Images du Vietnam

Une interview de Simone Lacouture

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Une interview de Simonne Lacouture

IMAGES DU VIETNAM

Le 30 avril 1975, prenait fin la guerre de trente ans au Vietnam. Deux ans après, où en est ce pays qui se bâtit sous le signe du socialisme? C’est la question que Croissance des Jeunes Nations a posée à Simonne Lacouture qui, après avoir séjourné au Vietnam pendant plusieurs semaines, a publié ‚Vietnam, voyage à travers une victoire‘ (par Jean et Simonne Lacouture dans la collection ‚L’Histoire immédiate‘, Editions du Seuil) Nous en publions des extraits, traitant surtout de l’ex-Vietnam du Sud.

CJN: Lorsque vous avez traversé la zone centrale qui a été elle aussi fortement éprouvée, je suppose que les traces de défoliation étaient encore bien visibles. Y a-t-il quelque espoir d’une nouvelle végétation ?

Simonne Lacouture: Le centre m’a paru beaucoup plus touché que le Nord proprement dit et que le Sud. Les Américains se sont acharnés sur cette région afin de désorganiser la liaison des combats entre le Nord et le Sud. C’était une zone dite de ‚free killing‘, les bombardiers pouvaient larguer autant de bombes qu’ils pouvaient, quand ils le voulaient, à la fréquence qu’ils désiraient.

LA DESTRUCTION DES HEVEAS

Dans ces zones de forêts propices aux caches pour les maquisards les B 50 arrivaient en vague, puis les bombardiers plus légers déversaient des bombes en tapis, enfin on larguait des bombes au napalm et des défoliants qui ne laissent pas une feuille aux arbres et qui empêchent toute végétation pendant plusieurs années. Souvent le travail a été fignolé au bulldozer. Après les bombes et les défoliants d’énormes bulldozers ont retourné des milliers d’hectares. Cette région du centre est aujourd’hui une zone ‚blanche‘, ainsi nommée par les Vietnamiens parce que rien n’y pousse et ils pensent qu’il faudra entre cinq et dix ans pour que cette terre produise à nouveau. Pour l’instant, les arbres complètement dénudés aux troncs blanchis font penser à un paysage lunaire. Mais plus grave encore, dans la région Sud du Vietnam, c’est la destruction des hévéas, parce que c’est une des seules richesses du Vietnam. L’exportation du latex et du caoutchouc procurant des devises dont le Vietnam a tellement besoin pour sa reconstruction. (…) Il faudra vingt ans pour que l’hévéa produise, à plein rendement. (…)

LES ‚NOUVELLES ZONES ECONOMIQUES‘

En logeant la côte vers le Sud, nous avons visité les ’nouvelles zones économiques‘. Ces zones ont fait couler beaucoup d’encre en France et on a écrit beaucoup d’inexactitudes et souvent avec des intentions malveillantes. Pour comprendre ce que sont ces nouvelles zones économiques, il faut savoir qu’au cours des années de guerre, les Américains avaient déplacé d’autorité six millions d’individus, femmes et hommes pour faire place nette, détruire villages et cultures, bois et forêts afin qu’aucun être humain n’y puisse vivre. Il fallait

vider la campagne qui ravitaillait les maquisards et l’armée de libération. Ils avaient d’ailleurs parfaitement réussi, puisqu’il y avait à leur départ au Sud-Vietnam deux millions d’hectares de terres abandonnées depuis plusieurs années.

La majorité des habitants de ces régions avaient été rassemblés dans des ‚hameaux stratégiques‘, sortes de camps de réfugiés entourés de barbelés où il n’y avait pas de travail et où ils étaient ravitaillés par les Américains. Ils ne mouraient pas de faim, ce n’était pas le camp de concentration mais c’était tout de même un camp et surtout ils ne pouvaient plus être des producteurs.

D’autre part, un grand nombre de paysans se sont sauvés pour fuir les bombardements et se sont agglomérés autour des villes et des bases militaires américaines. Saïgon, ville de 400 000 habitants du temps des Français, en comptait un million au début de la guerre américaine et en compte maintenant plus de 4 millions du fait de l’afflux des réfugiés qui sont venus s’y agglutiner.

Aujourd’hui les autorités vietnamiennes tentent de renvoyer ces paysans sur leurs terres ou sur de nouvelles terres, selon un plan très élaboré. Ils reçoivent un lopin de terre et les moyens de construire leur paillote, mais qui sont les maisons traditionnelles du paysan. L’Etat leur fournit le bois, les feuilles de latanier et des outils très rudimentaires. Ils reçoivent aussi des semences de riz. Ce qu’on leur demande, c’est de se nourrir. (…)

L’armée de Thieu comptait un million de soldats qui ont été immédiatement démobilisés. Ils sont retournés dans leurs villages et un certain nombre d’entre eux ont été envoyés avec leur famille dans ces zones. La plupart sont d’anciens paysans. Pour eux, défricher et cultiver la terre même inhospitalière au milieu des leurs, semble moins terrible que de se faire tuer. Les nouveaux villages, encore très rudimentaires, disposent de puits, et d’un service médical et d’écoles pour les enfants.

