Les Nations Unies contre l’apartheid

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L’ONU considère que l‘apartheid pratiquée par le régime de Prétoria en Afrique du Sud est un crime contre l’humanité et une menace pour la paix et la sécurité internationales. Cette politique de racisme institutionnalisé a pour résultat de priver la majorité de la population de ses droits civils et politiques et de ses libertés les plus fondamentales. Elle a non seulement signifié l’oppression du peuple sud-africain, mais a été la cause permanente de ruptures de la paix, d’actes d’agression et de déstabilisation commis par le régime raciste d’Afrique du Sud contre les Etats africains indépendants limitrophes, en violation des principes juridiques internationaux. Le raid prémédité contre Maseru, Lesotho, le 9 décembre 1982, est le dernier en date de ces actes criminels.

Les Nations Unies se sont efforcées depuis plus de trente ans de mettre fin au régime d‘apartheid. Cependant, malgré un programme d’action étendu, l’ONU s’est jusqu’à présent heurté à des obstacles qu’elle s’emploie encore à surmonter.

  1. Le programme d’action de l’ONU contre l‘apartheid comprend trois volets complémentaires qui se renforcent mutuellement: isoler le régime sud-africain; aider le peuple opprimé d’Afrique du Sud et ses mouvements de libération; mobiliser l’opinion publique internationale contre l‘apartheid.

Le premier volet, l’isolement du régime sud-africain, est controversé en Europe occidentale. Alors que l’Assemblée générale des Nations Unies réclame des sanctions globales contre l’Afrique du Sud, les Gouvernements des Dix continuent d’espérer changer l‘apartheid par des pressions d’ordre moral, par la persuasion et par le dialogue. Les Nations Unies ont elle-même suivi cette voie de 1948 à 1960. Le massacre de Sharpeville a suscité une remise en cause de cette politique. Ce tragique incident a montré clairement que le régime raciste était décidé à répondre par la force brutale aux revendications pacifiques et légitimes des populations sud-africaines. Dans ces conditions, l’Assemblée générale a commencé à exiger que cesse toute collaboration avec le régime sud-africain dans les domaines militaire, politique, économique, culturel et autre. En effet, la majorité des Etats membres des Nations Unies ont pris conscience que de simples appels au régime sud-africain pour qu’il change sa politique ne mèneraient à rien. À l’heure actuelle, les Nations Unies estiment que deux seules voies mèneront à l’élimination de l‘apartheid: la violence ou bien l’adoption de mesures efficaces de persuasion, les sanctions. Dans ces conditions, la communauté internationale n’a pas le choix: elle a le devoir d’appuyer les sanctions car elle se doit de rechercher et d’appuyer les seuls moyens pacifiques dont elle peut légitimement disposer pour exercer des pressions efficaces sur le régime raciste sud-africain.

Du point de vue des Nations Unies, les sanctions ont pour objectif de forcer l’Afrique du Sud à abandonner sa politique d‘apartheid et à mettre fin à son occupation illégale de la Namibie; de démontrer par des actes la solidarité internationale en faveur du peuple sud-africain; de réduire la capacité qu’a le régime sud-africain de répri-

Zeichnung: Marcus P.-F. 4.2.1983

mer son peuple et de commettre des actes d’agression contre des Etats indépendants voisins. Par contre, l’ONU estime que la collaboration politique, économique et militaire continue de certains Etats occidentaux et de leurs sociétés transnationales avec le régime raciste d’Afrique du Sud encourage celui-ci à faire preuve d’intransigeance à l’égard de la communauté internationale et constitue un obstacle important à l’élimination de l‘apartheid.

Parallèlement à l’action en faveur des sanctions, les Nations Unies demandent que toute l’assistance appropriée soit fournie au peuple opprimé et à son mouvement de libération nationale. Ce deuxième volet de l’action de l’ONU comprend l’aide humanitaire accordée par l’Organisation à ceux qui sont persécutés par le régime sud-africain pour leur opposition à l‘apartheid et à ceux qui ont dû quitter l’Afrique du Sud ainsi que l’aide morale et politique accordée à la lutte de libération. L’ONU reconnaît la légitimité des mouvements de libération d’Afrique du Sud reconnus par l’Organisation de l’Unité africaine et de leur lutte. Ainsi, par le biais de ses mouvements, le peuple opprimé peut se faire entendre dans les enceintes internationales et participer activement au débat regardant son avenir.

Enfin, le troisième moyen d’action des Nations Unies est l’appel à la solidarité et la Campagne internationale contre l‘apartheid. Puisque les deux séries de moyens précédents n’ont pas encore porté leur fruit, l’ONU fait appel à tous les gouvernements, les associations, les hommes et les femmes de bonne volonté afin qu’ils unissent leur force pour combattre l‘apartheid.

