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Il est aussi raisonnable de représenter une espèce d’emprisonnement par une autre que de représenter n’importe quelle chose qui existe réellement par quelque chose qui n’existe pas.
Daniel de Foe
Message Brut
Comme Rieux, le protagoniste de La Peste, je suis rentré en quelque sorte abstraitement dans l’enseignement. J’avais une vague idée de ce que signifiait ce métier. À travers bien des textes, j’allais aider des jeunes à élargir leur horizon et à développer leur esprit critique. Ils profiteraient de mon expérience, et je montrerai à certains que tout est possible si on y met du sien.
Fils d’ouvrier, à l’instar de Rieux, il me semblait aussi important de réussir ma promotion sociale. J’allais enfin montrer au monde que tout n’était pas joué d’avance. J’allais devenir quelqu’un grâce à l’extraordinaire opportunité que m’offrait l’école égalitaire et démocratique.
Mon diplôme d’université en poche, j’allais enfin réaliser mon rêve, me réaliser. Seuls soucis : le concours et le stage pédagogique. Deux institutions craintes et redoutées des aspirants professeurs. Non, non, croyez-moi, ne devient pas prof qui veut.
Le concours exige qu’on soit bien préparé. Sa réussite prouve entre autres qu’on maîtrise les savoirs disciplinaires fraîchement acquis à l’université. En réalité, il est perçu comme un obstacle qui nous sépare de notre but. Pourtant on s’accroche, laissant derrière soi des amis qui s’y présenteront peut-être cinq ou sept fois avant d’abandonner… C’est ainsi qu’on est admis au stage. Le stage pédagogique. Machine à malaxer, à pétrir la masse malléable des recrues, à les rendre dociles au nouveau système éducatif prôné par l’Union européenne. Ses maîtres-mots ? Compétences, évaluation, autoévaluation ou comme beaucoup parmi nous disaient en boutade : autoflagellation. Beaucoup de jeunes enseignants, au nombre desquels je
me compte, ont commencé à douter d’eux-mêmes. Je me suis senti insignifiant, incapable, nul. Tout ce que j’avais appris à l’université, toutes les expériences que j’avais faites ne valaient plus un clou. Le stress continuel auquel nous étions soumis n’était pas pour arranger les choses. Des formations par-ci, des formations par-là, des cours à préparer simultanément, des compositions à corriger en même temps, sans oublier des heures et des heures perdues dans la voiture, voici de quoi était faite ma vie. Point de vie privée. Bref, on ne fait pas de cadeau aux aspirants professeurs. Certains tombent en dépression et arrêtent. On se demande si on ne sera pas le prochain à craquer… on craque, mais on résiste. On prend sur soi tout en sachant qu’il ne s’agit que d’une étape temporaire. On s’accroche aussi parce qu’il y a des formateurs qui savent de quoi ils parlent, parce que le tuteur nous soutient.
Après le stage, enfin la réussite. On peut souffler. Du moins, c’est ce qu’on croit, puisqu’il faut encore écrire son travail de candidature. Une autre épreuve ! On aura vécu dans l’abstraction pendant le stage. On se sera tout le temps projeté dans l’avenir, incapable de vivre pleinement le moment présent. Du coup, le stage terminé, on découvre qu’on est un être en chair et en os et on décide de ne pas écrire tout de suite son tc. On fait une pause, quitte à devenir un « candidat sursitaire », titre qu’on redoute, puisqu’il rappelle la prison. Mais peut-être que le bahut, avec les réformes à venir, deviendra-t-il une prison…
Faire abstraction du tc m’a permis de souffler, de redécouvrir la vie, d’apprécier pleinement mon travail, puisque l’abstraction de la peste pédagogique n’est plus. Ce n’est que maintenant que je me sens capable de présenter un cours digne de ce nom à mes élèves. Je ne prétends nullement à la perfection, mais il faut
Des fois, on a honte de dire qu’on travaille à l’école, de crainte de s’attirer des regards et des commentaires hostiles.
L’auteur (qui s’exprime ici sous un pseudonyme) est enseignant dans l’enseignement secondaire.
admettre que ma nouvelle sérénité m’aide à mieux travailler avec mes élèves.
