Les problèmes ne manquent pas
Entretien avec George Chira, "project officer" en Inde
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George Chira, "project officer" en Inde, décrit les problèmes de l’Inde: l’inflation et la diminution du pouvoir d’achat, la bureaucratie et la corruption, l’armement et les différends entre les communautés religieuses, et montre comment la formation des cadres, le travail social et -vu la radicalisation récente des tribaux- l’organisation de syndicats et de mouvements de tribaux peuvent améliorer la situation de la population indienne.
Les débuts de l’AFC en Inde
forum: Monsieur George Chira, qui êtes-vous? Que faites-vous dans la vie?
G. Chira : Je suis collaborateur de l’AFC-TDSS (Action Formation des Cadres/Training for Development Scholarship Society) en Inde. C’est un petit groupe de chrétiens radicaux, provenant la plupart du temps du milieu jésuite à Poona. Il obtient une assistance financière des AFC d’Autriche, RFA, Suisse et Luxembourg, et il distribue cet argent à divers projets dans le pays. En ce moment il y a 11 projets, mais certains animateurs individuels obtiennent aussi une subvention. Moi, je travaille pour cette organisation comme "project officer": ma tâche consiste à aller visiter ces projets, à faire rapport sur le travail accompli et à organiser des réunions avec les responsables pour discuter certains aspects des projets ainsi que des problèmes politiques ou sociaux de l’Inde.
L’AFC débuta au milieu des années 60 comme agence accordant des bourses d’études à des étudiants provenant de milieux ruraux, pour leur permettre des études supérieures, universitaires. L’idée générale qui était à la base de ce travail, c’était qu’en aidant à la formation de cadres on contribuait au changement social. Les étudiants obtenaient une bourse et à la fin de leurs études ils remboursaient l’argent, permettant ainsi de financer les études d’autres jeunes. On espérait que ces étudiants, en retournant dans leur milieu rural allaient y agir sur le développement social. Mais après 10 ans d’existence, ce genre de travail fut mis en question, car on dut se rendre compte que la plupart des boursiers n’étaient guère intéressés à une activité sociale. Ils préféraient un emploi sûr dans les villes et ne retournaient que rarement dans leurs villages. Beaucoup même quittaient le pays et allaient travailler en Angleterre, en Afrique ou dans les pays du Golfe en espérant y trouver un emploi mieux rémunéré. C’était en 1974-75 que cette évaluation se fit.
À la même époque une mentalité plus radicale vit le jour dans le milieu des travailleurs sociaux chrétiens en Inde. Il existe deux ou trois groupes qui font du travail social constructif. L’un peut être rattaché à la famille chrétienne, l’autre aux adeptes du Gandhi, le troisième est plus séculier, sans attaches particulières avec une des grandes familles de pensée. Jusque vers 1965 ces gens pouvaient travailler, car jusqu’à cette époque le pays se développait assez rapidement. Les énormes bénéfices de ce développement reviennent essentiellement à ceux qui profitent toujours d’un développement capitaliste, mais en partie ils furent partagés par des gens de tous les niveaux, même, dans une certaine mesure, par les pauvres. Quelques personnes pouvaient p. ex. obtenir des subsides pour des investissements dans leur terre. Il y eut alors une foule de nouveaux emplois. Mais après 1965 le développement indien commençait à stagner. Aucun accroissement net de l’emploi n’eut plus lieu depuis, par contre il y eut augmentation de la population de 100 millions. Alors l’esprit gandhien d’une politique honnête, d’un développement industriel honnête, etc. disparut de la politique du "National Congress". La corruption s’installa partout, et la frustration s’empara de tous les travailleurs sociaux essayant de faire un travail constructif. Nous pensons que sans un changement politique radical, nous ne pouvions guère faire grand chose. Il devint de plus en plus apparent que le "Congrès" (parti d’Indira Gandhi) était engagée du côté de la bourgeoisie industrielle. Tous les nouveaux impôts, p.ex. étaient contraires aux intérêts des pauvres. Les commodités les plus essentielles telle que l’huile de kérosène furent hautement taxées, alors que les biens de luxe étaient sujets à des taxes bien moindres. De même, les subsides à la production furent accordés plutôt à la fabrication de biens de luxe, ou de biens importés, qu’à la production de biens ordinaires de consommation. Ainsi les travailleurs sociaux de toutes les familles idéologiques se radicalisaient à différents degrés. Les chrétiens reprirent p. ex. les idées d’un Paulo Freire d’Amérique Latine. Ainsi beaucoup de gens se mi-
La radicalisation
rent à entreprendre une analyse politique et sociale très sérieuse. Ils disaient que s’ils voulaient vraiment faire un travail social sérieux, ils avaient à comprendre les mécanismes sociaux. En Inde, cela voulait dire: comment les gens sont-ils exploités, et qui sont les exploiteurs?
