Le pont Grand-Duc Adolphe – bien plus qu’un ouvrage d’art
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Christine Muller
Le pont Grand-Duc Adolphe – bien plus qu’un ouvrage d’art
«Touche pas à mon pont», telle était la conclusion du débat autour du pont Grand-Duc Adolphe à l’occasion du hearing public le 17 mars 2007. Conscient de la délicatesse du sujet, le ministère des Travaux publics avait invité une série d’experts autour de la table afin d’évoquer les problèmes techniques décelés au cours des dernières années et de discuter publiquement leurs premières réflexions concernant les mesures à envisager. S’il est clair que la santé physique du pont et l’adaptation du réseau de la voirie étatique aux besoins actuels relèvent de la compétence du ministère des Travaux publics et de son Administration des ponts et chaussées, il n’en est pas moins évident que la Ville de Luxembourg est également concernée. Outre l’aspect patrimonial dont se soucie également le Service des sites et monuments, ce sont surtout les charges de trafic importantes sur l’artère principale boulevard Royal – avenue de la Liberté qui causent des soucis à la ville de Luxembourg, notamment au niveau de l’organisation des transports en commun. Car à l’heure actuelle, le pont n’est pas assez large pour accueillir le futur tram ainsi que deux voies carrossables et des surfaces convenablement dimensionnées pour les piétons et les cyclistes. Tant qu’à faire, pourquoi ne pas profiter de l’occasion pour éliminer ce goulot d’étranglement et mener une réflexion plus globale sur la problématique
tique de la mobilité sur le territoire de la capitale?
La majorité des experts étant ingénieurs – ne l’oublions pas, il s’agit d’un ouvrage d’art faisant partie d’une des artères de circulation principales de la capitale –, le ministère des Travaux publics m’avait demandé de participer à ce débat destiné en premier lieu à «tâter la température» auprès de la population. Sachant qu’il est toujours épineux pour un urbaniste de se mêler des «affaires» des ingénieurs,
j’ai accepté de préparer une courte présentation sur la signification et le rôle du pont Grand-Duc Adolphe au niveau de la perception de l’espace urbain, thème que le bureau Dewey Muller, dont je fais partie, avait déjà abordé dans le cadre des plans de développement de quartier pour la ville de Luxembourg en 2005.
Ma réflexion gravite autour d’une hypothèse très simple: nous lisons le paysage urbain sans en avoir conscience, raison pour laquelle nous réagissons viscérale-
La perception des repères visuels par un enfant de 8 ans
A l’avant-plan: la Schlussprozession
A l’arrière-plan: Les deux quartiers ville haute et gare. Les repères visuels sont nombreux: la cathédrale, l’église du Sacré Cœur, la tour de la gare, la passerelle, les rochers et fortifications et la verdure de la vallée de la Pétrusse. Sans oublier le repère le plus important: le soleil.
ment par rapport à toute perturbation de nos habitudes visuelles.
Aucun argument d’ordre technique ou fonctionnel ne pourra nous convaincre, s’il n’arrive à dissiper le malaise que nous éprouvons par rapport aux changements annoncés. Ceci est dû au fait que nous sommes attachés aux lieux où nous vivons. Que ce soient les arbres remarquables dans un paysage, le bistrot où nous rencontrons les amis qui nous sont chers ou les rues et places que nous fréquentons depuis notre plus tendre enfance, nous absorbons inconsciemment des repères qui ancrent les lieux dans notre mémoire et c’est cette «mémoire des lieux» qui nous procure un sentiment d’appartenance.
La disparition ou modification de ces repères ne nous affecte pas toujours de la même manière. Admettons néanmoins que toute modification importante nous touche et que, pour nous faire prendre conscience de l’existence des choses, rien n’est plus efficace que leur soudaine absence. C’est un phénomène qui me rappelle la disparition des maisons de maître le long du boulevard Royal qui, enfant, m’affectait au même titre que la mort d’un parent éloigné que j’aurais aimé un peu mieux connaître.
Or le pont Grand-Duc Adolphe est plus qu’un repère. Il est une icône nationale, un symbole de modernité et de progrès, d’indépendance et de prospérité. N’oublions pas qu’il ornait nos billets de
mille francs il y a encore quelques années et que les cartes postales les mieux vendues sont celles qui montrent le pont Grand-Duc Adolphe dans son contexte urbain spectaculaire et unique.
Le pont Grand-Duc Adolphe ne peut donc être considéré en dehors de son contexte. Son arche majestueuse n’enjambe pas un vide, mais un espace «en chair et en os» délimité par des murs, un
Le pont Grand-Duc Adolphe est plus qu’un repère. Il est une icône nationale, un symbole de modernité et de progrès, d’indépendance et de prospérité.
sol et un plafond. Les murs sont formés par les flancs de vallée et les façades des immeubles la bordant, ainsi que par les fortifications. Les rives de la Pétrusse forment le sol, et le ciel peut être comparé à un plafond. C’est un espace structuré par des éléments de taille et de nature différentes qui, dans leur ensemble, se conditionnent mutuellement et déterminent sa silhouette unique. En superposant, sur les photos panoramiques, les lignes directrices verticales et horizontales, le rôle du pont Grand-Duc Adolphe prend une toute nouvelle signification dans la lecture du paysage urbain: il devient, selon l’angle de vue et la qualité de la lumière, une façade à la
fois monumentale et filigrane, à la fois opaque et transparente.
Concevoir que le paysage urbain que nous percevons tous les jours meuble notre monde affectif ne me semble donc pas extravagant. Les réactions à ma présentation dans le cadre du hearing public confirment cette affirmation. C’est peut-être ici qu’il faudra chercher la raison pour laquelle les images de synthèse du pont Grand-Duc Adolphe montrant les différentes solutions¹ envisagées pour augmenter la surface de circulation n’ont pas été accueillies avec enthousiasme. Que ce soit la variante d’un nouveau tablier plus large et en porte-à-faux, plongeant la voûte de clé du pont Grand-Duc Adolphe dans l’ombre, que ce soit la solution du pont Grand-Duc Adolphe reconstruit tel quel et dédoublé par un nouveau pont enjambant la vallée de la Pétrusse dans la prolongation du boulevard Prince Henri, le «nouveau» paysage qui nous a été révélé n’a pas été convaincant. Certes, il n’y a pas mille autres solutions et les impératifs de la réorganisation des flux de trafic croissants ne sont mis en doute par personne, mais d’aucuns se sont demandé si nous ne risquons pas de défigurer un site unique – d’ailleurs situé dans la zone-tampon de protection définie par l’Unesco – au nom d’une mobilité de quelque nature qu’elle soit.
¹ Voir http://www.pch.public.lu/projets/pont_adolphe/hearing/Expose_G-Molitor.pdf.
Le jeu subtil des horizontales et verticales complété par le geste majestueux de l’arche en pierre de sable
Le pont Grand-Duc Adolphe et les clochers de la cathédrale Notre-Dame: une équipe soudée, une image emblématique
Le pont Grand-Duc Adolphe sans ses compagnons: l’harmonie de la silhouette de la ville s’en trouve sérieusement perturbée
La silhouette de la vieille ville défigurée: sans le pont Grand-Duc Adolphe et les clochers de la cathédrale Notre-Dame, la vallée de la Pétrusse est perçue comme un simple vide entre deux plateaux. Une image qui ne nous permet plus de reconnaître le lieu instantanément.
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