D’ailleurs, le travail quotidien avec les jeunes me donne matière à méditer et me fait progresser bien davantage que la formation pédagogique. La vision que j’avais de ma vocation d’enseignant s’est peu à peu esquissée, concrétisée. Il me tient à cœur de tirer le meilleur de mes élèves tout en veillant à ce qu’ils avancent à leur rythme autant que faire se peut. Il ne s’agit pas de les faire passer coûte que coûte d’une classe à l’autre. Bien au contraire : l’exigence du travail bien fait doit être inculquée aux élèves. Cela ne m’empêche par pour autant de faire le pitre devant eux pour que la matière soit plus digeste pour eux. Les parents, pour la plupart, apprécient. Certains, par contre, en sont même venus à proférer des menaces à mon égard vu que j’ai refusé de corriger la copie de leur enfant d’après des critères spéciaux élaborés par leurs soins et que j’étais tenu de respecter sous peine de me voir convoqué devant le directeur. Il m’est également déjà arrivé qu’un père demande à me voir, m’accusant de trop travailler avec son enfant. De surcroît, il a voulu m’expliquer comment je devais m’y prendre pour bien faire mon métier. De quel droit ces parents s’affublent-ils du titre d’expert ?
Comment ce comportement s’explique-t-il ? Est-ce dû au fait que les professeurs de Lycée du Luxembourg gagnent très bien leur vie et que cela suscite de la jalousie ? Il y a certes de cela. Des fois, on a honte de dire qu’on travaille à l’école, de crainte de s’attirer des regards et des commentaires hostiles. Il serait préférable de dire qu’on travaille à la voirie, parce que les hommes qui travaillent dans ce domaine autrefois méprisé se voient respectés aujourd’hui. Pourtant, enseigner, il faut le rappeler, est un travail honorable. Être enseignant n’est pas chose facile, puisqu’on est sollicité à chaque instant devant une classe. Il est impératif d’être vigilant à tout moment pour que le climat scolaire soit propice à l’apprentissage. En fin de cours, on a donné de sa personne et il est juste d’être récompensé de manière équitable.
Mais le comportement des parents à l’égard des enseignants ne peut s’expliquer par la seule rémunération, puisqu’au Luxembourg, la plupart des gens gagnent mieux leur vie que les travailleurs des pays limitrophes. Cela est un secret de Polichinelle. Le problème est donc sans doute d’une autre nature… Il se trouve qu’un jour, j’en ai discuté avec un collègue qui a enseigné en Italie. Là-bas, les enseignants ne gagnent pas grand-chose, mais ce n’est pas pour autant qu’ils sont considérés. La seule explication qui me vienne à l’esprit, c’est que certains parents ont gardé un très mauvais souvenir de leur séjour à l’école. Rancuniers à l’égard de leurs propres en-
Scène tirée du film Ons Educatioun (Photo : Paul Becht)
seignants qui étaient peut-être injustes, ils oublient de faire la part des choses. Une fois adultes, ils se sentent en position de pouvoir et semblent vouloir se venger de tous les maux dont ils ont souffert durant leur adolescence. Ils considèrent l’enseignant comme un vulgaire précepteur qu’il conviendrait de rappeler à l’ordre. Et comme ils estiment que le professeur est leur employé personnel, ils le traitent de la sorte, le fustigeant de bien des insultes, de menaces pouvant aboutir au procès.
À la rigueur, il est compréhensible que dans certaines situations, un jeune se sente traité injustement et se comporte de manière irrespectueuse à l’égard de son enseignant. Mais que des adultes adoptent la même attitude que leur progéniture, cela me semble pour le moins choquant. Du reste, cela ne choque que peu si on connaît le discours dénigrant de la hiérarchie. Tout comme les policiers, les profs ne sont pas appréciés de bien des gens puisque réputés ne pas travailler et « se la couler douce » durant la période estivale. Cela dit, les policiers ont au moins l’avantage que le ministre des Affaires intérieures ne se prononce jamais publiquement en vue de discréditer les forces de l’ordre.
Dans ce contexte de mesquinerie, il est difficile d’aider les élèves à apprendre quoi que ce soit. L’école luxembourgeoise qui promeut le dénigrement de l’enseignant après l’avoir broyé au cours du stage se trompe de chemin. Toutefois, comme le dit Rieux, « L’essentiel [est] de bien faire son métier », ou, du moins, de s’y essayer. Aussi longtemps que la peste existera, on demandera à « l’instituteur d’enseigner que deux et deux font quatre ». ♦
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