Le cas des Pays baltes

Le problème des nationalités dans la pérestroïka soviétique

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Depuis le 20 août, les événements de Moscou tiennent le monde, et plus particulièrement l’Occident, en haleine. Leur incidence ne se limitera pas à l’URSS seule, mais intéresse directement tous ses voisins, et pourra mettre en cause l’équilibre mondial. La politique de la pérestroïka inaugurée par Mikhaël Gorbatchev a ainsi entraîné un bouleversement radical des structures de l’URSS. Le putsch manqué a encore accentué ce mouvement marqué par l’introduction de la liberté et de la démocratie dans la vie politique, le commencement de la mise en place d’une économie de marché, et enfin le sursaut irrépressible des nationalismes, dont certains sont décidés à aller jusqu’au bout dans l’exercice de l’autodétermination, c’est-à-dire à quitter l’Union. Les trois Pays baltes ont déjà franchi ce pas.

L’indépendance, et rien de moins que l’indépendance, a été la ligne politique poursuivie tête baissée depuis le printemps de 1990 par la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie que le nouveau Conseil d’Etat de l’URSS vient de reconnaître formellement comme Etats souverains au lendemain de son entrée en fonction. Les gouvernements occidentaux ont, quant à eux, attendu jusqu’au lendemain du putsch échoué, de peur d’ébranler la position de Gorbatchev, alors que la Lituanie avait déjà proclamé son indépendance dès mars 1990, et que Gorbatchev, rejetant cette action unilatérale des Lithuaniens, cherchait par des mesures transitoires à gagner du temps. Or, au lendemain du putsch manqué, Gorbatchev vit ses pouvoirs sérieusement diminués et sa main forcée par Boris Eltsine, Président de la Russie et héros de la résistance aux putschistes à dissoudre le parti communiste. Les gouvernements de l’Europe occidentale reconnurent enfin l’indépendance des trois républiques. Ils se rendaient compte, d’un côté, que cet acte pouvait constituer un précédent fatal, susceptible de provoquer la sécession d’autres républiques comme la Géorgie et la Moldavie par exemple, mais ils appréciaient aussi la situation toute particulière des trois républiques dans l’histoire lointaine et récente de l’Europe et l’Est et de l’empire tsariste et soviétique.

Du point de vue ethnique, les peuples baltes se distinguent fondamentalement des Russes et de leurs cousins germains de Biélorussie et d’Ukraine, des Slaves: Les Lithuaniens sont d’origine balte, des Indo-européens comme les Germains et les Slaves, alors que les Estoniens sont de souche finno-ougrienne, originaires d’Asie centrale, comme les Finlandais et les Hongrois, et les Lettons sont un mélange des deux éléments, balte et finnois.

Tous les trois ont été, dès le 12ème siècle, exposés aux influences allemande (Ordre teutonique et Hanse), scandinave (Danois et

Suédois), et slave (Russes et Polonais). La Lituanie fut la seule des trois à avoir joué un rôle comme grande puissance à la fin du Moyen Age, s’étendant de la Mer baltique jusqu’à la Mer noire, ses grand-ducs étant à la fois les adversaires acharnées des chevaliers teutoniques et des rivaux dangereux des princes de Moscou, jusqu’au moment où l’union personnelle avec la Pologne commencée au 14ème siècle aboutit au 16ème siècle à l’absorption complète par la Pologne. La Lituanie alla par la suite partager les malheurs du royaume de Pologne durant la deuxième moitié du 18ème siècle pour se retrouver à la fin du règne de la Grande Catherine sous la domination de la Russie tsariste.

Pierre le Grand, après sa victoire sur Charles XII, avait arraché en 1721 à la Suède, dans la paix de Nystad, les territoires de l’actuelle Estonie, et en grande partie aussi de la Lettonie, considérés comme une fenêtre sur l’Occident pour l’empire russe, isolé depuis des siècles par l’invasion et la domination mongole. Les Pays baltes avaient heureusement échappé à ce fléau.

L’influence du catholicisme d’abord, et du Luthéranisme plus tard, a marqué la vie religieuse des habitants. Les villes de la côte, notamment les ports comme Riga, Tallin, Libau e. a., restaient fidèles aux vieilles relations commerciales hanséatiques avec l’Occident, tout en jouant le rôle de débouchés essentiels pour l’arrière-pays russe. Les populations des campagnes se retrouvaient, depuis le temps des Teutoniques, soumises à l’influence de barons allemands, grands propriétaires terriens, et généraux zélés au service des tsars, jusque dans la Première Guerre mondiale. L’influence de la Suède, même

La Lituanie fut la seule des trois à avoir joué un rôle comme grande puissance à la fin du Moyen Age, s’étendant de la Mer baltique jusqu’à la Mer noire.

in: Frankfurter Rundschau

A l’exception de la Géorgie et de l’Arménie, aucune autre république n’a de meilleurs arguments ni de plus grands atouts pour justifier une sortie de l’Union et le droit à l’indépendance nationale que les trois Pays baltes.

après la défaite de Charles XII, restait vivace encore un siècle à travers la Finlande, suédoise jusqu’en 1812. A la fin du 19ème siècle, la politique tsariste de russification, de centralisation et d’intolérance religieuse à l’égard des religions non orthodoxes aiguillonna puissamment le nationalisme des sujets occidentaux de l’empire, depuis la Finlande, à travers les Pays baltes, jusqu’en Pologne.