C’est dans ce contexte que l’AFC vint à subventionner des projets d’analyse sociale qui se proposaient d’aider les masses exploitées, que se fussent les ouvriers industriels ou les hors castes, certaines tribus ou les femmes à s’organiser et à revendiquer leurs droits soit du gouvernement soit de leur employeur immédiat.(…) Evenuellement cela pouvait les amener à organiser une grève ou une pétition, p. ex. ou à faire intervenir le gouvernement pour obtenir le salaire dû. Depuis 1975 nous avons soutenu quelque 35 projets. La plupart continuent toujours, certains avec notre aide, d’autres ont cessé leur activité, d’autres encore ont rejoint des groupements politiques pour continuer leur travail, certains même dans le parti communiste. D’aucuns ont innové avec une nouvelle sorte de travail social, appelé "Science Education Groups", qui cherchent à mettre le savoir scientifique à la disposition des masses. D’autres ont développé des activités telles que des campagnes contre l’énergie nucléaire, organisant des expositions, séances de projections, manifestations, etc, ou s’engageant dans le mouvement pour la paix. Les groupes se sont aussi inspirés de ce qui se fait en Europe occidentale, ou même aux Etats-Unis (…) Nous avons aidé de tels projets, e. a. parmi les pêcheurs du Kerala, d’autres aussi parmi des femmes. …
forum: Pourriez-vous préciser l’un ou l’autre exemple de projet que vous soutenez?
G.C.: En 1974 il y avait un groupe de jésuites radicaux au Bihar qui commençait à organiser des étudiants tribaux. C’était aussi l’époque où l’agitation créée par Jayaprakash Narayan, qui est considéré comme deuxième Gandhi en Inde, se répartit un peu partout. C’était un mouvement de protestation contre le régime du "Congress", contre la corruption, contre une évolution vers un régime autoritaire,… Une des raisons directes de l’état d’urgence fut cette agitation. Normalement les chrétiens, surtout l’Eglise officielle, est connue pour son soutien du ’statu quo‘. Mais comme je l’ai déjà dit, les gens se radicalisaient fin 60 – début 70. En 1974 un groupe commençait au Bihar à organiser des étudiants en s’inspirant de Jayaprakash Narayan. Nous avions des relations avec le parti social-démocrate dont Jayaprakash Narayan était membre; de même nous avions des relations avec Chandra Shekar et Georges Fernandez etc.
Après la déclaration de l’état d’urgence, un des jésuites fut renvoyé aux Etats-Unis par les évêques, sous la pression d’Indira Gandhi; un autre jésuite-étudiant venant du Sud – dut quitter l’ordre et le travail fut interrompu pendant quelques mois. Mais deux personnes, une religieuse et un séminariste, ont décidé de quitter les ordres, respectivement de démissionner en tant que prêtre au moment de ces renvois. Ces personnes ont par la suite fait un excellent travail en organisant les tribus travaillant dans les mines.