  1. Les obstacles rencontrés par les Nations Unies tiennent à la nature même de l’Organisation mondiale. L’Assemblée générale où sont représentés les 157 Etats membres de l’ONU est l’expression de la conscience mondiale, mais conformément à la Charte des résolutions ne constituent que des recommandations aux Etats et n’ont pas valeur contraignante. Leur poids est donc limité. Dans ces conditions, l’Assemblée générale demande au Conseil de sécurité, seul organe habilité à prendre des décisions obligatoires pour tous les Etats, de faire siennes ses recommandations. Un premier ré-

sultat dans ce sens a été obtenu en 1977 quand le Conseil de sécurité a décidé d’imposer un embargo sur les armes à destination de l’Afrique du Sud. Cependant, jusqu’à présent, les Etats-Unis, la France et le Royaume Uni ont opposé leur veto au sein du Conseil de sécurité aux projets de résolutions demandant l’adoption de sanctions économiques contre l’Afrique du Sud.

L’opposition des occidentaux aux sanctions va de pair avec la collaboration économique intense qu’ils entretiennent avec l’Afrique du Sud. En 1982, le Comité spécial contre l‘apartheid a dénoncé les pays et en particulier le Royaume Uni, les Etats-Unis, la RFA et la Suisse qui ont considérablement accru leurs investissements en Afrique du Sud. Il a également dénoncé l’intensification des échanges commerciaux entre le régime et ses 4 principaux partenaires: de 1962 à 1980, les échanges avec les Etats-Unis ont connu une augmentation de 1.341%, avec le Royaume Uni de 524%, avec la RFA de 1.689% et avec le Japon de 2.013%. En décembre 1982, l’Assemblée générale a exprimé sa grave préoccupation devant la politique des Etats-Unis qui appuyait et encourageait le régime raciste.

Dans le contexte de collaboration étroite de l’Afrique du Sud avec l’Europe occidentale, dénoncée par l’ONU comme étant une forme de "complicité" avec le crime d‘apartheid, certains développements récents permettent de déceler chez les occidentaux une amorce de changement de politique. C’est ainsi qu’en décembre 1982, à la 37ème session de l’Assemblée générale, certains Etats membres des Dix ont appuyé le principe de trois catégories de sanctions. La plus importante de ces catégories est l’embargo pétrolier contre l’Afrique du Sud. On connaît la vulnérabilité du pays à cet égard, la seule ressource naturelle dont il est dépourvu étant le pétrole. Le Danemark, l’Irlande et les Pays-Bas ont voté en faveur de la résolution de l’Assemblée générale créant un Groupe d’experts en vue d’examiner les moyens pour mettre en application l’embargo, organisant des consultations intergouvernementales et décidant de convoquer une Conférence internationale. Les deux autres catégories de sanctions qui semblent susciter un intérêt positif de la part de certains Etats membres de la CEE sont la cessation des investissements en Afrique du Sud, la Belgique, le Danemark, la Grèce, l’Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas ayant voté en faveur d’une résolution déplorant les nouveaux investissements étrangers en Afrique du Sud et les nouveaux prêts financiers, les 4 autres Etats membres s’abstenant – et la lutte contre l‘apartheid dans le sport, la Belgique, la France, la Grèce, l’Irlande et l’Italie ayant voté en faveur d’une résolution à ce sujet, les cinq autres Etats membres s’étant abstenus.

  1. Comment surmonter les obstacles? Quel est le rôle de chacun?

Les Etats occidentaux qui collaborent avec l’Afrique du Sud sont des démocraties à économie de marché. Les politiques conduites par les gouvernements et l’activité des agents économiques sont fonction, avant tout, des choix des citoyens et de l’opinion publique. Il ne suffit donc pas de déplorer la politique de certains gouvernements. Il revient également à l’opinion, c’est-à-dire à chacun, de s’informer puis d’agir avec les moyens disponibles localement. En d’autres termes, la cessation de la collaboration avec l’Afrique du Sud, c’est l’affaire de tous, c’est une responsabilité collective.

Des exemples intéressants de mobilisation locale existent dans des pays voisins du Luxembourg. Le

L’office du Film Scolaire (OFS) à Walferdange dispose des films suivants, en dépôt des Nations Unies, concernant l’Afrique du Sud:

  • Namibie Libre (25 min.) FS 1632
  • Des générations de résistants (2 parties, 56 min.) FS 1821

Ce dernier film fut montré à la soirée de l’Apartheid au Centre Convict le 21 mars 1983.

Les enseignants désirant traiter le sujet de l’apartheid en classe peuvent commander le présent dossier pour leurs élèves au prix de faveur de 30 F.

Plantu, Pauvres Chéris

Comité spécial contre l‘apartheid les a salués comme étant des contributions utiles à l’élimination de l‘apartheid. Il a notamment rendu hommage à la campagne pour un embargo pétrolier menée aux Pays-Bas par des groupes préoccupés par les liens existants entre une société pétrolière internationale et l’Afrique du Sud et à la campagne contre les prêts bancaires à l’Afrique du Sud organisée en Belgique par la Commission Justice et Paix.

