Vivre dans ce petit coin d’Europe où se côtoient quatre pays et où s’entremêlent leurs frontières ; vivre dans ce petit coin d’Europe où chaque jour des dizaines de milliers de travailleurs transfrontaliers quittent l’Allemagne, la Belgique et la France pour aller travailler au Luxembourg ; vivre dans ce petit coin d’Europe où l’immigration et la diversité des nationalités est un constat inéluctable ; vivre dans ce petit coin d’Europe où les inégalités économiques entre les divers territoires est un constat récurrent, nous oblige à penser notre présent et notre futur, même si ce n’est pas toujours une volonté politique affichée, de manière transfrontalière.

Dans ce cadre, la culture est et sera, de fait, un des éléments moteurs du développement et de la cohésion sociale sur ce territoire. Elle se doit d’être aussi pensée à l’aune de ces constats.

La volonté de placer la culture au centre du développement territorial transfrontalier n’est pas nouvelle, déjà, en 2007, Le projet «Luxembourg et la Grande Région Capitale européenne de la Culture » voulait redessiner un nouveau territoire d’action culturelle entre la Lorraine, le Luxembourg, la Rhénanie Palatinat, la Sarre et la Wallonie et imposer, à l’échelle de celui-ci, des enjeux nouveaux qui devaient transcender ceux propres à chacun de ses constituants.

11 ans après et malgré une année européenne fertile en souhaits, en idées, en volonté, en projets et en rencontres il y a, toujours aujourd’hui, peu de réponses, quelques constats et beaucoup de questionnements ou d’enjeux.

Le centre culturel Kulturfabrik d’Esch-sur-Alzette par son positionnement au cœur de ce territoire est directement concerné par cette problématique et l’équipe de la KUFA, consciente de ces enjeux, a placé l’action transfrontalière dans ces
réalités d’action. Elle pose depuis plusieurs années cette réalité comme un élément majeur de sa réflexion globale et propose ainsi des actions culturelles qui rentrent dans cette problématique.

Nous n’avons pas l’outrecuidance de penser que nous résolvons l’équation culturelle transfrontalière à nous seuls mais nous souhaitons simplement ici, à titre d’exemple, évoquer les constats, des questions que ce travail transfrontalier nous impose, et vous parler, avec quelques exemples concrets parmi l’ensemble de nos actions transfrontalières, des modestes réponses que nous essayons d’y apporter.

Concernant les publics, la mobilité transfrontalière ne semble pas être un problème. Le public choisit ses spectacles en fonction de ses choix artistiques, des distances éventuelles, des prix, des moyens de transports disponibles et non en fonction de l’identité nationale du lieu de programmation.

Par contre, si le public bouge, il reste souvent cloisonné sur ses choix artistiques et sa culture nationale. Par exemple: au Luxembourg il y a des soirées musiques actuelles qui sont plus public allemand que public français ou l’inverse.

Il y a donc, dans la dimension transfrontalière, des enjeux de programmation et de pédagogie pour les acteurs culturels à faire découvrir la culture de l’autre et à participer ainsi à la construction d’une citoyenneté européenne plus affirmée et plus solide.

Il y a aussi une réflexion et une coordination à mener pour équilibrer et repenser les enjeux de formation des publics à l’échelle de la Grande Région. Par exemple: la France et le Luxembourg n’ayant pas le même passé d’éducation populaire, les évidences de formation des publics, les actions mises en place et les relations Education Nationale / Culture ne sont pas les mêmes et peuvent être un frein à des collaborations plus poussées.

Nous avons, donc et de fait, sur ce territoire, et peut être plus qu’ailleurs, des enjeux pédagogiques d’ouverture au monde pour les jeunes générations.

C’est dans ce cadre que la Kulturfabrik a en 2016-2017 créé et coordonné le projet «Voyage en Politik» en partenariat avec un lycée français et un lycée luxembourgeois. Projet qui mêlait théâtre, rencontres, sorties, workshops etc… et qui avait pour but une éducation à la citoyenneté européenne. C’est cette même logique qui nous fit faire trois saisons de suite un projet pédagogique avec deux écoles primaires de la Communauté de Communes des Deux Rivières (France) où étaient engagés des artistes luxembourgeois.

Cette réalité transfrontalière intrinsèque au territoire soulève aussi des enjeux artistiques nouveaux. Il faut créer des projets qui permettent les rencontres et les échanges entre artistes, il faut diversifier et augmenter la diffusion des œuvres artistiques sur tout le territoire, il faut trouver une mutualisation des moyens artistiques, techniques, financiers et de communications et il faut arriver à concilier les différentes législations ou structures de diffusion en vigueur (statuts des artistes, contrats, droits d’auteur, charges sociales, distributeurs de films, etc..).

De plus, la diversité des salaires et des charges est un frein à l’embauche trans-frontalière (à salaire égal, un artiste français coûte, en brut, plus qu’un luxembourgeois).