Nous avons en Inde beaucoup de mines: fer, manganèse, charbon. Beaucoup sont propriété d’Etat, d’autres appartiennent à des privés. Les conditions de travail de ces mineurs étaient inimaginables: p. ex. pour l’journée de travail de 12-14 heures
ils touchaient 5-6 Rupees (env. 25 francs belges), et les mesures de protection qui devraient accompagner les opérations dans les mines étaient inexistantes. Grâce à ces associations de travailleurs les tribaux travaillant dans ces mines eurent de nets avantages. Ils se politisaient davantage, commençaient à travailler avec d’autres groupes politiques. Un de ces groupes de tribaux radicaux s’appelait Jarkand Mukhti Morcha, Jarkand signifiant les forêts. C’était un mouvement pour la libération des terres boisées, mouvement qui revendiquait principalement un Etat séparé en Inde pour les tribus. Nous avons en Inde une région peuplée surtout par les tribaux qui recouvre des parties de divers Etats dont le Bengale, le Bihar, l’Orissa, le Madhya Pradesh et une partie de l’Ut-tar Pradesh. Cette demande revenait à revendiquer la mise en commun de ces régions pour former un Etat séparé afin de garantir les intérêts des tribaux et des populations rurales. En fait tous les bénéfices réalisés dans ces régions riches en minerais et forêts sont retirés de ces régions et sont utilisés au profit du développement national. Ces régions restent par conséquent très sous-développées.
Le travail parmi les tribaux prit de l’ampleur, devenait un mouvement social très militant. Des associations d’ouvriers à caractère syndical se formaient. Cependant c’étaient plutôt des travailleurs de ‚base‘ et non des syndicalistes ‚fonctionnaires-élitistes‘. Ils ne touchaient pas de fortes sommes d’argent, ne bénéficiaient pas de la sécurité de l’emploi, ils risquaient au contraire le licenciement à n’importe quel moment.
En 1980 il y eut un mouvement de revendication des droits de populations tribales. Il réclamait notamment le droit d’utiliser le bois des forêts pour la combustion et la construction. Traditionnellement ces populations s’en servaient pour vivre, mais le fait que la nationalisation des forêts leur bloquait tout accès aux produits des forêts, sous peine d’amendes et d’arrestations.
Ces revendications consoliderent le mouvement: il y eut collaboration avec les groupes tribaux revendiquant un Etat séparé. À la suite il y eut de sévères répressions policières; des populations rurales de tribaux furent assassinées, des villages isolés attaqués, des forêts furent saccagées.
Initialement ces groupes ignoraient les perspectives politiques de leur travail; ils essayaient d’organiser les masses. Au fur et à mesure de leurs actions, ils éprouvaient la nécessité de s’associer à d’autres groupes dans la région et aujourd’hui ils éprouvent le net besoin de s’associer aux forces politiques du pays, surtout aux forces de gauche. Car sans support d’autres groupes du pays, il est bien difficile pour eux de survivre, d’organiser de activités similaires, vu la répression policière.
Voilà donc en grandes lignes l’évolution de ces groupes. Une autre idée de départ était de promouvoir de nouvelles expériences dans le champ éducatif. La critique principale formulée à l’encontre du système officiel d’éducation était la suivante: hérité par les Anglais, pas assez créatif, notre système d’éducation ne pouvait aider au développement des gens. Donc en 1974-75 quelques projets démarraient, essayant de développer un système d’éducation alternatif.
Cependant, normalement les gens pauvres ne s’intéressent pas à ces expériences académiques; ils ne voient pas de lien direct avec leur pain quotidien. Ainsi on se dit qu’il fallait relier ces expériences d’éducation au pain quotidien, c.-à-d. essayer
d’organiser des syndicats, des mouvements de tri-baux, de hors-castes, etc. afin d’initier plus de bien-être. Le programme gouvernemental, minimal, souvent non-appliqué, est bureaucratique; la corruption est flagrante; on essaie de faire le moins afin que le fric puisse être récupéré par les agents de l’Etat: pas étonnant que les gens n’espèrent rien d’un système pareil.
