à lui, qui aura été notre Rabelais et notre Magritte, Luxembourg, forteresse, est un peu libéré de son carcan.
Bibliographie
Pour le relevé complet des publications en volume de Roger Manderscheid, se reporter à l’article que lui consacre Germaine Goetzinger dans Luxemburger Autorenlexikon, Mersch, Cnl, 2007 (version française à paraître en automne 2010 sous le titre Dictionnaire des auteurs luxembourgeois). Le legs littéraire du disparu est à consulter au Cnl et à la Bnl sous les cotes CNL L-0203 et BNL Ms 703. Consulter aussi les études et mémoires universitaires de Jul Christophory, Robert Steffen, Alain Carion dédiés à son œuvre ainsi que les nombreux échos critiques témoignant de sa réception. ♦
Roger Manderscheid.
Photo par Paolo Leoni,
2002. Cnl.
Une complicité artistique : Milde Memoiren (ultimomondo, 2008)
Le particulier de cette entreprise éditoriale, c’est que le texte suit l’image. En 1998, Roger Manderscheid a donné une série de dessins autour de l’écriture, métalinguistiques donc. Ces graphismes scripturaux tournent autour de thèmes récurrents chez lui : l’arbre à mots qui tend ses branches calligraphiées, les nuages qui strient le ciel en zigzags de caractères minuscules, des jardins enchantés où les rangs de poireaux ou les plates-bandes sont formés par des lignes manuscrites, des textes arrangés sous forme de cibles, de tricots et de personnages, des cartes cadastrales et des colliers de syllabes, des compositions jouant sur le positif et le négatif avec des réserves et du trompe-l’œil, des cadres recourant à diverses polices pour entourer le vide, des striures suggérant des coiffures ou des natures mortes, des rayures botaniques, des brouillons de notices converties en esquisses picturales. Univers configurés avec l’ingéniosité d’un bénédictin et la malice d’un boy-scout encodeur, commentés par un Guy Rewenig plus pince-sans-rire que jamais.
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