Les pouvoirs de ce monde et le contre-pouvoir de Jésus-Christ

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Nous vous présentons dans la suite un des ‚textes de discussion‘ pour la préparation des ‚Journées Internationales pour une Société dépassant les Dominations‘, organisme créé par la Conférence épiscopale du Brésil. Le présent texte est un apport du Département d’Études de la Commission de la Participation des Églises au Développement (CPED), du Conseil Mondial des Églises. Il correspond au chapitre IV du livre ‚Domination et Dépendance: le rôle des Églises‘ qui est le résultat d’une session d’études organisée par le Conseil Mondial des Églises à Bossey, Suisse, en Octobre 1974, pour une réflexion sur les Églises et les chrétiens dans le contexte des relations de domination et dépendance.

JÉSUS ET LE POUVOIR

La plupart des conceptions du pouvoir, qu’ont couramment les organismes d’Église et les chrétiens (individuellement), établissent un lien entre le pouvoir et l’imposition, la contrainte et la coercition. 1) Le pouvoir est donc considéré comme opposé à la notion de liberté de l’individu bien que cette notion soit cruciale pour toute conception du pouvoir positive, humanine et justifiable du point de vue théologique.

L’acceptation presque universelle de la conception négative et déshumanisante du pouvoir nous oblige à parler du pouvoir de Jésus-Christ, du pouvoir de Dieu et du Royaume de Dieu, en tant que contre-pouvoir. C’est un langage que peuvent mieux comprendre ceux qui sont engagés dans la lutte pour la libération des opprimés. On dit souvent qu’ils ont recours à la contre-violence pour contrecarrer la violence structurelle et directe de leurs oppresseurs, des structures impérialistes qui représentent le sabotage primaire de l’égalité, des droits et de la dignité de toutes les personnes.

Mais le pouvoir de Jésus-Christ n’est pas simplement une réaction aux pouvoirs de ce monde. Il n’est pas du même genre que cette violence et ce sabotage primaire. Lorsque Jésus dit à Pilate: ‚Mon royaume n’est pas de ce monde‘, 2) il indique le genre différent de pouvoir qu’il représente, et cela constitue un défi non seulement pour Pilate, mais pour la réalité fondamentale du pouvoir de ce monde. Car le monde dans lequel Jésus est vraiment roi est le monde de la création originelle de Dieu qui était ‚très bon‘ et qui est à la fois restauré e accompli dans la venue du royaume de Jésus. A la lumière de ceci, Pilate représente le reniement, dans un monde déchu dont les pouvoirs sont ‚de la chair et non de l’esprit‘. En d’autres mots, Jésus prétend que son pouvoir est le pouvoir originel, le seul véritable pouvoir ‚dans les cieux et sur la terre‘. A la lumière de cette affirmation, il apparaît clairement que nous devrions en fait

parler du pouvoir de Jésus-Christ et des contre-pouvoirs de ce monde car il s’agit de pouvoirs secondaires, de pouvoirs de réaction, de déshumanisation, de destruction et de mort.

Cette conception suppose une évaluation critique du rapport traditionnel entre les communautés chrétiennes et les pouvoirs qui sont dominants dans les sociétés des divers endroits du monde. Elle lance aux Églises le défi de se convertir de leur complicité avec les pouvoirs de ce monde, de se libérer ‚de leur captivité dans les intérêts de classes, des races et des nations dominantes‘. 3) Et d’en revenir à leur indépendance originelle. Elle seront alors à même de servir les victimes des systèmes de pouvoir inéquitables et déshumanisants du monde actuel.

