La nation luxembourgeoise à la croisée des chemins
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André Grosbusch
La nation luxembourgeoise à la croisée des chemins
J’aurais préféré ne pas aborder la question proposée par forum : « Die nationale Identität Luxemburgs: was bleibt? » En effet, cette fois-ci, elle signifie qu’il y a problème… et que peut-être un jour (bientôt ?), il n’en restera plus grand-chose. Bon gré mal gré, il faut féliciter la rédaction de rouvrir ce dossier à un moment où non seulement la nation luxembourgeoise, mais le concept même de nation semblent ébranlés.
Au fait, je devrais écrire cet article dans ma langue maternelle, mais autant communiquer mon point de vue à un public plus large. Autre écueil : comment penser la nation luxembourgeoise à partir de son état réel en ce début du XXIe siècle sans y mêler mon sentiment personnel tout aussi vivace ?… et vice-versa.
Les historiens s’accordent sur l’existence d’une nation luxembourgeoise et sur la genèse de celle-ci. Projetée ni par le comte Sigefroi ni par Jean l’Aveugle, elle est plutôt le fruit d’une série d’« heureux hasards » du XIXe siècle et du premier quart du XXe siècle, tenant de décisions, souvent de compromis des grandes puissances (mécanisme des compensations au congrès de Vienne, Révolution belge, troisième partage, neutralité de 1867, dynastie, issue de la Première Guerre mondiale…), mais aussi de la volonté des élites et bien sûr du peuple luxembourgeois d’insuffler une âme au jeune Etat. Est venue s’y ajouter une
base économique solide, assurée d’abord par les richesses du sous-sol, ensuite par le développement du commerce et des services, notamment dans le domaine de la finance.
Qu’en est-il de l’identité culturelle du Luxembourg ? Depuis 1839, elle est assurée essentiellement par la langue maternelle et l’usage conjoint de l’allemand et du français selon les circonstances.
1939, c’est l’heure d’un fier bilan. Tout un peuple, gauche et droite confondues, célèbre avec enthousiasme le centenaire de son indépendance et démontre à la face de ses voisins et du monde entier qu’il entend défendre sa place, pour modeste qu’elle soit, dans le « concert » ou la « société » des nations, telle que le président Wilson l’a appelée de ses vœux en 1918. Survient la Seconde Guerre mondiale et le calvaire de l’Occupation. Les souffrances de ces cinq années, partagées avec sollicitude par la souveraine à partir de l’exil, ont aiguisé la conscience patriotique à l’intérieur et consolidé la reconnaissance de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique du Grand-Duché à l’extérieur. Dès 1944, la nation se consolide dans le cadre des organisations internationales qui se fondent toutes sur le principe non pas de la domination, mais du parte-
nariat, quelle que soit la taille de l’Etat membre. Au niveau économique et politique, c’est l’intégration européenne qui a sans doute le mieux favorisé l’épanouissement de notre pays. Celui-ci profite doublement de ses petites dimensions : aux avantages démocratiques d’une cité Etat s’ajoute enfin le respect des grands, naguère si menaçants. Un respect d’ailleurs mérité, tant il est vrai que l’Europe unie a reçu beaucoup en retour.
Selon la définition classique (ou française), la nation est, au-delà de son territoire et de ses institutions, un ensemble de citoyens formant de plein gré une communauté de destin. Eh bien, les Luxembourgeois ont prouvé depuis la seconde moitié du XIXe siècle et surtout au XXe siècle qu’ils y ont correspondu de plus en plus. Le 9 octobre 1941 allait devenir l’apogée de cette démonstration.
Qu’en est-il de l’identité culturelle du Luxembourg ? Depuis 1839, elle est assurée essentiellement par la langue maternelle et l’usage conjoint de l’allemand et du français selon les circonstances. D’autres facteurs ont joué un rôle : la confession catholique commune et le culte rendu à la consolatrice des affligés depuis le XVIIe siècle, la fidélité dynastique, les cours d’histoire et de géographie à l’école primaire, le sport (équipes nationales), la Caisse d’épargne et d’autres banques, le franc, les compagnies d’assurance, l’ARBED, les bières et le vin, la Schueberfeuer et pourquoi pas
les magasins Cactus où l’on est généralement servi en luxembourgeois. Même si elle a toujours été négligée à l’école, la production littéraire, musicale et cinématographique proprement luxembourgeoise témoigne d’un patrimoine culturel original, dont la caractéristique majeure aura été de ne point se fermer aux influences extérieures.
Les plus européens de nos hommes politiques ont coutume de défendre cette volonté et cette identité, parfois avec des accents des plus lyriques. Il me semble que lors du 150e anniversaire de l’indépendance, on a réalisé un parfait équilibre entre les deux identités, la luxembourgeoise et l’européenne.
