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1. INTRODUCTION
Il suffit de prononcer le mot "aide au développement" et voilà qu’apparaissent toutes sortes d’émotions: une conversation rationnelle sur ce sujet est pratiquement impossible. Cette incapacité de réfléchir vraiment sur l’aide au développement illustre l’impuissance du mouvement de gauche à répondre à de nouveaux défis: non seulement l’aide au développement mais aussi la prévoyance sociale, la santé publique, …
Ces sujets ne cadrent pas dans les concepts traditionnels de la gauche. Illich essaiera de formuler une réponse à ces nouveaux défis de la société moderne. C’est ainsi qu’il ne considère pas l’influence néfaste de l’aide au développement comme un échec fortuit. Dans "le côté misérable de la charité" il démontre comment l’Eglise latino-américaine a été contrainte de vivre au-dessus de ses moyens et de reprendre des structures occidentales. Il dévoile "le pouvoir pour aider" qui exclut la solidarité véritable. Le problème crucial n’est pas comment et combien d’argent doit être envoyé mais bien pourquoi il doit être envoyé. Le riche peut toujours refuser de donner, le pauvre ne peut jamais refuser de recevoir.
2. UNE ANALYSE ORIGINALE
Comme point de départ de son analyse Illich choisit l’enseignement. Il démontre que l’aide au développement pour l’enseignement est l’aide la plus traitresse que l’on puisse donner. Les écoles, par le genre de socialisation qu’elles imposent aux enfants, créent les besoins des institutions basées sur la consommation: elles préparent la position de dépendance du Tiers-Monde. De plus, Illich critique aussi des intellectuels progressistes: les intellectuels ne comprennent pas le processus qui fait que le sous-développement augmente. L’intellectuel est furieux à cause d’une fabrique COCA-COLA implantée dans le Tiers-Monde, mais fier d’une école moderne construite avec l’aide occidentale. Illich utilisera ses expériences touchant l’enseignement dans le Tiers-Monde comme une loupe afin d’examiner l’enseignement dans le Monde occidental. L’enseignement entretient l’inégalité et la reproduit. Dans les pays occidentaux ceci se passe d’une façon plus cachée évidemment, pas aussi extrême que dans le Tiers-Monde. Ce n’est pas seulement l’école en tant qu’institution qui engendre la réification et l’aliénation. D’autres institutions créent aussi bien des inégalités et dépouillent les gens de leur créativité et de leur autonomie; parce qu’ils dirigent les besoins des gens dans un sens bien déterminé et dont ils ont le monopole. Il a également examiné la prévoyance sociale grâce à une analyse de la situation au Tiers-Monde. C’est ainsi que le médecin du Tiers-Monde, qui a été formé dans un entourage spécialisé ne peut rien faire à la campagne avec sa connaissance
spécialisée: 1/3 des médecins diplômés en Angleterre sont des Indiens, tandis que la campagne indienne connaît un besoin aigu de médecins. Si l’on veut changer une telle situation, il faut d’abord transformer complètement la société. L’aide au développement sur le plan médical provenant de l’occident est presque totalement absorbée par de riches hôpitaux, où l’enseignement est basé sur des conceptions occidentales.
3. UN NOUVEAU MODÈLE DE SOCIÉTÉ
Quel modèle de société propose Illich? Selon lui, il existe toujours dans chaque société deux modes de production: l’un autonome, l’autre hétéronome.
- Dans le mode de production autonome l’homme lui-même est actif: il s’aide lui-même ainsi que son entourage le plus proche.
- Dans un mode de production hétéronome l’homme est passif, on lui enseigne, le guérit, le transporte, … Il se soumet aux outils et techniques qu’il n’a pas créés lui-même.
Ces deux modes de production ont toujours été en balance sauf dans le système capitaliste: dans le capitalisme le mode de production hétéronome s’étend sur toute la vie; l’indépendance se perd entièrement.
Le message central d’Illich est le suivant: Démasquer cette société hétéronome contre laquelle l’homme doit se mettre à lutter. Dans ce contexte Illich introduit le terme "limite": c’est lorsque le mode de production hétéronome a dépassé la limite, que se passe quelque chose de paradoxal: les aspects négatifs deviennent plus grands (=diminution du rendement) à mesure qu’on y investit plus d’argent; ex. la médecine créant plus de maladies … Le mode de production capitaliste crée une pauvreté et une pénurie toujours plus grandes; c’est ici qu’Illich se joint à deux concepts de l’économie clas-
sique marxiste: valeur d’usage et valeur d’échange. Dans la société autonome l’homme produit des valeurs d’usage et il définit lui-même comment satisfaire ses besoins. Dans la société hétéronome l’homme produit des valeurs d’échange que des consommateurs passifs peuvent se procurer sur le marché. Dans l’évolution actuelle des choses, l’analyse marxiste vaut à présent pour toute la société et sous ses aspects: santé, enseignement, soin des personnes âgées …
Partout les valeurs d’usage sont remplacées par des consommateurs dépendant des biens ayant des valeurs d’échange (argent).
4. RELATION ILLICH – MARX
Bien qu’Illich accepte l’analyse critique générale de la société de Marx, il critique tout de même cette analyse sur quelques points:
- Chez Marx, les éléments destinés à voiler la dialectique entre valeur d’échange et valeur d’usage sont déjà partiellement présents. Marx n’a pas toujours été matérialiste! Pour Marx la technologie moderne a bien certains aspects négatifs, mais ce côté négatif n’existe que par son intégration dans le mode de production capitaliste en général. Si ce mode de production est aboli, le côté positif apparaîtra de lui-même. La croissance des mêmes moyens de production (capitaliste) serait déjà positive en soi dans un mode de production socialiste. La technologie en soi est neutre; qu’elle exerce
une influence négative ou positive, cela dépend de la nature de la propriété (privée ou collective) de ces moyens de production. Dans cette optique Illich pose les questions essentielles: une certaine sorte de base technologique détermine forcément une certaine sorte de relations humaines (cfr. énergie nucléaire). Si l’on veut changer radicalement la société, il faudra transformer aussi le cadre technologique, et il ne suffit pas de changer le droit de propriété.
- Dans la vision de l’avenir marxiste: ‚le Royaume de la liberté‘ est trop souvent identifié au ‚Royaume de l’abondance‘. Ce marxisme est caractéristique aussi bien pour l’Ouest que pour les idéologues soviétiques. Le fait que le socialisme a échoué dans l’Union Soviétique est souvent attribué à sa caractéristique de rareté. Illich s’y oppose avec la notion ‚frontière‘: dans une analyse de la lutte de libération vietnamienne il dit que durant la guerre ce mode de production décentralisée se rapproche davantage du socialisme que de la société d’abondance soviétique.
Les thèses de Mao et sa critique à l’adresse de l’Union Soviétique sont très proches aux conceptions d’Illich. Il est clair que les institutions qui travaillent exclusivement avec des moyens hétéronomes à une production d’échange, déséquilibrent entièrement notre société. Il faut revenir à des institutions conviviales, c’est-à-dire des institutions qui sont là pour réaliser les objectifs émis par la collectivité au lieu d’être un but en soi.
H. Achterhuis
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