Il est évident que les églises n’ont pas toujours appuyé les puissances et principautés du mal; à certaines époques, dans la lutte pour la tolérance et la paix, dans la lutte contre l’esclavage et l’oppression, elles se sont constituées en expressions du pouvoir de Jésus-Christ. On perçoit à l’heure actuelle des signes de conversion des églises à leur indépendance politique originelle. En Afrique du Sud, par exemple, elles ont appuyé l’objection de conscience face au service militaire obligatoire. 4) Un autre exemple est le témoignage des chrétiens sud-coréens qui sont confrontés à un gouvernement qui les opprime et leur fait payer le prix de l’emprisonnement et d’autres souffrances. 5) Des signes de cette conversion apparaissent également au grand jour en Amérique Latine où les églises catholique romaine et protestantes, ont fait observer la nécessité de la libération spirituelle, sociale et politique qui est actuellement déniée au peuple. 6) Il se peut que ces exemples soient ambigus et ils ne constituent pas de manifestations évidentes du pouvoir de Jésus-Christ; mais nous ne devons pas oublier que, durant sa vie sur terre, le pouvoir de Jésus-Christ n’a pas été entièrement compris même par ceux qui étaient ses plus proches, et que le pouvoir de Jésus-Christ, tout en opérant dans ce monde, n’est pas de ce monde 7) il lutte contre les pouvoirs en place, mais en s’efforçant d’atteinte

dre un Royaume qui est différent – et parfois opposé – des royaumes établis par ces pouvoirs.

Afin de parvenir à une meilleure compréhension du pouvoir de Jésus-Christ, nous allons en examiner trois dimensions:

a) les choix que Jésus a effectués durant sa vie pour démontrer son pouvoir face aux possibilités auxquelles il était confronté;
b) l’influence de sa personne sur les hommes à travers l’histoire;
c) le pouvoir accumulé de ses disciples.

Ces aspects sont particulièrement importants en fonction du besoin de renforcer le pouvoir de ceux qui en sont démunis et de créer un pouvoir du peuple (à la fois au niveau local et mondial). Car s’il est vrai que le Christ a agi dans une situation qui n’offrait pas plus d’"espoir" que la situation dans laquelle se trouvent actuellement les deux tiers de l’humanité, nous pouvons supposer que sa façon d’agir, loin d’être dépassée, peut éclairer la voie des églises et des chrétiens qui cherchent le courage et le pouvoir pour dépasser des structures de domination et pour changer ce monde d’injustice.

A) JÉSUS ET LES POSSIBILITÉS DE POUVOIR DE SON TEMPS

Que pouvait faire Jésus? Il n’a pas eu l’occasion d’étudier à Jérusalem, il n’a pu qu’essayer de poser des questions au cours de cérémonies religieuses auxquelles il a assisté dès l’âge de douze ans et auxquelles il a eu la possibilité de participer. La connaissance est un facteur de pouvoir, un facteur légitime lorsqu’il est compris de façon responsable.

Il a pu prendre la parole dans la synagogue de son village, peut-être n’est-ce arrivé qu’une seule fois, mais il l’a fait et quelqu’un a pris note de ce qu’il disait. La nouvelle s’est répandue, a atteint des millions de gens et encouragé des milliers d’entre eux dans leur foi dans les promesses de Dieu selon lesquelles les captifs et les opprimés seraient libérés.

Il aurait pu choisir l’autre voie: une carrière religieuse ou partisane qui l’aurait rapidement promu à une plateforme internationale d’autorité publique; mais il aurait été alors obligé d’utiliser des forces abusives et de manipuler l’opinion publique. En d’autres mots, il aurait dû mentir et tuer, s’agenouiller devant le démon qui, depuis le début, a été un menteur et un assassin. Jésus a refusé de mettre Dieu à l’épreuve de cette façon 8) et il a préféré faire une entrée publique à Jérusalem de la manière calme et modeste que Zacharie avait prédit. 9)

Il aurait pu aussi diminuer les risques en éliminant ceux de ses disciples sur lesquels il ne pouvait pas compter, comme Judas Iscariot; mais il ne l’a pas fait, en espérant qu’il devienne une personne sur laquelle il puisse compter en

ayant confiance en lui. Le résultat fut que Judas a été le premier à déclarer que Jésus n’était pas coupable. 10)

Il aurait pu faire cesser le chant de ses disciples: "Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur!" mais les pierres auraient parlé si les gens n’avaient pu le reconnaître comme le Messie qu’ils attendaient. Il aurait pu sauver sa vie temporelle en renonçant à toute prétention politique, mais il a refusé de le faire. Et quoiquaient pu en dire et disent encore les forces religieuses organisées, les chrétiens y compris, au sujet du caractère soi-disant non-politique de sa venue, il reste que ses affirmations se trouvent enregistrées dans les Evangiles.

