L’art — une gestion du temps

Interview avec le galériste André Simoncini

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André Simoncini, galériste: Je ne parle pas au nom de tous les galéristes, mais en mon nom personnel. Dans ma galerie, j’essaie de faire une recherche, je ne cherche pas tant de faire de l’argent, mais à travers mon travail de gagner assez d’argent pour le réinvestir dans de nouveaux projets. Et il m’arrive de devoir y investir de l’argent gagné ailleurs. Dans ma galerie je ne suis pas un commerçant. Je suis plutôt un chercheur qui cherche à dégager des concepts. D’où aussi ma revue "Echanges" qui paraît une fois par an. Toutes les galeries qui se sont développées depuis la fin de la deuxième guerre mondiale sont des architectes des arts plastiques au Luxembourg. Cette scène artistique existe essentiellement à travers les galeries. Si à l’avenir un Centre d’Art Contemporain est créé, il faut donner aux galeries la possibilité de travailler en relation directe avec celui-ci. La galerie a une vocation de prospection, de faire oeuvre de pionnier; elle a une fonction anticipatrice.

forum: D’après quels critères la galerie décide-t-elle d’exposer les oeuvres d’un artiste?

A. Simoncini: La galerie est toujours dans le dilemme. Elle a 11 mois pendant lesquels elle peut exposer. En comptant deux expositions de groupes, elle peut, dans la meilleure des hypothèses, montrer 15 à 16 artistes par an. Par rapport à l’infinité de l’art, le galériste doit faire son choix, en âme et conscience et en fonction de sa sensibilité. Il reste bien sûr toujours une part d’arbitraire. Il y a des variétés de goûts, et il reste toujours une certaine injustice. Pour l’artiste non retenu il reste toujours un sentiment de frustration de ne pas faire partie du choix du galériste.

forum: L’artiste dépend de la galerie pour se faire connaître.

A. Simoncini: Pas seulement. Il s’agit aussi de savoir si l’artiste a besoin de la confrontation avec le public pour vivre et travailler ou non. Actuellement certains jeunes artistes ont tendance à vouloir sortir trop vite devant le public. La recherche d’un style est perturbée par cette confrontation. L’art est d’abord un travail intérieur, une confrontation avec soi-même avant d’aborder le public. Le monde dans lequel nous vivons, vit des médias, tout est médiatisé. La tendance actuelle est de fonctionner trop vite avec une "image" artistique. De là résulte un décalage énorme. L’art est une des choses les plus cruelles qui existe. L’artiste

doit faire une démarche individuelle permanente d’intériorisation et de réflexion pour arriver à la vérité. L’art est un phénomène intérieur avant d’être un phénomène social.

forum: J’ajouterai qu’en troisième lieu l’art est un phénomène commercial. Certains artistes s’indignent d’ailleurs de cet aspect. Ils ne veulent accepter que leur travail créateur, issu de leurs tripes, permette de faire de l’argent. D’autres trouvent qu’ils ne gagnent pas assez pour leur travail.

A. Simoncini: Si un jeune artiste arrive trop vite dans le circuit des médias, s’il arrive à se faire un nom pour un certain style dans ses oeuvres et qu’il vend bien, il est "vendu". C’est-à-dire que son art est médiatisé et il sera regardé toujours à travers le spectre d’une certaine démarche momentanée et il ne peut pratiquement plus évoluer, chercher autre chose. Il est fixé dans une certaine tendance. Je cherche à faire dans ma galerie une démarche qualitative, sans être élitaire, en donnant à beaucoup d’artistes l’occasion de s’exprimer. Pour eux la galerie n’est pas une consécration, mais la chance de montrer la proposition d’un discours. Ma galerie a donc également une fonction sociale, mais mon choix tombe toujours sur des gens modestes, plutôt d’un âge moyen. En ce qui concerne les jeunes artistes, il se pose une question éthique énorme. Il faut toujours laisser au jeune artiste le temps et le calme nécessaire de se développer, et ne pas le propulser trop tôt dans le monde médiatique. L’art est une gestion dans le temps d’une certaine valeur créatrice. Il suffit de sortir avec une oeuvre parfaite le jour de sa mort pour être un bon artiste. C’est l’anti-bohème à l’extrême et le contraire absolu du romantique.

forum: Les jeunes artistes se plaignent cependant qu’on ne leur offre pas de chance.

A. Simoncini: Un jeune artiste valable est aussi critique envers lui-même. L’auto-critique est une donnée fondamentale de l’art. Il sera capable d’assumer son oeuvre, et il la relativisera par rapport à la tendance générale de l’art. Il sera à même de voir ce qu’il doit faire pour s’améliorer et il voit lui-même les chances qu’il a de se faire connaître. Il faut trouver des locaux où le jeune artiste a la possibilité de se faire connaître, par exemple à travers les centres culturels locaux,

L’art est une des choses les plus cruelles qui existe.

à l’exemple de certaines galeries municipales comme à Esch ou Bertrange.

forum: Le jeune artiste a besoin de la confrontation avec d’autres pour s’améliorer, pour continuer sa recherche.