L’écroulement du régime tsariste durant la Première Guerre mondiale, suivi de la révolution bolchevique en octobre 1917, entraîna la renaissance d’une Pologne, ainsi que d’une Finlande indépendantes. Situés entre les deux, les trois Pays baltes profitèrent du même mouvement et proclamèrent également leur indépendance au lendemain de 1918, soutenus par des divisions allemandes et par l’Occident contre l’Armée rouge qui tentait vainement, de 1918 à 1920, de rétablir l’autorité du régime soviétique sur les anciens territoires de l’empire des tsars. L’URSS, dans une série de traités de paix conclus en 1920 dut s’incliner et reconnaître l’indépendance des trois républiques qui entraient par la suite comme membres à part entière dans la Société des Nations.

Durant l’entre – deux – guerres, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie réussirent à préserver leur indépendance jusqu’à la fin de 1939, même si en politique intérieur, à l’instar de l’immense majorité des Etats de l’Europe de l’Est, les structures démocratiques cédèrent la place à des régimes autoritaires, voire dictatoriaux.

Le pacte Hitler – Staline du 23 août 1939 aboutit au partage de l’Europe de l’Est entre les deux dictateurs et sonna le glas pour l’indépendance des trois républiques. Appuyé sur l’Armée rouge et les partis communistes locaux, Staline réussit en quelques mois (fin 1939, début 1940) à absorber les trois pays dans l’URSS, comme "républiques socialistes soviétiques." L’Occident, aux prises avec Hitler, restait impuissant devant ce coup de force. L’attaque allemande du 22 juin 1941 contre l’URSS aboutit à la "libération" et l’occupation des trois Etats par la Wehrmacht, délogée trois années plus tard par l’Armée rouge. Staline les réannexa dès 1945, contre la volonté manifeste des trois peuples concernés.

Les Alliés occidentaux ne purent et ne voulurent s’opposer à cette politique expansionniste qu’ils acceptèrent de facto, compensant ainsi, sur le dos de ces malheureux peuples, les énormes pertes humaines et matérielles souffertes par l’URSS de 1941 à 1945. A

la suite de la Guerre froide, aucun traité de paix n’entérina les résultats de la Deuxième Guerre mondiale, aussi les Occidentaux ne reconnurent-ils jamais de jure l’annexion des trois républiques par Staline. Pourtant, la nouvelle domination soviétique après 1945 ne s’opéra qu’à travers des répressions féroces et des déportations massives de populations indigènes remplacées par des Russes. Malgré cette politique implacable, le sentiment national des trois peuples survécut à Staline et à ses héritiers Krouchchev et Brejnev, pour éclater au grand jour à la faveur de la pèrestroïka gorbatchévienne, ce qui illustre une fois de plus que la liberté de l’homme et des peuples reste indivisible.

Même au lendemain de la reconnaissance officielle des trois Etats, l’Estonie (45.000 km²; 1,5 millions d’habitants, capitale Tallin), la Lettonie (63.700 km²; 2,7 millions d’habitants, capitale Riga), la Lituanie (65.200 km²; 3,7 millions d’habitants, capitale Vilnius), les problèmes à résoudre sont sur une plus petite échelle, certes, les mêmes que pour l’URSS dans son ensemble: Faire fonctionner une démocratie politique et une économie de marché. Cependant, l’orientation séculaire de ces trois pays vers l’Occident devrait leur faciliter ces adaptations. Par contre, la présence d’une minorité très importante de Russes, s’élevant jusqu’à 40% en Estonie et en Lettonie, l’existence d’une enclave russe sur la Mer baltique dans la région de Kaliningrad (Koenigsberg) ainsi que les relations politiques, économiques et militaires sinon avec l’Union, du moins avec la république russe, posent autant de problèmes ardus qu’il faudra résoudre autour d’une table de négociations aussi longtemps que régnera en Russie une atmosphère politique propice et la détermination de trouver une solution à l’amiable à toutes ces questions.

A l’exception de la Géorgie et de l’Arménie, dont les peuples ont connu un passé étatique et une civilisation chrétienne remontant jusqu’au début de notre ère, aucune autre république n’a de meilleurs arguments ni de plus grands atouts pour justifier une sortie de l’Union et le droit à l’indépendance nationale que les trois Pays baltes. Il faut espérer que l’évolution générale dans ce qui survit de l’ancienne Union, et notamment dans la Russie de Boris Eltsine, ne sera pas compromise par une catastrophe politique, économique ou militaire, susceptible de remettre en cause également le retour des Lituaniens, des Lettons et des Estoniens au sein de la communauté des peuples libres et indépendants.

E. Haag

Championnats du monde de raut dans l’inconnu

Plantu
in: Le Monde

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