Et on en arrive au problème suivant: l’INFLATION.
Ces organisations de masse luttent pour l’amélioration des salaires mais les prix augmentent plus vite. Il fallait donc lutter aussi contre l’inflation. Le gouvernement est responsable de cette inflation! Dans un pays de 700 millions de personnes quelques groupes, quelques milliers de personnes ne comptent pas, sont donc impuissants pour lutter contre l’inflation, c.-à-d. contre l’Etat. Donc l’idée de se lier à des groupements politiques dans toute l’Inde s’impose!
Inflation et révolution verte
forum: Est-ce que ces groupes sont plutôt actifs dans le secteur industriel ou dans le secteur agraire?
G.C.: Non, actuellement seulement 3 groupes travaillent dans le secteur industriel. Même le secteur minier est situé dans les villages lointains. Certaines industries traditionnelles, p. ex. le traitement des bouses de vaches dans une petite ville du Karnataka, emploient au maximum 12 personnes. Toute cette ville regroupe 15-20 000 ouvriers travaillant dans la même branche. Tous les autres projets sont des projets agraires, certains parmi les pêcheurs.
forum: Quelle est la situation actuelle de la production agraire en Inde? Il y a 10-15 ans on lisait dans les journaux européens que les gens mourraient de faim en Inde. Ces nouvelles ont disparu de nos journaux. Est-ce que cela reflète la réalité indienne, ou bien est-ce que nos journaux gardent le silence à ce propos?
G.C.: Je vous répondrais oui et non! La faim a reculé dans une certaine mesure, mais pas dans une large mesure. La production agraire s’est améliorée grâce à la révolution verte: c’est l’augmentation de la production grâce à l’importation massive de grains p.ex. du Mexique, de machines agricoles soviétiques ainsi que d’une collaboration importante avec les Etats-Unis surtout au niveau de l’introduction de nouveaux fertilisants.
Lors de la révolution verte les propriétaires fon-
ciers reçurent d’énormes subsides de l’Etat. Aujourd’hui dans l’Inde rurale on assiste à une montée dangereuse de cette classe de nouveaux riches. Donc d’un côté le secteur agraire a profité de cette révolution verte, mais seulement une infime partie de la population rurale. En même temps, beaucoup de petits paysans ont délaissé, vendu leurs terres à ceux qui avaient les moyens de l’acheter, étant donné que la production agraire extensive était plus rentable. Car ces petits paysans achetaient les produits de la terre moins cher au marché qu’ils n’arrivaient à les produire dans leurs petites exploitations. Ainsi le nombre de travailleurs ruraux s’est accru et dans une certaine mesure le nombre des pauvres a augmenté. Comme il y a un surplus de produits sur le marché, comme d’autre part ces gens ont la possibilité de trouver de petits emplois, ils arrivent en général au moins à survivre. Même si l’année dernière il y a eu la famine, on n’en mourait pas souvent.
Cependant le niveau de vie va en se détériorant. Le nombre de gens qui tombent en dessous du seuil de pauvreté augmente. À cela il y a de multiples causes: une en est l’inflation. En termes d’argent, les gens gagnent plus, en termes de pouvoir d’achat ils disposent de moins. Selon les statistiques officielles, les salaires des travailleurs sont restés les mêmes entre 1965-76! Actuellement il n’y a pas d’amélioration quant au pouvoir d’achat. Il y a eu des temps où l’inflation atteignait 30-35%. Actuellement elle oscille entre 10-15 %.
forum: Les fabuleuses dépenses militaires ainsi que le développement de la bombe atomique sont sans doute les raisons de cette inflation. Ici les gens en sont conscients et se demandent pourquoi cet argent n’est pas utilisé pour le développement des masses?
G.C.: C’est un autre aspect de la réalité indienne qui devient de plus en plus brûlant à l’heure actuelle. On dépense 20-25% de notre revenu national rien que pour garder en vie notre armée. C’est de l’argent vraiment gaspillé, car notre armée, contrairement à celle d’autres pays, est oisive, elle attend la guerre.
forum: Mais à part d’attendre la guerre, comme vous dites, n’est-elle pas occupée à la répression en Inde?
