Intrinsèquement pervers

Extraits du livre: "Je crois en la justice."

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Ce n’est pas du socialisme qu’il s’agit mais du capitalisme.

Et c’est un évêque qui parle. Surprenant, non ?

Il s’appelle Pedro-Maria Casaldaliga, mais on le surnomme Pierre-la-liberté. Il a 50 ans. Il est né en Espagne, mais il est évêque au Brésil, dans une des régions les plus pauvres du pays : à Sao Felix, dans le Mato-Grosso, au cœur de l’Amazonie. (…)

Les quelques pages que nous publions ici sont extraites de son tout dernier livre : Je crois en la justice. Un témoignage écrit en lettres de feu.

(Editions du Cerf, 160 pages, 36 F)

Le chrétien, aujourd’hui, est un révolutionnaire.

Je crois qu’aujourd’hui on ne peut vivre que dans la révolte. Je crois qu’aujourd’hui un chrétien ne peut être que révolutionnaire parce qu’il ne suffit plus de « réformer » le monde. Les providentialismes désincarnés, les néo-libéralismes, les néo-capitalismes et certaines néo-démocraties et autres tranquilles réformismes qui mentent ou se mentent — cyniques ou stupides — servent uniquement à sauver les privilèges d’un petit nombre de privilégiés, au prix de beaucoup de morts de faim qui, eux, sont les producteurs. Pour cette raison, ils me semblent objectivement iniques.

En politique, il n’y a rien de définitivement écrit. La politique d’un pays ou du monde, comme la vie d’une personne, se fait chaque jour, à tâtons. De toute façon, j’ai passé de la vision de l’anarchisme qui, dans mon enfance, me soulevait d’horreur, à une option pour le socialisme. Par le contact avec la dialectique de la vie, par les exigences de l’Évangile et aussi pour certaines raisons fournies par le marxisme. Quel socialisme ? Je ne le sais pas parfaitement, comme je ne sais pas vraiment ce que sera l’Église que nous prétendons cons-

truire aujourd’hui, bien que je sache que nous la voulons toujours plus chrétienne. Comme je ne sais pas non plus quelle est l’utopie totale — que, dans mon espérance, je crois être une réalité — vers laquelle chemine le monde des hommes, secoué par l’Esprit de Jésus-Christ ressuscité.

On me demande souvent : « Ne voyez-vous pas, cependant, que le socialisme n’a donné de résultat nulle part ?

— Ne voyez-vous pas, dis-je à mon tour, que le socialisme n’est réalisé nulle part ? » Et je demande alors : « Ne voyez-vous pas que l’Évangile n’a pas encore été vécu et qu’au plan social il reste à faire l’essai du commandement nouveau ? »

Le socialisme pour lequel je lutte, avec tant d’autres frères dans la foi et dans la passion pour la justice — comme le meilleur instrument socio-politique, actuellement — pour la transformation de la société humaine, n’est pas précisément tel régime, et encore moins tel parti. Ce n’est pas la Russie, ce n’est évidemment ni Cuba, ni la Chine, ni l’Algérie, ni le Chili de Allende. Cependant, c’est quelque chose de tout cela.

Il est clair que je ne lutte pour l’avènement d’aucune dictature. Je crois, avec Lord Acton, que « le pouvoir corrompt et que le pouvoir absolu corrompt absolument ». En essayant d’être chrétien, je sais que je peux et que je dois aller plus loin que le communisme. Par ailleurs, voici déjà bien des années que la métropole du communisme international m’enthousiasme fort peu. Après avoir lu Soljenitsyne, par exemple, personne ne peut plus se faire d’illusions sur le paradis soviétique. Cependant, m’enthousiasment encore beaucoup moins les paradis capitalistes où la Sibérie de la faim, de l’esclavage, de la folie de la consommation est l’habitat de la majorité. Le « peuple-peu-

ple » — et non pas les mandarins, ni les révérends, ni les dames, ni les familles de notables, ni les patrons — a gagné avec Fidel, avec Allende ou avec Mao. Et si la politique est l’art du bien commun, je pense que le bien commun sera d’autant plus légitime qu’il sera plus « commun ». J’en demande pardon à Paniker, mais je crois que le capitalisme est « intrinsèquement pervers » : il est l’égoïsme institutionnalisé socialement, l’idolâtrie publique du profit pour le profit, la reconnaissance officielle de l’exploitation de l’homme par l’homme, l’esclavage de beaucoup sous le joug de l’intérêt et de la prospérité de quelques-uns.