CJN: La population de Saïgon n’a pas accueilli les troupes nord-vietnamiennes avec tellement de joie! Que pensent aujourd’hui les Saïgonnais de la nouvelle administration?

  • L’entrée des troupes vietnamiennes à Saïgon ne fut ni l’angoissante entrée des Allemands à Paris, ni les explosions de joie de la libération de Paris. Je n’étais pas à Saïgon à cette époque mais j’ai vu deux films dont les auteurs appartiennent aux deux bords complètement opposés. L’un c’est le film de Larteguy qu’il a rapporté en France et l’autre, celui de l’armée de libération que nous avons vu à Saïgon. Les deux films se ressemblent mais le commentaire diffère évidemment… Mais si je m’en tiens aux images, je vois des chars qui entrent dans une grande ville, une foule très nombreuse qui est là pour assister au spectacle. Des jeunes filles et des jeunes gens sillonnent la ville sur les Honda, cheveux au vent, les badauds parlent avec les soldats. Larteguy dit ‚regardez, c’est épouvantable, c’est l’armée communiste qui entre‘ et le commentaire du Nord: ’nous libérons Saïgon‘.

OPULENCE ET MISERE DE SAÏGON

Le film vietnamien présente un contre-point entre l’opulence et la misère, la richesse et la corruption. Les magasins emplis de marchandises, le marché croulant sous les fruits, les légumes, les viandes, les poissons. Les voitures, les Honda, mais aussi les bidonvilles. J’en avais vu dans toutes les villes du Sud. Mais à Saïgon ça dépasse l’imagination. J’ai vu des milliers de gens entassés dans des cimetières, vivant au milieu des tombes, ayant pour tout abri des bouts de carton, au mieux un morceau de tôle ondulée. Certains vivent même dans les structures métalliques des ponts. Cela paraît inimaginable. Des misérables vivent même sur un immense terrain fait de déchets et de détritus.

Curieusement, ce qui a frappé les gens du Nord, ce n’est pas la misère mais l’opulence. Ils ont été stupéfaits de toute cette richesse étalée. Quand nous y sommes

arrivés un an après, en mai dernier, c’était encore une ville d’apparence assez riche. Les magasins étaient encore bien pourvus, on pouvait encore acheter des cigarettes, des transistors, des tissus, de la nourriture. Mais faute d’approvisionnement, les stocks se tarissent rapidement. Il y avait encore beaucoup d’essence et j’ai été frappée, venant du Nord, par le trafic de Saïgon. A Hanoï, il y a tout juste quelques voitures officielles, des trams, quelques rares camions et surtout des milliers de bicyclettes. Une ville donc très silencieuse, tandis que Saïgon est bruyante, pleine de voitures, de taxis, de camions, de Honda.

Les automobilistes touchaient de l’essence alors que les gens du Nord n’en ont pas. Et quand j’ai interrogé le Premier ministre sur cette anomalie, il m’a répondu ’nous ne voulons pas brutaliser les gens du Sud, nous voulons agir progressivement, ils ont été habitués à un certain mode de vie, nous ne voulons pas brusquement les priver de tout leur bien-être. Ils devront s’adapter eux-mêmes à la disparition des denrées superflues.‘ C’est ce qui se passe déjà pour l’essence et pour le marché noir. L’armée du Nord a fait du marché noir avec l’essence. Les autorités fermaient les yeux en sachant très bien que faute de ravitaillement tout rentrerait dans l’ordre.

CJN: Que sont devenus et la troisième force qui devait participer à un gouvernement de transition et le gouvernement provisoire qui a négocié la paix ? (…)

  • Les nouvelles autorités n’ont fait aucune place à la troisième force, ce fut la grande déception des gens du Sud et même des observateurs étrangers comme nous. Hanoï a imposé partout son administration, sa bureaucratie, son parti qui est dirigé par un homme très dur. Les cadres choisis sont toujours des résistants des deux guerres, les seules personnes auxquelles il est fait confiance. Ils ont résisté aux Français puis aux Américains: arrêtés, emprisonnés, torturés. L’une de nos interprètes à Saïgon, une femme remarquable avait été à l’âge de 16 ans envoyée par les Français dans cet horrible bagne de Poulo Condor. Evidemment, ces militants sont des cadres exemplaires, actuellement les seuls aux leviers de commande. Ils occupent tous les postes de responsabilité à tous les échelons.