G.C.: J’allais y arriver en faisant le lien avec ce que j’ai dit auparavant. Dans les régions rurales un groupe de nouveaux riches s’est constitué, de même notre bourgeoisie industrielle est devenue très importante. Les problèmes immédiats auxquels nous devons faire face en Inde sont: D’abord le chômage: 25 %, 40 millions de chômeurs
officiellement recensés, ce qui n’est qu’une petite fraction si l’on tient compte du fait que beaucoup de gens ayant perdu l’espoir ne prennent plus la peine de se déclarer chômeurs dans les bureaux de l’emploi. D’autre part sont uniquement saisis par ces statistiques les populations citadines. Nous ne disposons pas de chiffres quant au chômage dans les campagnes. Donc le chiffre réel est beaucoup plus élevé.
Des entreprises ferment, les possibilités de travail diminuent et l’automatisation surtout dans les grandes entreprises est accélérée – les travailleurs sont licenciés, le gouvernement ne fait rien contre. Pour un pays à excédent humain c’est un drame!
Viennent s’ajouter au chômage et à l’inflation les emprunts étrangers. En 1982 50 000 millions de rupees empruntés du Fonds Monétaire International ont constitué la plus forte somme jamais empruntée par un pays. D’une part une bonne partie de cet argent doit servir aux industries de type capitaliste privé. D’autre part, cet argent serait destiné à reconstruire notre économie nationale sur la base de l’auto-suffisance. Mais contrairement à ces espoirs de fortes sommes d’argent ont été gaspillées, p.ex. pour l’importation inutile de produits de luxe, telle la T.V. en couleur, (2 000 millions de Rps.). 15 000 millions de Rps. ont financé les Jeux Asiatiques. Nous ne sommes pas contre les sports, nous aimons les sports; mais quand un pays souffre de la sécheresse, que des gens meurent de faim, de manque d’eau, il est criminel qu’un gouvernement dépense pour ces jeux à Delhi 15 000 millions de Rps. Pareillement, la conférence des non-alignés, qui est une bonne chose en soi, a englouti 2000 millions de Rps. On devra rembourser cet argent dans les 3-4 années à venir avec les intérêts, et nous n’avons pas eu de nouveaux revenus avec cet argent. La seule possibilité: couper les salaires. La classe ouvrière va s’agiter contre ces mesures – et pour cette raison il y a un besoin croissant de police, de militaires, pour réprimer les révoltes!
Autre problème crucial: le choc entre diverses communautés religieuses, des bagarres entre hindous et musulmans, chrétiens et hindous, combats régionalistes, parfois inter-castes. Souvent la police locale penche du côté de la majorité, car dans ses propres rangs il y a la même majorité. Ainsi les gens préfèrent l’intervention de l’armée.
Quant aux Sikhs, ils représentent 2 % de la population indienne, mais 17% de l’armée, ce qui explique l’ampleur de la répercussion des agitations au Pendjab et représente un danger national! Ainsi l’armée était appelée à intervenir en Assam, à Bombay et au Maharashtra il y a deux ans, quand la police fit des représailles contre les associations d’ouvriers. A Bombay il y eut pendant un an et demi des grèves d’ouvriers dans la branche textile. L’armée fut utilisée contre les syndicats.
D’un autre côté, nous avons en Inde des lois très répressives, p. ex. le "National Security Act", loi élaborée pour protéger la Nation contre les éléments anti-nationaux, mais en fait interprétée contre les syndicats. Nous avons aussi une loi appelée "Essential Security Maintenance Act" (Loi de garantie de la sécurité essentielle) qui permet au gouvernement de déclarer certaines industries "essentielles" de sorte que les ouvriers n’y ont pas le droit de grève. On mijote des lois plus répressives encore pour diviser la classe ouvrière. Un projet récent est discuté au parlement afin de diviser la Compagnie Nationale d’assurances, propriété exclusive de l’Etat, où est implanté un syndicat puissant.