Il aurait pu également éviter Jérusalem afin de prêcher, peut-être pendant plusieurs années encore, dans d’autres régions du pays, en Pérée et en Galilée. Mais il savait qu’un prophète doit affronter l’opinion publique en plein jour et ne devait pas mourir hors des murs de Jérusalem. Nous ne devons pas oublier que sur sa croix, il était écrit en trois langues qu’il était condamné en tant que Roi des Juifs. 11)

Il aurait pu, au dernier moment, nier la dimension politique de sa mission en disant qu’il n’était pas roi du tout, et que sa profession avait un caractère purement "religieux". Mais il ne l’a pas fait. Au contraire, il a insisté sur la différence entre son Royaume et les royaumes existants, en faisant remarquer que ses disciples ne devaient pas faire usage de la force pour empêcher son arrestation. Il a expliqué que sa mission était de prêcher la vérité, et que tout un chacun qui se préoccupait de la vérité l’écouterait sans y être obligé. Son pouvoir était le pouvoir de la vérité et de l’amour, sans lequel ni la justice ni la liberté ne sont vraiment possibles.

B) L’INFLUENCE DE JÉSUS-CHRIST

Durante sa vie en Palestine en tant que rabbin galiléen indépendant, Jésus semble avoir eu une très forte influence sur certains secteurs de la population. Cette influence a persisté après sa mort qui ne fut pas naturelle, bien qu’elle ait été limitée à de petits groupes, congrégations ou communautés de composition multiraciale (Juifs et Gentils, Grecs, Romains, etc.), transcendant toutes les barrières entre le maître et l’esclave, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, et elle s’est étendue en quelques siècles à travers tout l’Empire Romain et à l’étranger, malgré la répression croissante et parfois violente. Il semble raisonnable de penser qu’à cette époque, pour ceux qui en ont faisaient l’expérience, le pouvoir de l’amour et de la non-discrimination était plus fort que les pouvoirs de la violence, du conformisme, de l’éducation et de l’argent de la société existante, une société basée et organisée sur les principes de divide et impera (domination et dépendance), panam et circenses (loisirs et consommation), odeur d’un métaport (haine et peur). 12)

Cependant, ladite conversion de Constantin a corrompu le développement du christianisme et nous en subissons encore les

conséquences à l’heure actuelle. Cette corruption a déjà été parfois appelée la fin de l’indépendance politique originelle des communautés chrétiennes. Néanmoins, nous ne devons pas oublier ceux qui, dans l’Église, se sont fait entendre haut et clair et ont combattu la captivité de l’Église. A vrai dire, depuis la constantisation du christianisme, l’influence puissante de Jésus est devenue un pouvoir faisant contrepoids au sein de l’Église établie elle-même. Malheureusement, des siècles durant, les pouvoirs qui ont soumis les églises à la captivité ont corrompu la compréhension de l’Évangile. Les enseignements de Jésus ont, par exemple, souvent été neutralisés et rendus impuissants lorsqu’ils étaient interprétés sur la base de l’idéalisme et de la spiritualité éthérée de la philosophie grecque ancienne. Cependant, le processus de captivité des églises ne doit pas détourner notre attention du fait que l’influence personnelle de Jésus-Christ a persisté d’une façon déterminée ayant pour conséquence que de plus en plus de gens partout dans le monde semblent s’intéresser aujourd’hui à Jésus et sont prêts à recevoir son influence, en donnant de leur temps, en partageant leurs revenus, en dépensant leur énergie et, dans de nombreux cas, en donnant leur vie pour ceux qui ont un besoin urgent de solidarité, même si cela n’implique pas leur appui aux églises organisées.