Les années 1990 furent celles du « multiculturalisme », terme flou mais commode. Dans son discours lors de l’inauguration de la chaire « Langue et culture luxembourgeoises » à l’université de Namur le 28 janvier 2003, Erna Hennicot-Schoepges, alors ministre de la Culture, décrit une nouvelle réalité. Elle évoque certes le rôle éminent de la langue luxembourgeoise comme « dialecte qui a réussi », et affirme qu’il n’est point prétentieux de parler, dans le cas de la société luxembourgeoise, d’un
« ensemble d’usages, de coutumes, de manifestations artistiques, religieuses et intellectuelles » propres. Mais aussitôt, elle se ravise et met en évidence certaines caractéristiques de cette culture, notamment sa « grande capacité d’assimilation », son « cosmopolitisme » dû à « l’influence croissante des concitoyens étrangers qui constituent actuellement plus du tiers de la population du pays », son dynamisme et une tolérance qui cherche à « respecter les expressions culturelles multiples de nos concitoyens étrangers ».
En 2003 comme en 1989, le point de départ, le socle de référence, c’était donc bien l’identité luxembourgeoise. Tout apport de l’extérieur (le trilinguisme, les entreprises étrangères, le commerce, les médias, l’immigration et les « frontaliers », l’intégration européenne, etc.) a été perçu et accueilli comme un enrichissement de cette identité. Précisons que cet enrichissement a toujours représenté en même temps un puissant antidote contre toute tentation de chauvinisme ou de nationalisme étriqué, contre « l’identité qui tue ». Grâce au contact quotidien avec l’Autre et l’aptitude de parler les deux ou trois langues étrangères les plus utiles, le sentiment natio-
nal et le patriotisme ont été imprégnés de cette plus-value de tolérance et de dynamisme évoqués par Madame Hennicot.
Mais attention, l’objectif principal a toujours été l’intégration.
Or aujourd’hui, « nous » sommes confrontés à une situation inédite. Les Luxembourgeois sont sur le point de basculer de la majorité à la minorité dans leur propre pays. Les statistiques sont claires là-dessus. Dans la population active, deux sur trois ne sont pas Luxembourgeois. A Luxembourg-Ville, on se débrouille de moins en moins bien avec la « langue nationale ». Il suffit de parler à des instituteurs(trices) de n’importe quelle commune pour se rendre encore mieux compte du problème. Un seul, deux ou aucun Luxembourgeois dans une classe de 16 élèves, voilà qui n’est plus une exception.
Les raisons de cette évolution sont bien connues : une forte croissance économique, elle-même favorisée par la suppression quasi totale des frontières, et suivie d’une immense attraction due au très haut niveau de vie dans ce « raisin du gâteau européen ».
Conséquence : le peuple luxembourgeois vieillissant risque tout simplement non pas de perdre son Etat, qui partagera son sort avec celui des autres Etats membres de l’UE, mais de ne plus disposer de la taille critique nécessaire pour « adopter » les non-Luxembourgeois, comme il a pu le faire par le passé (pensons aux Italiens).
Je ne sais pas à quel point un peuple, minuscule de surcroît, est maître de son destin dans ce monde globalisé. Mais à supposer qu’ils le soient, les Luxembourgeois se trouvent à la croisée de chemins.
Ou bien ils restent passifs, voire indifférents, devant la disparition insensible de l’identité nationale, en se consolant d’un bien-être matériel toujours accru (« le prix à payer ! »), ou encore en faisant de nécessité vertu. En effet, n’est-il pas de bon ton de se pencher avec condescendance sur les « lieux de mémoire » et d’invoquer « de nouvelles constructions » ? Vive alors le cosmopolitisme tous azimuts, sauce anglo-saxonne s’entend.
Ou alors la nation leur tient à cœur et ils gardent la volonté d’influer sur le cours de l’histoire dans le but d’en sauvegard
der l’essentiel. C’est en général le point de vue de la génération qui a connu la guerre et façonné le Luxembourg dans le demi-siècle qui l’a suivie.
Pour avoir vécu comme jeune homme la soif de quitter le bercail vers d’autres horizons (Paris, Londres, Rome, l’Espagne, les Amériques, l’Asie, et l’on passe…), je comprends très bien le besoin de prendre ses distances par rapport à une société provinciale à bien des égards. Mais je sais d’autant mieux apprécier à sa juste valeur mon Luxembourg natal dans lequel mes racines se trouvent plongées une fois pour toutes, et dans l’entourage familier duquel j’aime vivre. Ubi patria ibi bene.
Donc oui, cultivons les plantes issues de ces racines ! Ici comme ailleurs, je partage le point de vue de l’anthropologie chrétienne. Pour Jean-Paul II par exemple, l’Eglise, qui « reflète et annonce la Cité de Dieu », est universelle. Par essence, elle relativise donc fort heureusement la nation ou la patrie. Car dès que celle-ci devient idole, la catastrophe est programmée. Mais en attendant, « nous sommes citoyens d’une patrie terrestre, concrète, de laquelle nous recevons tout des richesses de langue et de culture, de tradition et d’histoire, de caractère et de façon de voir l’existence, les hommes et le monde ».
Or comment voir le monde, si la nation ne servait qu’à se replier ou à s’isoler ?
