Le musée: entre théories et pratiques

Compte rendu de Parlons musée!, dir. par Céline Schall, Marion Colas-Blaise et Gian Maria Tore

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Compte rendu de Parlons musée !, dir. par Céline Schall, Marion Colas-Blaise et Gian Maria Tore

Laurence Brasseur

L’ouvrage dont nous allons rendre compte a été réalisé dans le cadre d’un programme de recherche sur les médiations culturelles et les musées au Luxembourg, et a été conçu sous la direction de chercheurs et enseignants de l’Université du Luxembourg, spécialisés, entre autres, en communication, muséologie et sémiotique. Comme le titre l’indique, la publication propose une vue d’ensemble, d’un point de vue pluridisciplinaire, sur les thèmes et débats courants autour de l’institution muséale, et ceci en adoptant une approche théorique aussi bien que pratique.

Pour ce faire, le livre est divisé en trois parties thématiques ; à savoir les collections, les médiations et les publics. Ces différents volets se composent, à leur tour, d’une partie théorique formée d’articles de chercheurs d’une part, et d’une partie pratique – les « dossiers thématiques » – regroupant des exemples concrets par des professionnels des musées d’autre part. Dans les paragraphes qui suivent, nous tenterons, dans un premier temps, de donner un aperçu sur l’organisation et le contenu du livre, tout en relevant certaines contributions qui nous paraissent particulièrement significatives, avant de passer, dans un deuxième temps, à une appréciation ouvertement subjective.

Aperçu

L’entrée en la matière se fait par une contribution de Jean Davallon, professeur émérite en sciences de l’information et de la communication à l’Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse, qui résume et explique de façon pertinente les différents débats que l’on retrouve autour de l’institution muséale comme,

par exemple, cette (apparente) dichotomie entre une « dimension patrimoniale » liée aux collections et à la conservation et une « dimension médiatique » liée à la communication et aux publics (p. 19-20). L’accent est également mis sur la dimension politique et sociale (ou sociétale) du musée et c’est ainsi que Jean Davallon nous dresse un tableau sur l’évolution muséale d’un point de vue fonctionnel aussi bien que symbolique, ainsi que sur les enjeux futurs.

La première partie de l’ouvrage qui se consacre, de manière assez globale, à l’« objet de musée », nous propose à tour de rôle un regard historique, anthropologique et sémiotique sur l’institution muséale, suivi d’un dossier thématique sur les réseaux de musées. Nous voudrions à cet endroit mettre l’accent sur l’article d’André Gob, professeur en histoire de l’art et en muséologie à l’Université de Liège, qui en abordant une « autre approche de l’histoire des musées » reprend de manière intéressante les thèmes abordés dans l’introduction et réfute l’idée générale que le musée a depuis sa conception été défini par sa collection (p. 35). Il démontre notamment que depuis les Lumières déjà, le musée s’entend comme une « institution multifonctionnelle » et « ouverte au public » (p. 42).

Le second volet du livre s’intéresse aux médiations, c’est-à-dire à ces pratiques qui relient collections et publics. Dans cette partie, également, l’accent est mis sur une approche pluridisciplinaire : ainsi, les

Céline Schall, Marion Colas-Blaise et Gian Maria Tore (dir.). Parlons musée ! Panorama des théories et des pratiques. Luxembourg : Binsfeld, 2014.

Laurence Brasseur est doctorante en museum studies à l’Université de Leicester en Grande-Bretagne.

Exposition « Le grand pillage », © MHVL, photo : S. Grébille, 2005

articles en question relèvent aussi bien de la communication que de la didactique et de la gestion. Le dossier thématique donne la parole aux professionnels des musées luxembourgeois qui font connaître leur vision de la médiation et de ce qui constitue, pour eux, des formes de médiation « innovantes ». Nous voudrions relever à ce sujet deux contributions en particulier. Il s’agit d’une part de l’article de Michèle Gellerau, professeure émérite en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lille, qui, à partir d’études de cas, et tout spécialement par l’exemple du Musée In Flanders, illustre des stratégies de médiation participatives et collaboratives, tant au niveau de la visite que de la collection et du patrimoine. D’autre part, c’est l’intervention de Kevin Muhlen – directeur artistique du Casino Luxembourg – qui, de façon intelligible, fait part de sa vision holistique de la médiation, en soulignant que la sélection d’une exposition constitue déjà une médiation en soi – une idée que l’on retrouve notamment dans les contributions d’Anke Reitz du Centre National de l’Audiovisuel (p. 189) et de Gaëlle Crenn (p. 199). Ses commentaires quant aux défis et avantages liés plus spécifiquement à l’art contemporain – par exemple, par le fait que l’artiste exposé est vivant et participe d’une manière ou d’une autre à la médiation de l’exposition – apportent une dimension supplémentaire, que l’on ne considère pas assez souvent.

Finalement, c’est dans la troisième partie que les auteurs se tournent vers les publics des musées. Ces

publics (au pluriel) sont abordés à tour de rôle par une approche relevant de la sociologie des publics, de l’éducation et de la psychologie. Un dossier thématique regroupant les différentes manières dont quatre musées luxembourgeois prennent en compte leurs publics complète ce dernier volet. Cette ultime partie illustre bien les différentes manières dont on approche, ou peut approcher, les publics aujourd’hui. Elle dévoile également les différences, parfois énormes, entre les institutions (notamment entre l’exemple fourni par Lucie Daignault et Claire Cousson des Musées de la civilisation de Québec et les exemples de certains acteurs luxembourgeois), qui s’expliquent par diverses raisons d’envergure et de moyens, mais aussi souvent par des approches philosophiques différentes.

