„Leurs désirs sont bien au-delà de nos possibilités“
Le directeur du personnel du groupe Cactus sur la sellette (extraits de débat)
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Lors d’un colloque sur la main-d’oeuvre frontalière dont nous avons rendu compte dans les deux articles précédant, le chef du personnel de la chaîne de distribution Cactus a été interpellé par un représentant de la Chambre du Travail. Pourquoi les magasins Cactus préfèrent-ils les frontaliers aux résidents? Quelles sont les raisons qui incitent ceux-ci à venir travailler au Luxembourg? Nous publions quelques extraits de ce débat.
M. Speltz (Chambre de Travail): Je pense que les frontaliers trouvent effectivement ici des avantages réels par rapport à leur pays d’origine. Je cite un exemple. En France, apparemment, avec un enfant, on touche des allocations familiales jusqu’à l’âge de 3 ans. Au delà de cet âge, il n’y a plus d’allocations familiales. Le cas échéant, à partir de 3 ans, le
Luxembourg prend la relève, de sorte que le ou la salarié(e) en question touchera des allocations familiales jusqu’à l’âge de 27 ans si l’enfant fait des études. Voilà sans doute un atout évident.
(…) Je ne suis pas le représentant du ministre de l’Education nationale, mais je ne suis pas d’accord avec M. Steil lorsqu’il dit que le ministère fait tout
pour dévaloriser les formations manuelles. Je me sens visé vu que la Chambre de Travail a des compétences en matière de formation professionnelle et notamment pour ce qui concerne le travail manuel. Depuis des années, on fait des efforts très importants pour recruter des apprentis dans les métiers manuels.
Mais le problème de la valorisation ou de la dévalorisation du travail manuel n’est pas seulement une question de formation. C’est aussi une question de conditions de travail et de rémunération.
Un chauffeur de bus de la ville de Luxembourg a le même salaire qu’un professeur d’université à l’étranger, en France ou en Belgique.
Certains métiers dans l’artisanat, dans l’industrie ou dans le commerce, sont très mal rémunérés, et donc socialement déconsidérés. Les professions bien rémunérées par contre se trouvent dans le secteur public, auprès de l’Etat ou des communes. Les meilleurs éléments de l’économie privée s’en vont pour le secteur public dès qu’ils en ont l’occasion. Etant donné que les recrutements s’y font par voie de concours, ce ne sont que les éléments les plus qualifiés qui partent vers le secteur public. Les conditions de travail y sont autrement plus attrayantes que dans le secteur privé.
Un chauffeur de bus de la ville de Luxembourg a le même salaire qu’un professeur d’université à l’étranger, en France ou en Belgique. Ceux qui y vident les poubelles gagnent facilement 100.000F par mois. Je passe sous silence d’autres exemples. C’est cela aussi qui explique le problème de la dévalorisation du travail manuel dans l’économie privée. Il faudrait que les employeurs du secteur privé fassent un petit effort en vue de revaloriser les métiers manuels.
Dernière remarque: j’ai beaucoup apprécié l’expression de M. Steil, comme quoi, au moment de la grande affluence, les caissières seraient invitées à rester un peu plus tard à leur poste de travail. Je sais que la réalité est un peu différente, mais on ne va pas discuter de ces questions-là aujourd’hui.
Réaction de M. Steil (groupe Cactus): Je ne voudrais pas polémiquer, mais j’ai constaté qu’au Luxembourg, toutes les études sont généralement couronnées par un diplôme et que ce diplôme exerce une influence très grande sur l’approche de l’individu envers son travail.
La mentalité d’une personne qui vient d’une institution française avec un diplôme de type BAC+2 est tout à fait différente de celle d’une personne munie d’un diplôme du type CATP ici au Grand-Duché. C’est la mentalité même qui crée la distorsion. Chaque entreprise est structurée d’une certaine façon. En fin de compte, c’est le meilleur qui gagne et on voit que la motivation au niveau du travail individuel est bien supérieure chez des gens qui viennent de Belgique ou de France que chez des Luxembourgeois avec, bien entendu, des diplômes comparables. C’est à ce niveau que nous menons actuellement des discussions avec le ministère pour lutter contre cet "esprit-diplôme".(…)
Question de M. Tibesar (CEPS/INSTEAD): Votre entreprise continue à embaucher. Il y a actuellement à Luxembourg plus de 3000 chômeurs, ce qui est peu
comparativement aux autres pays. Mais c’est beaucoup par rapport aux années précédentes. Un certain nombre de chômeurs viennent du monde industriel et conviennent probablement peu à votre secteur. Les autres chômeurs, ne sont-ils pas des forces de travail potentiellement intéressantes pour vous? Ou bien cette main d’oeuvre ne vous convient-elle pas?
Réponse de M. Steil (groupe Cactus): Il y a évidemment des chômeurs dans ce pays qui ne veulent pas venir travailler chez nous. Il y en a aussi qui n’ont pas les qualifications requises ou qui sont tout simplement trop qualifiés pour entrer dans la grande distribution. Il y a donc déjà au départ des personnes dont les cartes ne sont pas bonnes et qui ne nous sont pas envoyées par l’Administration de l’Emploi.
Ce qui est malheureux par contre, c’est que nous voyons beaucoup de chômeurs qui viennent se présenter dans notre société avec des idées préconçues. Souvent, l’entretien d’embauche est interrompu par le fait que leurs désirs sont bien au-delà des possibilités qu’une société comme la nôtre peut leur offrir. Prenons l’exemple d’un technicien qui aimerait venir travailler chez nous. Il se trouve que nous employons tout juste une vingtaine de techniciens dans tout le groupe. Nous sommes donc amenés à lui dire: "Ecoutez, nous n’avons pas de poste de technicien à vous offrir mais nous cherchons un magasinier spécialisé dans le ’non-food‘." Le technicien vous dira simplement qu’il n’est pas intéressé.
Les demandeurs d’emploi affirment souvent que nos salaires sont trop bas; or, ce n’est pas l’indemnité de chômage qu’ils avancent à titre de comparaison, mais le dernier salaire perçu. Tous les mois, nous recevons entre 30 et 40 personnes que nous envoie l’Administration de l’Emploi.(…)
Remarque de M. Speltz (Chambre de Travail): J’aimerais revenir à la notion de "dumping social" qui a été utilisée précédemment. Je ne sais pas si ce terme est tout à fait correct. Je parlerais plutôt de "concurrence sociale", car il est évident que la pression des travailleurs frontaliers aboutira à terme à un nivellement vers le bas des salaires au Luxembourg. Les frontaliers doivent absolument trouver un emploi. Ils prennent ces emplois, peut-être à n’importe quelle condition, mais dans des conditions généralement moins favorables que ne le feraient les Luxembourgeois. On le voit très bien au niveau des salaires.
Pour le moment, on rencontre sur le marché luxembourgeois des universitaires étrangers – des économistes, des juristes, des architectes, des ingénieurs – qui sont prêts à travailler dans notre pays pour un salaire à peine supérieur au SMIC, c’est-à-dire ce que réclame un ouvrier au niveau CATP (+/- 50.000 luf). Un universitaire d’ici réclame au moins le double.
Voilà le problème. Et ce problème ira en s’amplifiant. Ce sera difficile, surtout pour les syndicats. Je ne sais pas quelle sera exactement l’évolution, ou la rapidité de l’évolution, au cours des années à venir, mais elle ira sans doute dans le sens que je viens d’indiquer.
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