C) LE POUVOIR ACCUMULÉ DES DISCIPLES DE JÉSUS

Les considérations que nous venons de faire soulèvent la question suivante: Qui sont les disciples de Jésus? Il y a deux réponses possibles: (1) tous ceux qui l’appellent Seigneur, et (2) tout ceux qui vivent en conformité avec ses enseignements. Lorsque nous considérons la première catégorie, nous sommes obligés de reconnaître qu’au cours de l’histoire des églises organisées, la confession de la Divinité du Christ a souvent été associée aux revendications de privilèges spéciaux, d’organisation hiérarchique et de paternalisme, d’oppression des minorités, de manipulation de l’opinion publique, la non-diffusion de l’information, la censure, et le profit, aux dépens du bien-être d’autres gens. Il ne serait cependant pas loyal de dire que celle-ci est la réalité globale qui prévaut dans les églises; il y a également eu des chrétiens et des communautés de croyants en Jésus-Christ dont la confession de sa Divinité les a amenés à lutter pour la justice, la liberté et un monde meilleur. A cet égard, l’histoire des églises organisées est semblable à l’histoire de nos sociétés: les questions qui ont divisé ces dernières ont également affecté les églises. Appeler Jésus-Christ Seigneur ne signifie pas que tous ceux qui l’ont fait et le font se trouvent du même côté de la barrière. L’histoire a largement prouvé la véracité des paroles de Jésus selon lesquelles ’n’entreront pas dans le royaume des cieux tous ceux qui m’appellent ‚Seigneur, Seigneur“. 13) C’est pourquoi, nous devons nous pencher sur la deuxième catégorie: ceux qui ont fait et font ce qu’il a dit.

Parmi ceux qui réalisent ‚la volonté de mon Père‘, il y a beaucoup de chrétiens, ‚orthodoxes‘ ou ‚hérétiques‘, certains se font tuer, d’autres sont épargnés, mais ils sont tous prêts à suivre Jésus-Christ jusqu’au bout. D’aucuns,

cependant, ne sont pas chrétiens, du moins au sens d’une appartenance aux églises organisées. Certains ont reçu un enseignement des Écritures par les autorités reconnues, mais d’autres n’ont pas reçu cette instruction; nombre d’entre eux ont été baptisés dans l’eau, mais d’autres ne l’ont pas été (Saint-Paul, par exemple, ne croyait pas que c’était là sa mission), mais tous se sont engagés dans la lutte pour la justice, et dans de nombreux cas, ils ont été jusqu’à abandonner leur don au pied de l’autel afin de s’approcher tout d’abord de leurs frères et de se réconcilier avec eux. 14) Eux-tous, Jésus-Christ les libère et les unit non seulement en paroles mais en actes.

Ensemble, ils ont construit et ils représentent un pouvoir dans l’opinion mondiale, un pouvoir en faveur de la justice et de la paix que nous ne devons pas sous-estimer. C’est grâce à la Renaissance et à l’Humanisme, que les textes anciens ont été mis à la disposition du peuple. C’est grâce au progrès technique et à l’imprimerie que Luther a pu publier la Bible pour le peuple. Au siècle où nous vivons, Martin Luther King, Mahatma Gandhi, Dom Helder Camara et de nombreux autres constituent pour le peuple des témoins. Cependant, leur appel à l’opinion publique pour reconnaître le pouvoir de Jésus-Christ semble être bloqué par le faux usage qui se fait de son nom. Des forces conservatrices agissant, qui, sur la base de principes ‚chrétiens‘, condamnent au silence les disciples engagés de Jésus-Christ, ou les dénoncent en tant qu’éléments subversifs de la société. Bien sûr qu’ils sont subversifs, tout comme Jésus l’était: subversifs à l’égard du désordre établi et de la déshumanisation que les puissances et principautés ont essayé et essayent d’imposer.