La conclusion rédigée par Gaëlle Crenn, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lorraine, résume non seulement les aspects traités dans l’ouvrage, mais donne également un aperçu des tendances muséologiques actuelles (par exemple, le basculement vers une relation dialogique entre musées et publics), ainsi que des perspectives pour l’avenir. C’est donc sur une note positive et optimiste que Gaëlle Crenn conclut cette publication en dessinant le portrait futur d’un musée « convivial », et en plaidant pour un rapprochement entre la muséologie et muséographie des chercheurs et celles des musées : « Pour continuer à rêver d’un tel musée, pour l’inventer, pour le faire advenir, une voie s’offre à nous : travailler,

professionnel(le)s des musées, collectionneurs(-euses) et chercheur(e)s, ensemble » (p. 203).

Analyse

Une critique n’étant jamais objective, j’ai donc fait le choix d’aborder celle qui suit de façon ouvertement subjective : le regard critique que je jette sur cet ouvrage est indubitablement influencé par ma fonction de chercheure et par ma formation anglo-saxonne en museum studies, ainsi que par mon regard personnel sur le contexte (des musées) luxembourgeois.

Pour ce qui est de la présentation du livre, j’ai particulièrement apprécié le choix des éditeurs scientifiques de faire précéder les contributions directement par une courte biographie de l’auteur : une décision qui aide le lecteur à placer les interventions dans leurs contextes respectifs. Cependant, je déplore le fait de trouver des reproductions en noir et blanc, notamment lorsqu’une des photographies est censée illustrer « une mise en scène haute en couleur » (p. 129-130).

Pour ce qui est du contenu, le titre nous indique à quoi nous attendre et le livre ne nous déçoit pas ; il s’agit bien d’une discussion sur les musées, et ceci à partir de plusieurs points de vue, académiques et professionnels, mais aussi pluridisciplinaires. Comme indiqué, l’ouvrage prend la forme d’un « panorama ». Plutôt que d’approfondir un sujet, il dresse un tableau général des discours fondamentaux relatifs aux collections, médiations et publics des musées. On pourrait qualifier cette division et cette perception du musée de conventionnelle, voire « simpliste », ce que les éditeurs remarquent d’ailleurs eux-mêmes (p. 12), ils rendent cependant justice au but visé qui est de donner un aperçu général. Le public ciblé par la publication étant « le public déjà intéressé par les musées (professionnels, mais aussi étudiants en muséologie) »¹, cette approche semble justifiable.

Un mérite du livre est certainement déjà sa publication en soi, qui témoigne d’une volonté d’apporter un discours académique aux musées luxembourgeois. L’utilisation de deux différents genres d’écrits, pour utiliser les qualificatifs de Gaëlle Crenn, des « professionnels des musées » d’une part, et des « professionnels de l’académie » d’autre part (p.197) reflète d’ailleurs un désir de rapprochement entre ces deux branches.

Cependant, la juxtaposition de deux genres de contributions révèle également des différences : des divergences de préoccupations et de priorités, traduits entre autres par le nombre de pages accordées ainsi que par les différences dans le langage utilisé.

D’un côté, cet écart dévoile d’éventuelles lacunes, des manques de prise en considération de certains aspects par les uns et les autres, et pourrait par ce fait contribuer à une meilleure compréhension entre les acteurs concernés et conduire à une coopération plus étroite. D’un autre côté, cette division renforce l’idée d’un clivage – même si cela va plus que probablement à l’encontre des souhaits des éditeurs. Donner le même poids aux contributions des professionnels qu’à celles des chercheurs et des professionnels-chercheurs (car, comme on peut le constater dans bon nombre d’ouvrages anglo-américains, un auteur peut revêtir ces deux rôles simultanément ou successivement dans sa carrière²), éviterait de faire surgir l’idée d’une apparente divergence.

Comme je l’ai signalé plus haut, même si le contenu du livre ne relève pas d’une approche révolutionnaire, il tient toutefois ce qu’il promet (un « panorama »). Ce qui manque à mes yeux, c’est une plus grande pertinence des articles des chercheurs à l’égard du contexte luxembourgeois (un des thèmes du livre). Une autre organisation du livre, centrée sur un sujet principal plutôt que sur plusieurs sujets généraux, aurait éventuellement pu contribuer à fournir des discours muséologiques plus spécifiques au contexte luxembourgeois. Je pense, par exemple, à un texte comme celui de Xavier Roigé, professeur en anthropologie à l’Université de Barcelone, sur les défis des musées ethnographiques à aborder d’« autres » cultures dans l’ère postcoloniale, qui aurait pu servir de point de départ à une discussion sur les manières d’aborder les publics dans une société multiculturelle comme celle du Luxembourg, ou sur la nécessité de représenter une plus grande diversité de cultures au sein des musées qui serait à l’image de la structure sociale luxembourgeoise.

Un dernier point que j’aimerais relever est la limitation exclusive à des auteurs francophones. Il est vrai qu’il n’est pas d’usage de rédiger un tel ouvrage en différentes langues, mais de par ma connaissance de la littérature muséologique anglo-américaine, je pense que ces deux univers – parmi d’autres – auraient beaucoup à s’apporter l’un l’autre. Peut-être devrions-nous, chercheur(e)s, penser plus souvent à nos propres limites de réflexion avant d’entamer un ouvrage quel qu’il soit. ♦

1 Courrier électronique à Céline Schall, 14 janvier 2015.

2 Voir, par exemple: Sandell R. and Nightingale, E. (dir.), Museums, Equality and Social Justice. Londres et New York : Routledge, 2012.

Ce qui manque à mes yeux, c’est une plus grande pertinence des articles des chercheurs à l’égard du contexte luxembourgeois (un des thèmes du livre).

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