Le charme ostentatoire de la bourgeoisie
Compte-rendu de Josiane Weber, Familien der Oberschicht in Luxemburg. Elitenbildung und Lebenswelten (1850-1900)
Dieser Inhalt wurde anhand eines gescannten Dokuments mithilfe von optischer Zeichenerkennung (OCR) und künstlicher Intelligenz (KI) digitalisiert. Er kann Fehler oder Ungenauigkeiten enthalten.
Compte-rendu de Josiane Weber, Familien der Oberschicht in Luxemburg. Elitenbildung und Lebenswelten (1850-1900)
Adrien Thomas
L’histoire sociale est un sillon peu creusé par l’historiographie luxembourgeoise. Les historiens luxembourgeois se sont traditionnellement concentrés sur l’histoire de la question nationale, que ce soit sous la forme de l’histoire diplomatique ou, plus récemment, des lieux de mémoire et des cultural studies. Il faut donc saluer la parution du livre de Josiane Weber consacré à la bourgeoisie au Luxembourg, à ses stratégies de reproduction et à son mode de vie durant la deuxième moitié du XIXe siècle.
L’ouvrage Familien der Oberschicht in Luxemburg. Elitenbildung und Lebenswelten (1850-1900), à l’origine une thèse soutenue en 2011, est ambitieux. Weber cherche à mettre au jour le rôle des familles dans les stratégies de reproduction sociale de la bourgeoisie. Elle insiste particulièrement sur les facteurs culturels et sociaux (diplômes, sociabilité, styles de vie) et sur l’incorporation d’attitudes et de comportements dans la transmission intergénérationnelle du patrimoine et du pouvoir. Les quatre grandes parties qui structurent l’ouvrage détaillent les tendances de la bourgeoisie à la fermeture sociale et à la monopolisation de l’accès aux ressources sociales (capital économique, culturel et symbolique).
L’auteure analyse d’abord le rôle de l’éducation familiale et scolaire dans la socialisation des enfants et adolescents issus de la bourgeoisie. L’éducation des enfants est considérée comme un investissement primordial. Les parents suivent de près les études de leurs enfants et attachent une grande importance à l’obtention d’un diplôme dans une filière prestigieuse – droit, médecine, écoles d’ingénieurs. Les différences entre l’éducation des garçons et des filles
sont soulignées. Dans le cadre d’une stricte division sexuée des rôles, l’éducation des filles est fortement tournée vers la sphère domestique, la culture générale et la religion.
Weber s’intéresse ensuite aux stratégies matrimoniales des familles bourgeoises, caractérisées par la recherche de l’endogamie sociale et par la hantise de la mésalliance. Les mariages peuvent avoir pour but de concentrer les fortunes entre grandes familles, parfois au risque de la consanguinité (mariages entre cousins), mais ils peuvent aussi contribuer à tisser de nouveaux liens entre des familles ou renforcer des relations d’affaires transfrontalières.
Dans une troisième partie, l’auteure met en relief les modes d’accès aux positions dirigeantes dans les sphères de l’économie et de la politique. Dans le domaine économique, elle met en avant le rôle des familles dans la fondation et la direction des premières entreprises industrielles. Dans le domaine politique, elle analyse l’accès aux postes de ministre en reconstituant les généalogies et les carrières politico-administratives. Elle souligne les passages fréquents entre l’exercice d’une profession libérale, l’accès à la haute fonction publique, l’exercice de mandats politiques et des tentatives entrepreneuriales.
Finalement, Weber décrit les modes de vie de la bourgeoisie sous l’angle des stratégies de distinction
Adrien Thomas est docteur en science politique de l’université Paris I – Panthéon Sorbonne et diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris. Il est chercheur au CEPS/Instead.
Josiane Weber, Familien der Oberschicht in Luxemburg. Elitenbildung und Lebenswelten (1850-1900). Binsfeld, 2013.
et de la constitution d’une culture élitiste. La sociabilité spécifiquement bourgeoise est mise en exergue que ce soit dans des associations, lors de soirées, de voyages ou de parties de chasse.
Une documentation pléthorique
Familien der Oberschicht in Luxemburg élargit considérablement la documentation disponible sur les familles bourgeoises au Luxembourg (Metz, Collart, Servais, Eyschen, Wurth, Pescatore). Le livre reconstitue des généalogies, des carrières politiques et économiques, des parcours scolaires et des situations de fortune pour éclairer la transmission de la richesse et des privilèges. Des journaux intimes, des courriers privés, des contrats de mariage, des agendas, la comptabilité des ménages, des cursus scolaires ou encore des recensements de la population sont mobilisés. L’ouvrage s’appuie ainsi sur de très nombreuses sources primaires, mais se confronte peu à la littérature scientifique existante. La partie introductive de l’ouvrage parcourt au pas de charge la sociologie des élites d’inspiration fonctionnaliste, l’historiographie de la bourgeoisie et les travaux de Pierre Bourdieu, sans véritablement prendre position sur les acquis et les limites des travaux énumérés.