ACCROÎTRE LE POUVOIR DE JÉSUS-CHRIST

Le fait que Jésus n’ait pas réussi au sens ordinaire de la politique du pouvoir, qu’il ait été crucifié et condamné à mort en tant que révolutionnaire qui a échoué, a conduit de nombreuses personnes à penser que, dans les affaires politiques, Jésus avait manqué de réalisme, qu’il avait été un visionnaire sans connaissance réelle de la vie politique. Cependant, il serait erroné de considérer Jésus comme un politicien qui a échoué par manque de réalisme; il était plus qu’un politicien, mais ses analyses étaient toujours pleines de réalisme. Il a fait face au ‚réalisme politique‘ et au pouvoir qui en résulte, travaillant dans un contexte dans lequel il était impossible de définir sa propre attitude sans se référer aux pouvoirs opérant dans cette situation. Il ne s’est pas laissé prendre au piège de la dichotomie entre principes absolus d’une part et situation historique relative d’autre part. Il ne s’est pas fait le défenseur d’une spiritualité silencieuse, qui peut être profonde et provocatrice mais n’a pas de rapport clair avec le monde réel et les exigences de la responsabilité politique.

Pourquoi, alors, ces voix, qui prétendent encore que Jésus a manqué de réalisme politique, ne gardent-elles pas le silence? N’appartiendraient-elles pas à ceux qui recherchent l’efficacité au niveau de l’organisation sociale plutôt que la

justice et la liberté? Et pourtant, n’est-ce pas la prédominance du critère de l’efficacité qui a créé les mécanismes d’accumulation du pouvoir pour quelques uns, entraînant des processus de déshumanisation, des inégalités et l’injustice? Si le débat au sujet du réalisme politique de Jésus a une quelconque valeur, c’est parce qu’il met en valeur sa conception absolument singulière du pouvoir, mais il n’y a pas de raisons pour prétendre que cette conception "n’était pas réaliste". 15

Si aujourd’hui nous considérons sérieusement cette conception, nous devons faire face au défi de ce que signifie le travail pour la justice. Comment devrions-nous affronter les pouvoirs de ce monde? Que signifie, à l’heure actuelle, utiliser le pouvoir aux fins de la libération à laquelle Jésus-Christ nous appelle? Comment pouvons-nous nous engager dans des situations de domination et de dépendance de telle sorte que notre engagement devienne un signe indiquant le Royaume de Dieu? Ce sont là des questions inévitables pour ceux qui cherchent à être fidèles au genre de réalisme politique que Jésus a pratiqué. On ne peut, en dernière instance, y répondre qu’en réalisant ce que nous percevons comme étant la volonté du Christ dans nos situations et contextes respectifs, un service qui souvent impliquera douleur, souffrance et même la mort. Néanmoins, la réflexion est nécessaire quant à la nature générale de l’affrontement entre les pouvoirs de ce monde et le pouvoir du Christ. Nous voudrions donner deux considérations fondamentales pour progresser dans la réflexion.

Tout d’abord, les pouvoirs de notre époque, tout comme ceux de l’antiquité, se maintiennent sur la base de la maxime divide et capsa. 16 Les dirigeants politiques de tous les temps ont ressenti la nécessité de gouverner conformément à cette maxime, de l’époque de la politique coloniale de l’empire d’Assyrie à l’époque moderne de la politique coloniale des puissances de l’Atlantique Nord. Les gens des nations dépendantes ont été balkanisés et leurs tentatives de coordonner leurs efforts sont détruites par les intérêts des pouvoirs dominants. Mais les pouvoirs de division agissent également au sein des nations, qu’elles soient riches ou pauvres. 17 La tendance à spécialiser le travail, par exemple, a poussé la plupart des gens à se considérer satisfaits de "faire leur travail", en oubliant les questions principales qu’engendre leur travail. Et encore, la tendance à la consommation pousse les gens à se battre pour leur paisible petit monde privé, en ignorant la lutte pour le bien commun.