50 000 PERSONNES EN REEDUCATION

Dans tout le Sud, et dans cette énorme métropole qu’est Saïgon, il y a eu tellement de compromissions avec les Américains que les responsables de Hanoï ne pensent faire confiance à leurs propres parents. La suspicion pesait pareillement sur les religieux étrangers. Ils ont tous été priés de quitter le pays et il n’en reste pas un seul, sauf une religieuse âgée qui s’occupe d’une léproserie.

CJN: On a parlé de foyers de résistance qui se maintiendraient au Sud-Vietnam. Qu’en est-il exactement ?

  • Comment l’affirmer puisque personne n’en a la preuve! J’étais au Vietnam au moment des élections, les autorités de Hanoï redoutaient qu’il se passe quelque chose. On aurait pu imaginer en effet que des opposants organisés ou les résistants à ce nouveau régime, ou les complices de la CIA choisissent ce jour-là pour commettre quelques attentats. Or, il ne s’est rien passé. Rien ne permet d’affirmer qu’il existe une résistance organisée.

Ce qui ne veut pas dire pour autant que les Sud-Vietnamiens soient enthousiastes. Ils n’ont pas de raison de l’être. L’administration est pesante. La presse n’est pas libre. Les salaires ont été diminués de moitié. La vie est chère. Et puis, il y a ces ‚écoles de rééducation‘. Bien sûr, ce n’est pas le goulag! Nous en avons visité. Je ne dis pas que nous avons tout vu parce qu’on ne montre jamais tout, mais ce que nous avons vu, ne nous semble pas plus dur qu’un camp de militaires. Même de ce que les opposants nous ont dit, rien ne nous permet d’affirmer qu’il y

ait eu des gens fusillés pour des raisons politiques. Mais 300 000 personnes environ sont allées en rééducation. Il n’en reste que 50 000 en février 1977.

Les universités sont fermées, seulement les facultés de pédagogie ont été rouvertes parce que le Vietnam a besoin de maîtres et de professeurs, mais celles de droit et de lettres restent closes. A Saigon, aucun avocat n’a le droit d’exercer. Quant aux médecins, ils sont partis pour la plupart. Ils font partie de ceux qui ont disparu avant l’entrée des troupes, effrayés par la propagande américaine. Il ne reste plus pour tout le Sud-Vietnam, c’est-à-dire pour 29 millions d’habitants que 1000 médecins. Tous les autres sont en majorité en France et aux Etats-Unis. (…)

CJN: Donc cette bourgeoisie, même celle qui était prête à composer, ne peut pas être satisfaite actuellement, ce n’est pas possible ?

  • Non, car ils se sentent des vaincus. Sous la dictature du Parti Lao Dong. Les autorités de Hanoï se rendent bien compte qu’ils ne devraient pas imposer cette bureaucratie trop pesante. Chaque jour dans la presse, on peut lire des critiques sévères sur la bureaucratie et ses travers. Tout le monde reconnaît cette déformation mais les communistes vietnamiens sont paralysés par un mal inhérent au système.

Où est le remède? Que faire d’autre? Que faire dans un pays aussi monstrueusement désagrégé, où les structures sociales ont été complètement démantelées. Et puis, ce n’est tout de même pas le Cambodge et ses horreurs. Ici, on ne massacre pas les gens, on les nourrit, on essaye de les remettre au travail. Mais c’est une reconversion difficile même pour les gens des bidonvilles. Quand on a vécu aussi longtemps dans l’oisiveté ce n’est pas de gaieté de coeur qu’on retourne travailler la terre. Ces pauvres êtres préfèrent souvent vivre dans leur misère, plutôt que de manier la pelle ou la pioche.

CJN: Et vous êtes formelle quand vous affirmez que la prise en main du Sud par le Nord s’est faite sans brutalité. Je ne veux pas mettre votre parole en doute mais j’ai lu dans certains journaux à Paris que les Vietnamiens s’apprêtaient à déporter une partie de la population de Saigon vers le Nord-Vietnam. Alors qu’en est-il exactement?

  • C’est complètement faux. Ce sont des informations malveillantes qui ont été démenties formellement à Paris par l’ambassadeur. Nous savons par des journalistes américains qu’elles émanent d’une association de droite des Etats-Unis.

Il y a quatre millions d’habitants à Saigon et ces habitants ne sont pas des Saïgonnais, ce sont des paysans qui sont venus s’agglutiner autour de la ville en espérant attraper quelques miettes pour survivre. Il faut désengorger la ville de plus de deux millions d’habitants. Cela devrait se faire sur une période de cinq ans. Saigon ne peut pas contenir plus de deux millions d’habitants. Quand nous y sommes arrivés, 350 000 personnes avaient déjà été réinstallées sur leurs terres. Aujourd’hui, un an et demi après la libération, il y en a 500 000. Mais on ne les jette pas sur les routes comme un troupeau. Ce sont des gens que l’on renvoie dans leur village.