Durant l’interrogatoire auquel nous fûmes soumis, comme membres de l’équipe pastorale de la préfecture, le président du procès m’interrogeait avec insistance sur mon socialisme, sur ce que j’entendais par socialisation. Ce dernier mot fut retenu comme le corps du délit, dans certains des écrits et des enregistrements que la police et l’armée nous volèrent ou nous « saisirent ». Pour ne pas entrer dans des discussions subtiles, car ce n’en était pas le moment, je répondis : « Pour moi, Dr Francisco, la socialisation serait la plus grande participation possible de tous les citoyens à l’intérieur de la plus grande égalité possible, à tous les biens de la nature, et de la culture ». Il se contenta de me répondre — comme tous les autres — que cette socialisation était une utopie. « Dites « possible », ajoutai-je. En tout cas, Dr Francisco, mon espérance est réellement utopique, parce qu’elle ne se réalisera jamais totalement ici, dans la cité terrestre… »

Cependant, j’ajoute maintenant : toute vie chrétienne doit être une « réalisation » de cette utopie. Nous ne cheminons vers la cité céleste que dans la mesure où nous essayons de l’instaurer « de manière utopique »

ici-bas, dans la cité terrestre. Celui qui refuse de construire ici-bas le monde de l’homme nouveau, avec les moyens de la politique dont il dispose ici et maintenant, mutile sa foi. Il se refuse à construire le royaume de Dieu, qui est également communauté fraternelle, égalité effective, communion réelle de bien. Le commandement nouveau est radicalement socialisateur. L’Évangile est subversion des intérêts, car il est démolition des idoles. Qui peut faire admettre les classes sociales dans la construction du Royaume ? Au président de notre procès et à son greffier, Eugenio et moi-même nous remîmes un exemplaire du Nouveau Testament avec cette dédicace : « Un jour la Parole de Dieu interrogera chacun d’entre nous ». Auparavant, Eugenio avait dit au Dr Francisco qu’il avait oublié le livre « le plus subversif » que nous avions à la maison… Pour faire bref, je crois que la socialisation du monde peut être une tentative réelle de vivre chrétiennement en société. Je crois que la société capitaliste est la négation radicale de cette tentative. Le capitalisme ne peut être chrétien. Le socialisme, si !

in: CJN, janvier 1979

Über die Armut in der Kirche

«Von dem Augenblick an, in dem die Kirche dazu übergegangen ist, mutig zur ganzheitlichen menschlichen Förderung der in Elend und Hunger gefangen gehaltenen Volksmassen aufzurufen, entzog man ihr den Respekt und die Bewunderung, mit denen man sie zuvor umgeben hatte. Jetzt macht man ihr mehr und mehr den Vorwurf, sie verlasse den ihr eigenen Aufgabenbereich, mische sich in Politik ein, sei subversiv und treibe das Spiel des Kommunismus.

Armut, die Gott in den siebziger und achtziger Jahren von der Kirche Christi in Lateinamerika verlangt, besteht – wenn ich mich nicht täusche – darin, diesen Verlust an Prestige mit allen seinen Folgen anzunehmen, was u.a. auch Streichung offizieller Gelder und privater Hilfsmaßnahmen bedeuten kann. Wir müssen bereit sein, den Kontakt mit Autoritäten und Mächtigen zu verlieren. Aus Liebe zur Gerechtigkeit müssen wir die schmerzvolle Verdächtigung auf uns nehmen, den Bereich der Evangelisierung zu verlassen und uns der Unterstützung von Agitationen und Terrorismus verschrieben zu haben (…)

Nehmen wir an, Laien, Ordensfrauen, Priester und Bischöfe hätten im Sinne des Evangeliums und aus Liebe zur Gerechtigkeit zu leiden. Stellen Sie sich die immense moralische Unterstützung vor, die sie erführen, wenn in brüderlicher Solidarität Ordensfrauen und Ordensmänner des ganzen Erdteils in die Arena träten, um zu rufen: Subversive, nein! Agitatoren, nein! Kommunisten, nein! Verräter des Evangeliums, nein! Sie leben nur das Christentum, wie Jesus es erwartet, daß es in dieser Stunde auf unserem Kontinent gelebt wird.»

Dieser Text – aus dem auf dieser Seite besprochenen Bändchen «Geschenk der Armen an die Reichen» (S. 81f.) – stammt von Dom Helder Câmara. Der prophetische Erzbischof von Olinda und Recife ist am 7. Februar 70 Jahre alt geworden. Die wechselvollen Stationen seines Lebens – von faschistisch-integralistischen «Kreuzzügen» bis zur Parteinahme für die Theologie der Befreiung – hat Dom Helder in einem ebenfalls soeben erschienenen Buch niedergeschrieben: Die Bekehrungen eines Bischofs, aufgezeichnet von José de Broucker. Peter Hammer Verlag, Wuppertal 1979, 264 S., DM 22,-.

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