Jésus a affronté cet aspect du pouvoir. Sur la Croix, il a enduré l’isolement extrême, l’abandon de tous, afin de dépasser cet aspect. La Croix et la résurrection sont donc la bonne nouvelle annonçant qu’il est désormais possible pour ceux qui sont démunis de pouvoir de s’unis. Les disciples de Jésus, qui ont été dispersés par la crucifixion, sont devenus la communauté de la résurrection, vivant ensemble et témoignant activement, lors de la Pentecôte, du pouvoir unifiant de Jésus. C’est pourquoi, travailler pour l’unité de ceux qui sont démunis de pouvoir est une façon d’accroître le pouvoir de Jésus-Christ.

En second lieu, nous devons apprendre à exprimer plus clairement notre espoir dans le Royaume de Dieu au sein de notre situation historique. Nous savons qu’en tant qu’être historiques, nous existons au niveau du relatif. Cependant, la conscience de la relativité de l’histoire nous empêche souvent de considérer sérieusement ce que Jésus a voulu dire lorsqu’il a parlé de l’approche du Royaume de Dieu. A ce niveau-ci, une question fondamentale se pose: comment rester ouvert au Royaume de Dieu, au niveau du relatif, au niveau de l’histoire, lorsqu’il ne semble pas y avoir de moyens de dépasser les conditions de la situation actuelle. Dans ce

contexte, le pouvoir de Jésus-Christ doit être compris comme le pouvoir qui nous soutient dans nos convictions quand tout le reste semble nous condamner au désespoir. Le pouvoir de Jésus-Christ est le pouvoir qui nous rend capables d’espérer contre tout espoir. Il appelle les êtres humains à des aventures nouvelles et inattendues dans l’histoire, encourageant des groupes et des peuples à lutter pour leurs espoirs. Il engendre des actions ayant pour but une nouvelle société, ou la création de conditions pour la manifestation d’une nouvelle société. 18 Il se peut que de telles actions ne paraissent pas réalistes du point de vue de ceux qui regardent le monde avec les yeux des pouvoirs en place, mais pour ceux qui le regardent avec les yeux de la foi, il se peut qu’elles soient un signe du royaume que nous attendons. Ces actions aident de nombreux êtres humains à garder vivant leur espoir, en même temps qu’ils lancent aussi un défi aux esprits de nombreux autres qui n’ont pas d’espoir, qui ne croient pas au changement pour la justice et la liberté, qui acceptent dans la résignation le monde modelé par ses puissances et principautés. Le défi, que contiennent implicitement de telles actions, vise à ouvrir des brèches dans la conscience de ceux pour qui un nouvel avenir n’est pas possible. 19

L’unité de ceux qui sont démunis de pouvoir et une conscience de ce qui est nécessaire dans le futur (ce qui Paulo Freire et d’autres personnes engagés dans l’éducation populaire appellent "conscientisation") sont des facteurs de base pour la création d’un nouveau pouvoir, pour la manifestation du pouvoir de Jésus-Christ. L’unité de ceux qui sont démunis de pouvoir fait ressortir l’aspect quantitatif de ce pouvoir; les expressions d’unité des opprimés donnent des raisons d’espérer dans un changement véritable. Une conscience qui pose l’exigence d’un nouvel avenir, dans laquelle l’élément utopique n’est pas un rêve mais un facteur dynamique qui pousse les êtres humains à passer à l’action pour le changement, fait ressortir l’aspect qualitatif de ce pouvoir. Les deux aspects sont essentiels pour les démunis de pouvoir dans leurs efforts pour mettre au défi et, si cela s’avère nécessaire, pour affronter les pouvoirs en place, c’est à dire: la force sociale qui résulte de la combinaison des efforts de tous ceux qui s’efforcent d’atteindre la justice, la libération et la paix, et la vision d’une réalité à venir, incitent ceux qui attendent cette réalité à passer à l’action. 20

L’affrontement des pouvoirs requiert un certain nombre d’étapes intermédiaires. Il faut, par exemple, négocier des alliances qui permettent à différents secteurs de la société de coopérer, de bâtir une confiance mutuelle et d’acquérir une expérience commune dans la lutte pour la justice. Etant donné que personne ne devrait être exclu a point de l’unité des opprimés, les alliances possibles avec ceux qui ne sont pas de victimes des pouvoirs dominants de ce monde, mais qui sont prêts à s’associer aux opprimés dans leurs luttes pour la justice, la liberté et la paix, doivent demeurer ouvertes. Ce genre d’alliance est différente de celle conclue entre les pouvoirs oppresseurs car il ne s’agit pas d’une alliance en vue de fermer la voie de l’avenir des peuples, mais d’ouvrir de nouvelles possibilités de vie humaine pour ces peuples.