LE RETOUR A LA TERRE DES SAIGONNAIS

Nous en avons rencontré, et l’un d’eux m’a dit ‚on m’a proposé de revenir sur ma terre car je suis un ancien paysan et j’ai accepté‘. Prudent, il avait laissé une partie de sa famille à Cholon où il était boucher depuis 10 ans. Accompagné de ses deux fils aînés, il était parti avec quelques matériaux, des tôles ondulées pour son toit. On lui avait distribué un peu de semence de riz. Quand je lui ai demandé si la ration de riz allouée était suffisante, il m’a répondu ’non‘. Huit kg par personne et par mois c’est insuffisant quand on n’a guère autre chose pour se nourrir. Alors on doit acheter au marché libre. En effet, les paysans ne sont pas

obligés de livrer tout leur riz à l’Etat: celui-ci leur impose de livrer une certaine quantité de riz selon leur récolte et le nombre de bouches à nourrir, et ils disposent du reste. Une partie est réservée à la consommation familiale et l’autre partie est vendue au marché libre. Celui-ci est beaucoup plus cher que le riz taxé. Ce double marché se présente un peu comme celui qui est en vigueur en URSS.(…)

Il s’agit de refaire du Sud-Vietnam un grenier à riz, ce qu’il a été longtemps. Or, depuis plusieurs années, il n’y avait même plus assez de riz pour nourrir le Sud et c’étaient les Américains qui importaient du riz, parce que les terres n’étaient plus cultivées ou mal cultivées du fait de la guerre.

Les régions rizicoles les plus riches sont tout à fait au Sud dans le delta du Mékong. Certaines d’entre elles pourraient fournir deux ou même trois récoltes par an, alors qu’il n’y en a qu’une actuellement. Cependant, dans les provinces du Nord beaucoup moins favorables on obtient en ce moment deux, parfois trois récoltes, et même quatre récoltes quand il y a une culture sèche intercalaire.

Il n’a jamais été question de ‚déporter‘ un million d’habitants au Nord, c’est une information fabriquée pour nuire au Vietnam tout entier. Et ceux-là qui s’indignent aujourd’hui se sont-ils scandalisés lorsque six millions de paysans durent fuir leurs terres sous les bombardements? Car c’était là de la déportation, directe ou indirecte. Ce qui serait monstrueux, ce serait de laisser ces millions d’habitants autour de Saigon croupir dans la misère.

LES ‚CATHOLIQUES VATICAN II‘ ET LES AUTRES …

CJN: Vous disiez que les religieux, les missionnaires étrangers avaient été priés de quitter le Vietnam, mais les catholiques vietnamiens, que sont-ils devenus?

  • La liberté du culte est respectée, aussi bien pour les chrétiens que pour les boudhistes, nous l’avons constaté au Nord. Je ne dirais pas que le régime communiste veuille favoriser le catholicisme et le boudhisme mais il ne l’interdit pas. Il y a même quelques séminaires. Certes, les séminaristes sont très peu nombreux. Les séminaires qui ont abrité autrefois une centaine de séminaristes n’en comptent plus aujourd’hui que quatre ou cinq. Donc le catholicisme diminue rapidement …

Au Sud, ce n’est pas du tout la même chose. Les catholiques du Nord s’étant réfugiés au Sud en 1954, lors de la partition, ils sont venus grossir la province de Bien Hoa, au nord de Saigon. Les autorités de Saigon font la distinction entre les ‚catholiques Vatican II‘ et les ‚catholiques réactionnaires‘. Vous savez que l’évêque de Saigon a pris nettement parti en déclarant en chaire qu’il fallait coopérer avec les nouvelles autorités. Par contre les catholiques intégristes, réactionnaires, en particulier les réfugiés, nourrissent une grande amertume contre le régime communiste. Bien entendu, le temps travaille contre eux mais on ne les a pas arrêtés, leurs églises sont ouvertes.

Nous avons parlé de ce problème avec M. Pham Van Dong, le premier ministre. Il souhaite que les catholiques de la tendance ‚coopérante‘ arrivent à convaincre l’ensemble des catholiques qu’ils peuvent vivre en harmonie avec les communistes.

Mais déjà l’enseignement est le même pour tous, c’est-à-dire un enseignement marxiste et les écoles libres ont été fermées. Seul l’enseignement du catéchisme subsiste dans l’enceinte de l’église. (…)

in: Croissance des Jeunes Nations mars 1977

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