La pauvreté des références à d’autres travaux, et la faible profondeur théorique qui en résulte, limitent la portée de Familien der Oberschicht in Luxemburg. Deux questions en particulier traversent tout l’ouvrage sans être discutées en tant que telles : la question du degré de nationalisation et d’internationalisation de l’espace social luxembourgeois et celle des rapports de domination.
L’éducation des élites bourgeoises se déroule d’emblée dans un espace transnational. Les filles issues de la bourgeoisie sont par exemple nombreuses à fréquenter des pensionnats confessionnels, situés le plus souvent en Belgique ou en France, ce qui leur permet de perfectionner leur français, langue des élites, mais aussi d’acquérir une ouverture au monde et une certaine aisance dans les relations interpersonnelles. Les garçons fréquentent soit l’Athénée (s’ils sont issus de la ville de Luxembourg), soit des internats dans les régions frontalières (s’ils sont issus de la bourgeoisie rurale). Les études supérieures les mènent également à l’étranger, le plus souvent en Belgique, en France ou en Allemagne. Le système de la «collation des grades» fait cependant que de nombreux étudiants passent leurs examens finaux devant les élites locales au Luxembourg.
Autre signe de l’internationalisation de l’espace social luxembourgeois, près de la moitié des mariages considérés unissent des couples binationaux. Les ma-
Une classe de 1$^{ère}$ de la Sainte-Sophie en 1903 (Succession de Roebé, CNL, L-45)
riages avec des partenaires allemands, belges et français sont les plus fréquents. Le nombre important de couples se formant par-delà les frontières nationales illustre le caractère récent des frontières (l’indépendance du Luxembourg date de 1839 et les frontières viennent se superposer à des relations sociales préexistantes), mais aussi l’internationalisation des relations d’affaires.
Ces éléments factuels sur l’internationalisation de l’espace social luxembourgeois ne suscitent ne serait-ce que le début d’une réflexion sur le rapport de la bourgeoisie «luxembourgeoise» au territoire national et à l’État en formation (distance, loyauté, sentiment d’appartenance), ainsi que sur l’étrange dialectique entre une internationalisation très poussée et un localisme non moins prononcé, illustré notamment par la «collation des grades».
Autre signe de l’internationalisation de l’espace social luxembourgeois, près de la moitié des mariages considérés unissent des couples binationaux.
L’analyse des rapports de domination est curieusement également absente de l’ouvrage
L’analyse des rapports de domination est curieusement également absente de l’ouvrage, alors que les documents cités auraient pu donner lieu à des développements intéressants sur les évolutions et contradictions des rapports dominants-dominés. La gestion des domestiques tend ainsi à mettre à l’épreuve les stratégies de mise à distance sociale. Une jeune épouse fait part, dans des lettres, de ses craintes que sa nouvelle bonne ne reçoive des « conseils pernicieux » de son ancienne bonne qui peut s’appuyer sur des « études faites » sur son « caractère » et ses « habitudes ». Des congédiements ou des démissions abruptes peuvent être des moyens de mettre fin à des situations de proximité avec des domestiques devenues difficiles à vivre.
À une échelle plus large, les rapports de domination directs se voient graduellement remplacés par des rapports de domination indirects. La famille Metz illustre ce passage. Alors que le fondateur de la dynastie, Norbert Metz, habitait encore directement sur le site de son entreprise sidérurgique, ses descendants
Enfants de la famille Paquet-Buschmann (Succession de Roebé, CNL, L-45)
se font construire d’abord des châteaux à proximité des sites de production, pour finir par s’installer dans des villas à Luxembourg-Ville. Cette évolution correspond aussi au remplacement du modèle de l’entreprise familiale, dirigée au quotidien par une dynastie familiale, par des sociétés par action, gérées par des ingénieurs salariés.
Le souci du détail
Si l’originalité et l’intérêt des nombreuses sources mobilisées est indéniable, le lecteur se perd parfois dans les détails des chaînes de filiation, dans des descriptions touffues ou dans des reconstituions minutieuses de trajectoires individuelles. Sur plusieurs pages, les lieux d’habitation des familles bourgeoises sont par exemple énumérés, rue par rue, numéro de maison par numéro de maison. Ce souci du détail finit par rendre la lecture malaisée, d’autant plus que la riche iconographie (surtout des portraits photographiques individuels ou familiaux) contribue à surcharger l’ouvrage. Curieusement, l’auteur ne fait quasiment jamais référence dans le corps de l’ouvrage à ces très nombreuses photos, alors qu’elles auraient pu servir à expliciter les stratégies d’auto-présentation et les mises en scène des positions sociales.
Les sources mobilisées, relevant pour la très grande majorité de la catégorie des « égo-documents » et de la micro-histoire, se prêtent de façon inégale à l’analyse des problématiques successives abordées. Elles sont tout à fait pertinentes quand il s’agit d’analyser des stratégies matrimoniales visant à maintenir l’endogamie sociale (qui se ressemble s’assemble), qui se trouvent favorisées en outre par la ségrégation sociale des lieux de rencontre et l’intériorisation des attentes liées la reproduction sociale. Les sources exploitées se prêtent cependant moins à l’analyse d’autres thèmes. Ainsi, il en va de l’analyse de l’accès aux postes dirigeants de l’État que Weber tente d’éclairer à l’aune de l’opposition binaire entre un « recrutement sur compétences » et un « recrutement par réseaux interpersonnels ». L’analyse de la presse et des débats parlementaires aurait sans doute apporté davantage d’éléments sur les luttes autour de la définition des propriétés sociales et des compétences légitimes pour accéder aux commandes de l’État.