Les alliances créées dans le but d’affronter ceux qui ont exploité les majorités du monde doivent prendre en considération les valeurs et les traditions des victimes: l’appartenance à la race noire, les valeurs sociales des religions des peuples d’Afrique, d’Asie, musulmans et d’Amérique Latine, doivent être comprises dans la perspective de la liberté et non pas du point de vue des oppresseurs. Si le nationalisme est devenu une caractéristique négative des pays occidentaux, il ne faut pas en déduire que tout nationalisme est mauvais. Comme a été observé à la Conférence Mondiale sur l’Église et la Société (Genève, 1966): "Un sens du nationalisme est essentiel pour la construction d’une nouvelle nation. Mais ce nationalisme ne doit pas être confondu avec d’autres types de nationalisme agressif qui ont débouché sur des guerres, des nationalismes qui défilent la nation et provoquent des sentiments de supériorité nationale. Le nationalisme doit se baser sur l’égalité des nations et la coopération mutuelle (…) Le nationalisme porte avec soi la conception d’un objectif national; c’est un moyen dans la lutte pour une véritable indépendance; (…) c’est un moyen pour trouver une conscience nationale". 21 Mais les peuples eux-mêmes sont encore plus importants que les traditions et la nationalité. Des alliances qui soient réellement conclues

entre les peuples seront des occasions de participation et d’ouverture de nouvelles voies vers la socialisation, par exemple, des moyens de production, de la connaissance, du produit national. Au niveau de la communauté, plus particulièrement lorsque les forces populaires se réunissent pour mettre en oeuvre la justice et la liberté, l’accent est plutôt mis sur le partage que sur l’accumulation privée. Il faut bâtir des structures qui puissent donner une expression claire et ferme à de telles intentions.

De telles structures, qu’il faut considérer comme provisoires et temporaires, ne constituent pas une expression directe du pouvoir de Jésus-Christ. La concentration du pouvoir est beaucoup plus grande à notre époque qu’à celle de Jésus et au début de l’Église, et les possibilités d’action des gens sont également plus grandes. Ceci implique que la manifestation du pouvoir de Jésus-Christ à notre époque ne peut pas être la même qu’au siècle premier. Cependant, son pouvoir n’est pas sans aucun rapport avec la recherche de structures dans lesquelles la distribution remplace la concentration, le partage et la socialisation l’emportent sur

l’accumulation privée. Comme nous l’avons fait remarquer précédemment, le pouvoir de Jésus-Christ doit être compris comme un pouvoir à l’oeuvre dans l’opinion publique pour parvenir à la justice et à la libération. Cette tendance prend forme au sein de structures qui participent des limitations et possibilités de notre époque. Elles n’échappent pas aux ambiguïtés de l’histoire. Mais elles peuvent, en vertu du pouvoir inhérent de Jésus-Christ, être des signes de son Royaume qui n’est pas de ce monde, mais dont le dynamisme est à l’oeuvre dans ce monde.

(1) etc. – Par manque d’espace, les notes ne sont pas reproduites. Elles peuvent, cependant, être envoyées aux intéressés, sous demande.

SECRETARIATS DU PROJET: SECRETARIADO GERAL DA CONFERÊNCIA DOS BISPOS DO BRASIL – CNBB, C. POSTAL 16085, 20000 RIO DE JANEIRO – R.J., BRASIL / SECRETARIAT D’APPUI DES JOURNÉES INTERNATIONALES, 14 RUE SAINT BENOIT, 75006 PARIS, FRANCE.

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