Ce point me semble capital pour l’avenir. Écoutons encore le même pape qui affirme que « la paix vraiment durable doit être le fruit mûr de l’intégration réussie de patriotisme et d’universalité ». Seul celui qui est capable d’aimer vraiment sa famille peut comprendre ce que signifie chez les autres l’amour de sa propre famille. De même, la nation ne doit pas devenir un lieu de retraite, mais plutôt le tremplin servant à mieux pouvoir s’ouvrir aux autres.
Et ces « autres » le comprennent parfaitement, souvent mieux d’ailleurs que maints compatriotes. Car ils proviennent eux aussi d’une nation à laquelle ils restent plus ou moins attachés. Que de fois des étrangers vivant chez nous m’ont exprimé leur étonnement devant le fait que nous, les autochtones, n’insistions pas plus sur l’emploi généralisé de notre langue maternelle ! Jadis, je faisais partie de ceux qui parlaient tout de suite la langue
de leur interlocuteur non luxembourgeois, fier de pouvoir mettre à profit l’apprentissage intensif des langues à l’école. Aujourd’hui, par contre, je m’adresse à quiconque d’abord en luxembourgeois. Si je constate que la personne au téléphone, dans une banque, dans un restaurant ou un magasin ne comprend pas, je passe évidemment à sa langue, en toute politesse. Du coup, ceux qui ont appris le luxembourgeois se réjouissent de ne pas l’avoir fait en vain, et ceux qui ne comprennent pas se rappellent qu’ils vivent au Luxembourg et non pas en Belgique, en France, en Allemagne ou ailleurs. En d’autres termes, il faut les encourager à faire un pas en notre direction.
A mon sens, les personnes qui font un effort d’insertion dans la société luxembourgeoise en apprenant approximativement la langue méritent la citoyenneté luxembourgeoise.
D’une manière générale, les résidents se plaisent au Grand-Duché ; outre les bons salaires et les avantages sociaux, ils aiment la Ville et les paysages, ils apprécient le fonctionnement assez correct de l’Etat de droit et des services publics peu bureaucratiques, l’offre culturelle, et ainsi de suite. Comme ils proviennent d’espaces linguistiques divers et qu‘a priori, ils ne se comprennent pas toujours entre eux, ils sont bien conseillés d’accepter le luxembourgeois comme lingua franca, par exemple dans le cadre de réunions de parents d’élèves. Ce qui n’empêche pas de prévoir, le cas échéant, des traductions d’appoint.
La condition pour qu’un tel système fonctionne est bien sûr que non seulement les étrangers, mais aussi les Luxembourgeois jouent le jeu, et que tous croient que cette langue pourra rester la « langue nationale », telle que la loi de 1984 l’a définie.
Un jour, un Français travaillant dans une institution à Kirchberg me dit : « Je suis là depuis trois ans, mais je ne savais pas qu’il subsistait un petit patois sympathique au Luxembourg et qu’à part la Ville, il y avait de charmantes localités à découvrir. » Je verrais mal comment accorder la nationalité luxembourgeoise à ce monsieur, du moins à ce stade.
A mon sens, les personnes qui font un effort d’insertion dans la société luxembourgeoise en apprenant approximativement la langue méritent la citoyenneté luxembourgeoise. Pour leur donner le droit de participer aux élections législatives sans les obliger à tourner complètement le dos à leur première patrie, la solution de la double nationalité me semble intéressante, mais encore faudrait-il qu’elle soit juridiquement admise dans le pays d’origine. Pour les résidents de l’UE qui n’ont pas la nationalité, un droit de vote ne serait imaginable que si les Luxembourgeois bénéficiaient dans les mêmes conditions de ce droit dans les autres pays de l’Union.
Un dernier mot sur le rôle de l’intégration européenne. Le Traité établissant une Constitution pour l’Europe dit dans l’article I-5 que l’Union « respecte l’égalité des Etats membres ainsi que leur identité nationale ». Pour prendre au sérieux ce principe, allons dans le sens que je viens de proposer. Et puis, rendons toute notre estime à la monarchie constitutionnelle et notre respect au Grand-Duc, dont le rôle symbolique est fondamental !
Il est vrai par ailleurs que l’Union favorise aussi la coopération transfrontalière. Toutefois, j’estime que dans notre cas, il faudra veiller à ce que celle-ci reste souple et n’aboutisse pas à la formation artificielle d’une Grande Région dotée de frontières déterminées et d’institutions politiques communes. Celles-ci risqueraient en effet d’amener la dilution, voire l’effacement rapide de l’identité, et peut-être un jour de l’Etat luxembourgeois.
Or lorsque les nations ne sont pas respectées dans leur souveraineté et leur identité, il y a risque qu’elles se rebiffent et basculent dans le nationalisme. On peut se demander si l’affaire du drapeau n’aura pas été un signe précurseur d’une telle évolution.
Concluons que la nation constitue une richesse qu’il convient de préserver. Cadre de l’épanouissement de l’homme, elle est également garante de la paix dans le monde dès lors que le respect de sa souveraineté est assuré, que la coopération avec les autres va bon train et que ses citoyens s’ouvrent avec générosité à l’humanité tout entière.
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