Les organisations non gouvernementales, dans la mesure où elles structurent l’opinion publique et s’engagent dans la lutte contre l‘apartheid, peuvent à leur niveau commencer à imposer des sanctions contre l’Afrique du Sud et faire pression sur les gouvernements pour qu’ils adoptent une attitude positive à ce sujet. Les syndicats, les églises, les groupements sportifs et les asso-

| RESOLUTIONS DE L’ASSEMBLEE GENERALE | 1982 | | | | | | | 1981 | | | | | | |
| — | — | — | — | — | — | — | — | — | — | — | — | — | — | — |
| | L | E-U | B | F | RFA | GB | NL | L | E-U | B | F | RFA | GB | NL |
| 37/1 Appel à la clémence pour trois membres de l’ANC | + | 0 | + | + | + | + | + | | | | | | | |
| 37/2 Refus d’un crédit par Fonds monétaire international | 0 | – | 0 | 0 | – | – | 0 | | | | | | | |
| 37/68 Appel à non-exécution de 6 condamnés de l’ANC | + | 0 | + | + | + | + | + | | | | | | | |
| 37/69A Condamnation générale de l’apartheid; appel à l’isolement du régime raciste | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – |
| 37/69B Appel à l’action pour éliminer l’apartheid | 0 | – | 0 | 0 | 0 | – | + | – | – | – | – | – | – | + (1982: année de mobilisation) |
| 37/69C Demande de sanctions globales et obligatoires | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – |
| 37/69D Demande de sanctions dans les domaines de la collaboration militaire et nucléaire | – | – | – | – | 0 | – | 0 | – | – | – | – | – | – | – |
| 37/69E Programme de travail du Comité spécial contre l’apartheid | + | – | + | + | + | 0 | + | + | – | + | 0 | 0 | 0 | + |
| 37/69F Condamnation de la collaboration Israël-Afrique du Sud | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – | – |
| 37/69G Elaboration d’une convention contre l’apartheid dans les sports | 0 | – | + | + | 0 | 0 | 0 | 0 | – | 0 | 0 | – | – | 0 (boycottage culturel + sportif) |
| 37/69H Demande de mesures contre investissements étrangers en Afrique du Sud | + | – | + | 0 | 0 | 0 | + | + | – | + | 0 | 0 | 0 | + |
| 37/69J Consultations en vue d’un embargo sur le pétrole | – | – | – | – | – | – | + | – | – | – | – | – | – | + |
| 37/101 Condamnation de l’incursion au Lesotho | adoptée sans vote | | | | | | | 0 | – | 0 | 0 | 0 | 0 | + Angola |
| 37/40 Programme de la Décennie contre le racisme et la discrimination raciale | – | – | – | – | – | – | – | | | | | | | |
| 37/43 Octroi rapide de l’indépendance des colonies (conc. e.a. la Namibie) | – | – | – | – | – | – | – | | | | | | | |
| 37/46 Rapport du Comité pour l’élimination de la discrimination rac. | 0 | – | 0 | + | 0 | 0 | + | | | | | | | |
| 37/47 Elaboration d’une convention internat. sur l’élimination de l’apartheid | 0 | – | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | | | | | | | |
| 37/31 Condamnation des intérêts étrangers faisant obstacle à l’indépendance de la Namibie | – | – | – | 0 | 0 | – | – | | | | | | | |

ciations ont tous leur place dans cette réflexion et cette action généralisée visant au boycottage de l’Afrique du Sud et à l’élimination totale de l’apartheid.

Le régime d’apartheid est un crime contre l’humanité, c’est donc à l’humanité toute entière, c.à.d à chaque homme et chaque femme, qu’il revient d’oeuvrer en vue de l’abolir. Il ne suffit pas de le condamner. S’associer explicitement ou tacitement aux politiques ou pratiques qui permettent au régime de Pretoria de poursuivre sa politique criminelle – par exemple, en achetant des produits venant d’Afrique du Sud ou en s’associant à des sociétés qui ont des contacts d’affaires avec ce régime – c’est se faire complice d’un crime.

C’est pourquoi le Comité spécial des Nations Unies contre l’apartheid demande depuis de nombreuses années aux gouvernements, aux organisations non-gouvernementales et aux particuliers d’unir leurs efforts à ceux de la communauté internationale en vue de promouvoir une société démocratique non raciale en Afrique du Sud. L’oppression, la révolte, la lutte armée, le bain de sang ou bien un sursaut de la communauté internationale et l’adoption de sanctions, voici l’alternative qui caractérise aujourd’hui l’Afrique du Sud.

Thérèse Gastaut, Directeur du Centre d’Information et Bureau de Liaison des Nations Unies (20 avril 1983).

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