La démence cambodgienne

aus: Le Nouvel Observateur, 28.2.1977

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JEAN LACOUTURE

La démence cambodgienne

■ François Ponchaud, prêtre français, a passé dix ans au Cambodge et y a vécu les trois premières semaines de la révolution qui se qualifie de « démocratique ». Il parle assez bien le khmer pour avoir été membre d’un comité de traduction à Phnom Penh. Expulsé en même temps que tous les étrangers, il n’a cessé depuis lors d’écouter la radio du nouvel Etat. Il a dépouillé tous les documents officiels et rassemblé une centaine de témoignages de réfugiés, recueillis en Thaïlande, au Viêt-nam et en France.

Le livre qu’il publie sous le titre « Cambodge, année zéro » (1) est de loin la meilleure source d’information sur le nouveau Cambodge, le pays le plus verrouillé du monde, où se déroule la révolution la plus sanglante de l’histoire. Quels anabaptistes de Münster, quels qarmates d’Arabie, quels épurateurs d’ordres médiévaux peuvent se vanter d’avoir fait disparaître en un an le quart de la population de leur pays ? Le génocide est d’ordinaire — si l’on peut dire — pratiqué contre une population extérieure ou minoritaire. Les nouveaux maîtres de Phnom Penh ont inventé l’autogénocide. On pensait que le XXe siècle, d’Auschwitz au Goulag, avait fait le plein d’horreur. Il restait à connaître le suicide d’un peuple au nom de la révolution. Mieux : au nom du socialisme.

Que Pinochet torture ; qu’Amin Dada étrangle ; que les ultimes guérilleros franquistes massacrent : c’est horrible mais qu’attendre d’autre de ceux dont l’industrie est la mort ou qui n’ont pour seule règle que le caprice du tyran ? Au Cambodge, ce qui se passe depuis bientôt deux ans est d’une autre qualité historique. Car c’est une résistance populaire, victorieuse d’un régime caricaturalement corrompu de compradores et d’agents de l’étranger, qui sème la mort au nom d’un vert paradis à venir. Et c’est un groupe d’intellectuels modernistes formés par la pensée

occidentale, et d’abord marxiste, qui, sous couleur de retour à l’Age d’or agreste, à une idéale civilisation rurale et nationale, massacre systématiquement, isole et affame des populations citadines ou villageoises dont le crime était de vivre en leur temps, d’être le fruit des contradictions historiques qui, en un siècle, ont fait passer le Cambodge d’un féodalisme paternaliste à la colonisation et à une sorte de précapitalisme manipulé par l’étranger.

Le livre de François Ponchaud ne se contente pas d’aligner les témoignages bouleversants, confirmant, en s’entourant de réelles garanties d’authenticité, tout ce qui a filtré depuis quelques mois sur la torture globale infligée à ce peuple. Il cite les textes diffusés de Phnom Penh incitant les petits cadres à « retrancher », à « inciser », à « supprimer » les élites « corrompues » et les « porteurs de germes » — et non seulement les « coupables » mais « leur lignée, jusqu’au dernier ». La stratégie d’Hérode. Il cite aussi tel ou tel article du journal du régime, le « Prachachat », qui, le 10 juin 1976, par exemple, dénonçait la méthode de « rééducation » vietnamienne, qualifiée de « trop lente », et précisait : « La méthode khmère n’a pas besoin d’un personnel nombreux… Nous avons renversé le panier avec tous les fruits qu’il contenait. Ensuite, nous ne choisissons que les fruits qui nous conviennent parfaitement. Les Vietnamiens, eux, n’ont retiré que les fruits pourris, ce qui entraîne une perte de temps… »

Beria n’aurait peut-être pas osé dire cela. Himmler, probablement. On voit le niveau où se situe cette « révolution » du retour à la terre préangkorien par des méthodes dignes des Gauleiter nazis.

C’est un livre que ne peuvent lire sans honte ceux qui, comme certains d’entre nous, ont plaidé pour la cause des Khmers rouges

et souhaité leur victoire — peut-être même contribué, pour une part infime, à la rendre inévitable ; ceux qui, comme nous l’avons fait, ont tenté pendant des années d’expliquer par les hasards de la guerre l’indiscipline des « petits chefs », les initiatives de maquisards indisciplinés, le massacre de dix-sept de nos confrères au Cambodge en avril et en mai 1971. Comment ne pas comprendre enfin que nos malheureux camarades ont été assassinés — certains, nous le savons, à coups de bâton — par les vaillants guérilleros de M. Khieu Samphan, « socialiste » khmer, qui se refuse aujourd’hui à accueillir sur son sol les observateurs étrangers. Claustrophonçant qui est bien ce que ce régime a de plus raisonnable : comment présenter au monde extérieur cet enfouissement d’une civilisation dans la préhistoire, ce massacre et cet attelage d’un peuple à la charrue ?

Au moment même où, en Afrique, un Sekou Touré réduit le socialisme au nom duquel il instaura son pouvoir à une tyrannie folklorique fondée sur la répression permanente de complots transformée en système de gouvernement, le système cambodgien déshonore, à force de cruauté passéiste et raciste, une révolution nécessaire et attendue. Quand des hommes qui se réclament du marxisme en viennent à dire, comme celui que cite Ponchaud, que, sur les six millions de Cambodgiens, un million et demi à deux millions de jeunes suffiront à rebâtir une société pure, on n’ose même plus parler de barbarie. Quels barbares ont agi ainsi ? Il n’y a là que démence.

Et on en vient à se demander si, après le tribunal Russell qui avait dressé contre les agresseurs américains un juste réquisitoire, il ne faudrait pas que s’instaure un tribunal public chargé de dénoncer solennellement les crimes commis au nom de la révolution. Ces crimes-là ne sont-ils pas plus sinistres encore, qui déshonorent le socialisme et assassinent l’espoir ?

(1) Juilliard.

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