Nous avons à la Kulturfabrik plusieurs projets qui tentent de répondre concrètement à ces problématiques :

– « Textes sans Frontière» : des partenaires culturels et universitaires du Luxembourg et de la Région Grand Est se sont associés pour proposer un cycle de mise en voix de textes dramatiques contemporains qui permettent la circulation de textes dramatiques contemporains, qui installent un cycle de lectures théâtrales sur la Grande Région, qui amènent une rencontre entre metteurs en scène et comédiens français et luxembourgeois, qui ouvrent de nouvelles collaborations transfrontalières.

– Le «Printemps Poétique transfrontalier» (résidences et tournées de lectures pour cinq poètes de la Grande Région sur tout le territoire de cette Grande Région).

Nous travaillons sur un territoire ou trois langues officielles se côtoient et se mélangent, mais ceci n’est pas la principale difficulté, c’est un constat facilement surmontable: il y a des problèmes bien plus difficiles à gérer.

Le maillage artistique des territoires est totalement différent. On constate une répartition des artistes, des institutions et des lieux culturels plutôt bien équilibrée sur tout le territoire lorrain et luxembourgeois, la Sarre est tributaire du Grand Théâtre de Sarrebruck et affiche ailleurs un vide presque chronique, les grands centres culturels de Wallonie (à part la maison de la culture d’Arlon très peu investie sur le transfrontalier) commencent à Liège, le reste du territoire belge étant organisé autour de quelques petites structures qui n’ont aucun enjeu transfrontalier et la Rhénanie regarde peut être plus vers Cologne que vers Luxembourg et la Lorraine. Il faut apprendre à travailler, pour un même projet, avec des structures administratives qui ont, chacune, leur propre fonctionnement (un état pour le Luxembourg, des Länder pour l’Allemagne, une région, des départements, des communautés de communes pour la France, la province du Luxembourg pour la Belgique). Cette réalité administrative est un frein évident à la coordination des actions.

A cette réalité historique propre à chaque état, il faut ajouter, depuis deux ans, une complexité nouvelle avec la formation, en France, de la Région Grand Est qui redessine et complexifie, de fait, le territoire de la Grande Région.

Il nous faut donc apprendre à raisonner en terme de territoire d’actions concentriques autour de nos lieux culturels, sans tenir compte des frontières en surmontant les disparités nationales.

Il faut aussi dans notre réflexion tenir compte de la disparité économique entre le Luxembourg et ses voisins. Disparité qui se ressent directement en terme d’infrastructures culturelles, car à part la petite Salle Jean Ferrat de Longlaville France et le Centre culturel d’Athus en Belgique qui font ce qu’ils peuvent avec leur petits budgets, le vide structurel en équipements conséquents chez nos voisins transfrontaliers proches est une évidence indéniable. Mais les choses bougent. Les volontés politiques semblent afficher une dimension nouvelle de l’autre côté des frontières. A ce titre, l’ouverture programmée d’un centre culturel à Micheville Audun le Tiche est aujourd’hui à prendre en compte à la fois comme élément nouveau à la structuration de notre territoire transfrontalier mais aussi comme lieu culturel de plus dans les jeux de concurrence obligatoires.

C’est cette logique qui nous a amenés, à la Kulturfabrik, à penser le projet Urban Art (workshops, rencontres, actions pédagogiques, street art, etc…) avec 16 villes du territoire de la Grande Région en 2016-2017.

Quatre pays, cela veut dire une diversité importante des histoires et des politiques culturelles. Il y a un enjeu politique urgent à définir une politique culturelle propre et transcendantale à la « Grande Région ». Les présidences tournantes de la Grande Région sont une réalité démocratique incontournable, mais sans une ligne collective claire, chacune est tributaire des réalités et des volontés propres au partenaire qui la prend.

De plus, cette Grande Région plurinationale est souvent, du fait du jeu démocratique, en période électorale sur une ou plusieurs parties de son territoire qui se retrouvent alors sur des préoccupations bien plus nationales que transfrontalières. Il faut rajouter à ce constat les changements politiques éventuels qui peuvent influer passagèrement ou durablement sur les choix politiques transfrontaliers.

Dans le but de participer activement à ces nouveaux enjeux administratifs transfrontaliers, l’équipe dirigeante de la Kulturfabrik est membre du CA de l’Institut de la Grande Région, membre du réseau Trans Europ Halles, membre du CA du Festival du film italien de Villerupt, membre du CA de l’association Metz en scènes. Nous sommes régulièrement invités à des commissions ou des débats concernant cette problématique comme acteur culturel reconnu et recensé sur l’action transfrontalière.

De plus depuis trois ans, il ne faut pas oublier les enjeux liés à Esch 2022 Capitale européenne de la Culture sur un territoire qui regroupe, autour d’Esch-sur-Alzette, des villes luxembourgeoises et françaises installées autour de la même frontière. Pour l’instant, nous ne pouvons en dire plus, mais il est clair que l’équation transfrontalière sera un point important.

Pour conclure, nous dirons que voilà, ici posés, quelques uns des constats et ques-tionnements liés à cette Grande Région culturelle à construire. Ils ne doivent pas être rédhibitoires, car c’est à nous, acteurs culturels, de travailler, de réfléchir et de rêver pour bâtir un projet qui devrait être exemplaire, en plaçant la culture au centre du développement territorial de cette entité plurinationale et transfrontalière qui est notre réalité actuelle et future.

 

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