En apesanteur
Alors que les moindres péripéties de la vie privée et familiale des familles bourgeoises grandes ou moins grandes sont relatées et décortiquées, l’ouvrage n’établit que peu de ponts entre, d’un côté, les multiples témoignages et informations relevant de la micro-histoire et, de l’autre, l’histoire sociale et politique plus large.
La vie de la bourgeoisie apparaît comme un long fleuve tranquille. La période analysée (de 1850 à 1900) constitue pourtant une époque mouvementée dans l’histoire sociale et politique du Luxembourg. Elle voit l’avènement de l’industrialisation et de la société salariale, la mobilité individuelle accrue, la démocratisation et la sécularisation. La « question sociale » devient un enjeu central au XIXe siècle, de même que la répartition du pouvoir au sein de l’État (relations avec la monarchie, élargissement du cens et suffrage universel). Ces dynamiques sont largement absentes de l’ouvrage. Le demi-siècle traité par Weber apparaît comme taillé d’un bloc, dépourvu de séquences historiques plus fines. Du coup, les dynamiques sociales et historiques s’estompent au profit d’une représentation figée de la deuxième moitié du XIXe siècle.
La bourgeoisie apparaît également comme un bloc homogène, malgré le fait que l’auteure souligne les différences de revenus, qui peuvent aller de revenus annuels de 70 000 francs pour les familles les plus aisées, à des revenus de 1 000 à 2 000 francs pour des jeunes avocats par exemple. La manière dont les oppositions entre les trois courants politiques représentés à la Chambre des députés (libéraux-conservateurs, libéraux-progressifs, catholiques) se traduisent dans les modes de sociabilité n’est quasiment pas abordée. Pas plus que les relations d’antagonisme ou d’alliance de la bourgeoisie avec d’autres classes ou fractions de classes
Le prisme de la famille et de l’hérédité à travers lequel les différents thèmes sont abordés fait office de grille d’explication unique. Tous les ressorts de la reproduction sociale ne se laissent pourtant pas réduire aux sociabilités familiales, et d’autres lieux de sociabilité et institutions contribuant à la reproduction des élites se voient négligés. Ainsi, on est étonné de l’absence de considérations plus détaillées sur les élites catholiques et l’Église. Pourtant, près d’un tiers des bacheliers de l’Athénée devient prêtre ou moine au cours de la période de 1849 à 1903. L’incidence de l’appartenance à la franc-maçonnerie et la place des sociabilités maçonniques dans les stratégies de pouvoir de certaines composantes de la bourgeoisie sont également très peu abordées.
L’auteure tient à souligner la marge de manœuvre des femmes dans l’organisation de la vie familiale et pointe systématiquement le rôle des femmes dans la reproduction des richesses et des privilèges. On en vient cependant à se demander si, à force de mettre l’accent sur les marges d’autonomie des femmes de la bourgeoisie, Weber ne finit pas par négliger les facteurs structurels qui contribuent à la position subordonnée des femmes (Code civil restrictif, absence
Le 80e anniversaire de Henriette Funck-Vannerus, 1892 (ANLux, FD 100/75)
de droit de vote, exclusion de nombreux espaces de sociabilité).
Signalons aussi l’admiration non-dissimulée de l’auteure pour l’objet de sa recherche. Les qualificatifs dithyrambiques abondent : « herausragende Intelligenz », « eiserner Wille », « das Wertesystem eines untadeligen Menschen », « planmäßige Erziehung und Ausbildung », « den vielseitig gebildeten, moralisch-sittlichen, pflichtbewussten, disziplinierten, leistungsorientierten, ausgeglichenen und verantwortungsbewussten Menschen ».
Cette admiration rend Weber aveugle au caractère contradictoire du devenir de la bourgeoisie que l’historien d’inspiration marxiste E.J. Hobsbawm avait su mettre en évidence dans Age Of Empire, 1875-1914 : « And yet, could the age of the conquering bourgeoisie flourish, when large tracts of the bourgeoisie itself found themselves so little engaged in the generation of wealth, and drifting so rapidly and so far away from the puritan ethic, the values of work and effort, accumulation through abstinence, duty and moral earnestness, which had given them their identity, pride and ferocious energy? […] The fear – nay, the shame – of a future of parasites haunted them ». ♦
Als partizipative Debattenzeitschrift und Diskussionsplattform, treten wir für den freien Zugang zu unseren Veröffentlichungen ein, sind jedoch als Verein ohne Gewinnzweck (ASBL) auf Unterstützung angewiesen.
Sie können uns auf direktem Wege eine kleine Spende über folgenden Code zukommen lassen, für größere Unterstützung, schauen Sie doch gerne in der passenden Rubrik vorbei. Wir freuen uns über Ihre Spende!