Bien sûr les travailleurs indiens se révoltent contre de telles mesures; la police, les forces para-militaires et militaires sont en fait utilisées progressivement contre la classe ouvrière.
Dans les zones rurales les nouveaux riches jouissent des fruits du développement capitaliste jusque dans les années 70. Après le tarissement, des subsides de l’Etat, pour tenir le même standing, ces gens ont besoin d’autres subsides. Ils commencent à s’organiser, réclament p.ex. de l’électricité gratuite et de l’aide pour la main-d’oeuvre, de l’aide à l’irrigation, des prix plus élevés fixés par l’Etat pour la canne à sucre, le riz etc. Ils utilisent aussi leur pouvoir pour casser les organisations d’ouvriers agricoles et profitent des facteurs religions, castes pour diviser la classe ouvrière. Ainsi on suggère l’image de luttes de castes et de luttes religieuses, pour cacher la lutte des classes. Quoi de plus facile pour obtenir l’aide policière et militaire pour besognes répressives!
forum: Comment expliquez-vous que malgré l’émergence de la classe de nouveaux riches, donc d’un nouveau pouvoir politique, il y a collaboration avec l’URSS? Nos journaux montrent cette collaboration comme récente, renforcée depuis le retour au pouvoir d’Indira Gandhi, alors qu’on pourrait s’attendre à ce que ces nouveaux riches recherchent plutôt la collaboration avec les Etats-Unis.
G.C.: Quand on regarde la scène politique, on voit qu’Indira Gandhi est plutôt orientée vers l’industrie bourgeoise. Les industries lourdes de l’Inde, telles les industries d’acier, les chemins de fer, sont étatisées et profitent de l’aide soviétique. Ces industries approvisionnent l’infrastructure et fournissent les matières premières pour les industries privées. Mais les nouveaux riches ne sont pas très pro-Indira, c’est là le problème! Ils se situent plutôt du côté du Janata Party ainsi que du parti fasciste hindou appelé "Bhartiya Janta". Ces nouveaux riches plus pro-américains qu’Indira forment la base de ce dernier parti. En plus il y a des partis régionalistes qui progressent grâce à ces nouveaux riches, p. ex. en Andhra Pradesh et au Maharashtra.
forum: Quand est-ce que les industries furent-elles nationalisées? Avant Indira Gandhi?
G.C.: Oui, quelques-unes furent nationalisées avant Indira, d’autres p. ex. les banques et les assurances sous Indira Gandhi. D’autres encore étaient nationalisées depuis toujours. Nous avons une économie de type mixte. Les capitalistes ne voulaient pas investir dans les industries lourdes qui nécessitent de gros capitaux et ne donnent pas de profit à court terme, comme p.ex. les industries chimiques, les industries d’automobiles etc. La ‚Hindustan Steel Company‘, propriété d’Etat, est en déficit depuis de nombreuses années. Le directeur de la ‚Tata Company‘ remarque que le coût de production d’une tonne d’acier est à 2 500 Rps., alors que cette compagnie d’Etat vendait au prix dérisoire de 1 200- 1 300 Rps la tonne d’acier aux industries privées! On a essayé par la suite d’expli-
quer en feignant de croire à des erreurs dans le calcul des prix!
forum: Mais est-ce que le Fonds Monétaire International n’a pas imposé des conditions d’utilisation avant d’accorder son prêt?
G.C.: Bien sûr, une des conditions fût la perspective de développer des entreprises privées. D’autres conditions furent certainement imposées. Je ne suis pas à même de les citer. Vous en aurez une idée quand je vous signale que les informations sur ce que nous devons au FMI ne sont même pas accessibles aux parlementaires indiens!
forum: Monsieur, la rédaction de "forum" vous remercie de cet entretien très intéressant.
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