Le Nicaragua en direct

Entrevue avec Soeur Luz Beatriz, religieuse franciscaine au Centre Oecuménique Antonio Valdiviero, Managua

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Nous publions ci-après la première partie de la transcription d’une entrevue qu’ont eu quelques membres de la brigade de solidarité Luxembourg-Nicaragua avec Soeur Luz Beatriz, religieuse franciscaine au Centre Oecuménique Antonio Valdiviero, Managua.

Soeur Luz Beatriz, je voudrais pour commencer vous demander de nous raconter un peu votre personne, votre vie comme religieuse, votre engagement au côté des pauvres du Nicaragua, votre travail au Centre Oecuménique Antonio Valdiviero.

Je m’appelle donc Luz Beatriz Arellano, je suis religieuse franciscaine, de profession sociologue et j’ai étudié aussi la théologie.

L’ECOLE DES PAUVRES

Mon école fondamentale a été, je pense, la vie des pauvres du Nicaragua, mon travail parmi les jeunes les femmes, les paysans des secteurs populaires. Ils m’ont appris beaucoup de choses, ils m’ont

appris ‚ lire l’évangile en partant d’une réalité, de la réalité qui est peut-être semblable à celle dans laquelle a été écrit l’évangile. C’était sans doute l’expérience la plus importante dans ma vie, et tout ce que je vais vous dire ici, je le dis en partant de cette expérience.

DEVOIR D’INFORMER

Au Centre Valdiviero je suis la responsable du bureau de solidarité. On a créé ce bureau, il y a environ 9 mois, en face de la situation de guerre qui ne cesse de s’aggraver sous l’administration Reagan. Nous pensons que c’est un devoir de chrétiens de conscience d’informer le monde, étant donné que les informations à l’extérieur sont très souvent déformées par la campagne dirigée contre le Nicaragua. Nous sommes inquiets, nous sommes fortement préoccupés par les effets de la guerre dans notre pays. A peu près 150 000 paysans, hommes, femmes et enfants ont, à cause de la guerre dû être déplacés à l’intérieur du pays. Ce-

la représente un problème humain, économique, politique -et religieux aussi- énorme. C’est la raison pour laquelle nous considérons nécessaire ce département de solidarité.

Dans notre pays les milieux bourgeois et conservateurs – surtout notre plus grand journal, qui est un quotidien appartenant à l’Eglise Catholique et qui n’a pas mal d’influence sur l’opinion publique- ne cessent de tracer une image du Nicaragua comme d’une dictature marxiste-léniniste. Comment voyez-vous la réalité révolutionnaire du Nicaragua de votre point de vue chrétien?

EXPERIENCE DE LIBERTE

Je pense tout d’abord que cette réalité représente une expérience tout-à-fait nouvelle, car, jamais avant, le Nicaragua a vécu une expérience de liberté et de démocratie semblable à la présente. Et il ne s’agit pas d’idées abstraites, mais de faits très concrets: par exemple c’est la première fois dans notre histoire que la population peut marcher dans les rues le soir et pendant la journée sans avoir crainte d’être massacrée par la garde somoziste. Nous, les chrétiens du Nicaragua, on nous persécutait quand nous faisions des réunions pour lire et étudier la Bible. C’est la première fois que nous éprouvons la liberté. Il n’y a pas une dictature au Nicaragua, on a eu une dictature somoziste avant.

CONSEIL D’ETAT – EXPRESSION DE DEMOCRATIE

L’expression la plus importante de notre démocratie, c’est le Conseil d’Etat, où vraiment toutes les forces du peuple sont représentées. Les paysans, avec le pourcentage le plus élevé de notre population, sont représentés là où se font les lois du pays. Là ils peuvent exprimer leurs besoins et proposer des solutions en vue de la construction de la nouvelle société. Les femmes, les

jeunes, les professionnels, les chrétiens sont représentés au Conseil d’Etat. Même l’entreprise privée y est représentée dans trois organisations, bien qu’elle soit le groupe le plus petit du pays.

ECONOMIE MIXTE – EXPRESSION DE DEMOCRATIE

Je pense qu’une autre expression de démocratie au Nicaragua, c’est le système de l’économie mixte, qui diversifie notre dépendance en essayant de maintenir nos relations économiques avec les Etats Unis malgré l’expérience d’oppression que nous avons vécue de la part des organisations nord-américaines. Mais nous essayons aussi de développer nos relations économiques avec les autres pays de l’Amérique Latine et avec les pays de l’Europe. 10% seulement de notre économie se développent avec les pays de l’Est, qui sont intéressés à nous acheter des produits à des prix beaucoup plus convenants pour le Nicaragua.

Donc je pense vraiment qu’il n’y a pas de dictature au Nicaragua. Il y a la possibilité d’expression et de participation du peuple et des chrétiens comme on ne l’a jamais eue avant dans notre histoire.

L’Eglise du Nicaragua est une église dispersée. L’hierarchie de l’Eglise refuse de reconnaître l’église populaire comme véritable église. Est-ce que cette différence n’est pas plutôt d’ordre politique que religieux? Quelle est votre interprétation de la situation actuelle de l’Eglise nicaraguayenne?

J’aimerais bien commencer par faire un rappel historique pour mieux faire comprendre cette situation.