A. Simoncini: La galerie privée cherchera toujours à n’exposer que le meilleur et l’artiste qui n’est pas encore parfait risque d’être broyé dans ce circuit. Pendant cette période de transition des galeries publiques devraient prendre en charge le jeune artiste. Exposer dans les galeries privées à cet âge est trop délicat. Il ne faut pas lui faire des illusions, lui dire à 24 ans qu’il est un grand artiste et à 27 ans il fera une dépression nerveuse parce que le système ne l’a pas reconnu. Il faut lui préserver une certaine tranquillité en ne criant pas trop tôt au génie. Je répète que l’art est une question de gestion de temps.

forum: L’artiste doit alors gagner sa vie autrement que par sa création artistique?

A. Simoncini: L’art est lié à une difficulté existentielle de vivre, et a priori on ne peut pas faire une contrat à vie avec un jeune artiste. L’artiste doit faire un choix personnel, s’il veut entièrement vivre de son art ou non, c’est une option totale. L’art est un métier très dur.

forum: Mais qui crie au génie? Qui médiatise les artistes?

A. Simoncini: Le jugement du critique est toujours relatif. Mais dans toute oeuvre d’art il y a des éléments fondamentaux de perfection, qui peuvent être objectivisés, identifiés. Le travail des critiques d’art est de mettre en évidence ces éléments, de motiver son jugement. Si le critique est à côté de la plaque le public ne le suit pas. Sa marge d’erreur est donc minime.

forum: Comment jugez-vous l’infrastructure de la scène artistique au Luxembourg?

A. Simoncini: Le Luxembourg dispose d’un nombre suffisant de galeries. Il y en a six dans la seule capitale. Néanmoins il faudrait créer des structures parallèles pour les jeunes artistes, pour leur donner les moyens de se faire connaître. Les centres culturels, les galeries municipales ont une fonction complémentaire aux galeries et ne peuvent en aucun cas être considérés comme une concurrence. Il faudrait inciter les communes à organiser de telles expositions.

forum: Où et comment le galériste trouve-t-il un nouvel artiste?

A. Simoncini: Trouver un nouvel artiste relève dans la majorité des cas du hasard. Il y a toujours un intérêt objectif de la part de la galerie et de la part de l’artiste de se rencontrer. Le plus souvent la demande provient de l’artiste.

forum: Qu’en est-il de la fonction des galeries de faire connaître son artiste à l’étranger?

A. Simoncini: C’est une des raisons pourquoi j’ai lancé "Echanges" qui sera diffusé dans quelque 20 pays.

…AN DANN HÄTTE
MER GÄR D’VEIÄNNER
SCHASS BEI SONNEN-
ËNNERGANG, AWER ESOU DATT
ET AN EIS EECHE STUFF,
BEI DÉ ROSAEN CANAPE
PASST!

R. Soisson

Il ne faut pas oublier que les galeries au Luxembourg représentent un énorme marché sur le plan de la création, mais la situation financière des galeries n’est pas très confortable. Les investissements à faire sont considérables et les bénéfices sont très minimes. L’investissement de la galerie consiste dans la mise à disposition des locaux, des frais de gestion, l’impression des catalogues, des invitations, etc. La situation financière plutôt précaire explique aussi pourquoi les galeries ne font pas plus d’efforts sur le plan de la prospection et sur celui des relations avec l’étranger. Dans ce contexte je propose que les galeries luxembourgeoises, tout en gardant leur stricte individualité, collaborent davantage pour établir une image de marque typiquement luxembourgeoise qu’on pourrait ensuite vendre à l’étranger.

forum: Ses difficultés financières sont-elles dues à des prix trop bas?

A. Simoncini: Il ne faut pas oublier que si on expose un artiste, puis un autre qui se vendent bien, il se peut que le troisième ne vend rien du tout, mais l’investissement de la galerie a été le même. Les galeries d’art sont gérées par des idéalistes qui font énormément pour les arts plastiques. L’artiste quant à lui a beaucoup de revendications envers la galerie. Il veut surtout beaucoup de droits, il veut qu’on l’aide, il se croit le nombril du monde, alors qu’il n’est que le nombril de soi-même. Il ne peut pas trop revendiquer du système, le système peut uniquement l’aider à avancer. Qu’est-ce qui motive par exemple une galerie à pro-

mouvoir un artiste à l’étranger? La galerie le fait, quand la qualité d’un artiste devient incontournable. Nous retrouvons le problème de la gestion d’un talent dans le temps.

forum: Quel est le public luxembourgeois?

A. Simoncini: Le Luxembourg est devenu un grand laboratoire où peuvent se développer des sensibilités nouvelles. Le public luxembourgeois n’est pas un public conventionnel, il y a une immense ouverture par rapport aux arts plastiques. Ce qui reste encore à faire, c’est l’histoire du développement des arts plas-

plastiques au Luxembourg, depuis Kutter jusqu’à nos jours, montrer qu’il y a eu différentes évolutions et différentes tendances. Actuellement il y a une tendance à ignorer toute une époque du développement artistique au pays. Il y a certes une influence énorme de l’étranger, mais il y a aussi tout un potentiel authentiquement luxembourgeois. En expliquant ces évolutions historiques on donne au public la possibilité de se retrouver dans ces divers phénomènes socio-culturels. Ce serait un travail à fournir par le Musée, mais, hélas, il s’y pose d’autres problèmes.

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