L’EGLISE DEVANT LA MISERE

Dans les années 60 les chrétiens se sont inquiétés – d’une façon beaucoup plus communautaire – pour

la situation de pauvreté de plus en plus grave dans notre population, sachant qu’il y avait des ressources suffisantes pour toute la population. Nous sentions que la misère et la régression étaient un fait tellement terrible pour notre population, que nous commencions à nous demander quel était vraiment notre rôle d’Eglise et de chrétiens au milieu d’une telle population. Nous avons commencé à comprendre notre histoire, notre réalité. Evidemment notre analyse nous disait que le Nicaragua n’était pas seulement un peuple du Tiers Monde, mais également un peuple dominé par les relations avec les Etats-Unis et par un petit secteur de notre population, qui accaparait tous les biens et produisait la misère.

SITUATION ANTI-EVANGELIQUE

On a commencé à confronter cette réalité avec la Parole du Seigneur, avec la Bible, et on s’est rendu compte qu’il n’y avait vraiment pas la possibilité d’être chrétien: le premier Livre de la Bible dit par exemple que Dieu a donné la terre à tout le monde, mais ici la terre appartenait à un petit groupe de gens. En approfondissant la Bible on s’apercevait donc de plus en plus qu’il n’y avait pas de possibilité d’être chrétien.

EVANGELISATION

La première motivation était donc la situation de pauvreté, qui nous poussait à chercher des solutions. En lisant la Bible on se rendait compte qu’il n’y avait pas eu une véritable évangélisation au Nicaragua: il y avait une population baptisée, comme dans les colonies, mais pas vraiment évangélisée.

Comment donc évangéliser dans le contexte de la situation dans laquelle on vivait? Nous pouvons dire qu’à ce moment il y a eu un secteur très important de l’Eglise qui a pris une position de travail et de recherche pour la justice. Tous les documents de l’Eglise latino-américaine invitaient à ce moment-là à faire ce travail et de prendre une option préférentielle pour les pauvres.

COMMUNAUTES DE BASE

Medellín parlait des communautés de base comme d’une expérience qui commençait à naître et qui était vraiment le plus grand espoir pour l’Eglise en Amérique Latine. Au mois de novembre 1980 une lettre pastorale des évêques du Nicaragua disait que les évêques du Nicaragua ne pourraient jamais faire une véritable évangélisation sans la participation de ces communautés, qui étaient comme le noyau vital de l’Eglise, et ils remerciaient le Seigneur de cette expérience de l’Eglise, qui avait pris au sérieux l’Evangile et l’engagement avec les pauvres.

Il y a un conflit à l’intérieur de notre Eglise: il y a deux analyses de la vérité différentes et par conséquent deux options fondamentales différentes.

OPTION POUR LES PAUVRES ET OPTION POUR LES PRIVILEGES.

Nous avons l’option fondamentale de la majorité de l’Eglise du Nicaragua, des gens les plus pauvres; il s’agit donc d’une option pour la transformation du Nicaragua, pour cette révolution qui a été faite pour les pauvres et par les pauvres.

Et il y a un autre secteur de l’Eglise, peut-être plus petit, mais le plus conservateur, le plus traditionnel, avec la participation des plus riches, des privilégiés du passé, qui essaient de retrouver leurs anciens privilèges économiques et politiques. Et ils ne cherchent pas à défendre leurs intérêts économiques uniquement en participant aux

Konkatur: Réagir in: BARBICABA

partis politiques de droite, mais ils essaient de porter la lutte dans l’Eglise, c’est-à-dire ils donnent à leur campagne politique une expression religieuse, qui touche la religiosité de notre population. Très souvent ils collaborent avec les partis politiques de droite, mais souvent ils jouissent également de l’aide de secteurs extérieurs, par exemple des Etats-Unis, pour appuyer leur discours, qui est le discours de l’administration Reagan.

Les communautés chrétiennes représentent l’irruption des pauvres dans l’histoire, le commencement d’une histoire nouvelle de libération de notre pays après des siècles de domination et d’esclavage.

UN CONFLIT POLITIQUE

L’Eglise du Nicaragua se trouve dans une situation de conflit sérieux, mais je pense que ce conflit n’est pas seulement un conflit religieux théologique, mais un conflit politique. La majorité de l’Eglise, qui est pauvre et a fait cette révolution a pris une option pour son histoire, sa nationalité. Un autre secteur de l’Eglise a pris parti pour le projet des secteurs privilégiés, de la bourgeoisie du Nicaragua. Et cela crée une friction de plus en plus forte à l’intérieur de l’Eglise. C’est triste pour nous de constater par exemple que notre archevêque, que nous aimons bien et que nous reconnaissons comme l’autorité de l’Eglise, rencontre souvent des personnes de l’entreprise privée, des personnes des partis de droite, mais qu’il n’a pas le temps de rencontrer les communautés chrétiennes.

REVE D’UNE EGLISE AU COTE DES PAUVRES

Ce n’est, malheureusement, pas nouveau dans notre histoire qu’il y ait toujours un secteur important

de l’Eglise qui s’engage pour le secteur privilégié. Je ne veux pas juger l’intention, je veux simplement observer le fait. Je pense qu’il y avait l’illusion que c’était ce secteur dominant qui allait toujours gouverner le pays, et ils pensaient qu’en étant avec eux, les riches allaient réaliser des transformations en faveur des pauvres. Mais cela n’a jamais été possible dans l’histoire, c’était un rêve, qui, heureusement, est fini, car les pauvres nous ont démontré qu’il faut lutter pour ses droits.

Nous espérons que dans l’avenir ce secteur de notre Eglise, qui n’a pas compris que Jésus est venu pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres et a fait vraiment une option pour les pauvres, comprennent qu’il faut reconnaître le Seigneur dans ses frères les plus pauvres et qu’il faut se mettre au côté des pauvres. C’est un rêve, et j’espère, je souhaite qu’il devienne réalité.

(à suivre)

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