L’industrie au Luxembourg
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Histoire industrielle
MOUSSET Jean-Luc, L’industrialisation du Luxembourg de 1800 à 1914. Guide du visiteur; Musée d’Histoire et d’Art, Luxembourg, 1988, 175 p.
Le livre que Jean-Luc Mousset, conservateur au Musée d’Histoire et d’Art, vient de présenter au public est le couronnement d’une oeuvre de plus longue haleine: la mise en place, au Musée, d’un département spécifique destiné à illustrer l’histoire de l’industrialisation du Luxembourg.
Guide du visiteur: Sous-titre judicieusement choisi! En effet, l’ouvrage de Jean-Luc Mousset, sans être
un livre au sens classique du terme, n’est pas non plus un simple catalogue. Certes, il nous montre – grâce à des reproductions d’excellente qualité – une grande partie des objets et documents exposés au Musée dans la section consacrée à L’industrialisation du Luxembourg. Mais chacune de ces reproductions est accompagnée d’un texte plus ou moins bref qui ne se contente pas de fournir une description de l’objet en soi. Jean-Luc Mousset est allé au-delà en essayant de mettre chaque fois en évidence les significations historiques, économiques et sociales qui sont inhérentes aux objets. Entreprise réussie. Car ses commentaires, quoique succincts, fourmillent d’informations précieuses, souvent peu connues voire inédites. Ils révèlent une excellente maîtrise du sujet
et le lecteur averti peut constater à maintes reprises que l’auteur intègre dans sa présentation les acquis récents de la recherche internationale en matière d’histoire industrielle. Chaque notice est complétée par une petite bibliographie utile au lecteur qui a envie d’en savoir plus. Ajoutons que Jean-Luc Mousset a rédigé d’une écriture rigoureuse et sans faille, mais simple et accessible à tous.
Le Guide, outre une courte introduction présentant rapidement les grandes étapes de l‘industrialisation du Luxembourg de 1800 à 1914, se subdivise en deux parties. La première (p.18-52) nous présente les principales caractéristiques de la période préindustrielle dans notre pays (1800-1850). La deuxième, la plus consistante bien sûr (p.53-p.175), décrit l’avènement et les caractéristiques de la période industrielle (1850-1914).
Tous les aspects de la vie "industrielle" et de ses implications sont pris en considération:
- les sources d’énergie, les matières premières,
- les infrastructures (moyens de communication),
- les instruments de production (outils, machines, bâtiments industriels),
- les aspects juridiques (naissance des sociétés par actions) et les implications financières (naissance et rôle des institutions bancaires auxquelles il aurait peut-être fallu consacrer un peu plus de place),
- les courants commerciaux et les échanges,
- enfin, les acteurs: les ouvriers et ouvrières; les patrons; les cadres (les ingénieurs) et les employés, deux couches sociales qu’une certaine conception de l’histoire économique et sociale avait trop longtemps négligées.
Tous ces différents aspects sont montrés dans leur dynamique d’évolution. Et bien que Jean-Luc Mousset leur consacre des chapitres à part, il n’oublie jamais de montrer leurs multiples interrelations. Voilà qui rend à ce livre, traitant d’une matière que certains peuvent juger un peu austère au prime abord, un caractère très vivant et très explicatif.
D’un point de vue plus strictement scientifique, l’apport majeur du Guide me semble résider en deux points.
D’abord dans la périodisation de la révolution industrielle que Jean-Luc Mousset nous propose, preuves à l’appui. En effet, il situe le début de celle-ci vers le milieu du siècle, et non dans les années 1870 comme on a tendance à le faire traditionnellement, sans pour autant nier le rôle essentiel de la sidérurgie moderne: celle-ci a inauguré la deuxième phase d‘industrialisation, qui, de 1870 à 1914 redistribue carrément toute l’activité économique du pays (p.12, 60-63, 89).
Deuxième mérite de l’ouvrage: Il met en évidence le poids de la proto-industrie (travail en ateliers dispersés, sous le contrôle d’un négociant; "Verlagssystem") dans notre tissu économique, non seulement pendant la période préindustrielle, mais encore par la suite (p.11,13, 25,30,31,87,88). Ce rôle de la proto-industrie pendant les phases d’industrialisation, que l’historiographie internationale avait longtemps négligé et souvent mal interprété, est, depuis quelques années, étudié de façon systématique dans nos pays
voisins. Les textes de Jean-Luc Mousset montrent que le "cas" luxembourgeois nécessite des études du même genre.
Les raisons ne manquent donc pas pour considérer l‘industrialisation du Luxembourg comme une excellente leçon d’histoire. Celle-ci doit être appréciée d’autant plus que l’histoire économique et sociale reste toujours l’enfant pauvre de notre historiographie. Elle valorise à coup sûr les objets exposés au Musée qui, de toute évidence, ne parlent pas toujours d’eux-mêmes. Ceci est dans le cas présent d’autant plus nécessaire qu’une partie du public, probablement encore habitué à une conception classique et plus étroite des notions de culture, d’art et d’histoire peut s’interroger sur la présence d’objets et de documents relatifs au monde du travail, y compris dans tout son quotidien, dans un Musée national d’Histoire et d’Art.
En guise de conclusion, un constat et une question: Jean-Luc Mousset a une formation d’historien. Son travail dans le cadre du Musée met en évidence, si besoin en était, tout ce qu’un jeune historien peut apporter à une institution de ce type. Actuellement un nombre non négligeable de jeunes universitaires qualifiés qui comptaient s’engager dans le professorat ne peuvent plus y avoir accès. Les pouvoirs publics ne seraient-ils pas bien conseillés d’offrir à une partie de ces jeunes (à condition qu’ils le souhaitent et qu’ils aient les diplômes et les aptitudes requises) la possibilité de valoriser leurs études et leurs talents dans le cadre de nos institutions culturelles, plutôt que de leur proposer une réorientation vers l’enseignement primaire? Ne serait-ce pas un moyen plus adéquat pour amortir, au profit de tous, les frais d’études supérieures, toujours coûteuses non seulement pour les personnes en question, mais pour l’ensemble de la collectivité?
D’Industriegégenden am Dräilännereck
Triple face. Les agglomérations industrielles des trois frontières face à la reconversion. D’Industriegégenden am Dräilännereck sti vrun enger grousser Emstellung. Sous la direction de Claude FELTZ, Fondation Universitaire Luxembourgeoise, Arlon. Edité avec la participation du Ministère de l’Environnement et des Affaires Culturelles du Grand-Duché de Luxembourg et de la Société Générale, Longwy, 1988, 101p.
Triple face est un livre qui s’insère dans l’actualité économique et sociale la plus immédiate. Il s’inscrit dans les efforts de reconversion entrepris dans la région des Trois-frontières (région d’Athus, de Longwy et de Rodange-Differdange) depuis les années 1970 pour relever le défi de la crise sidérurgique.
Ses auteurs sont partis d’un constat que les premiers efforts de reconversion, pas toujours fructueux, leur ont paru dégager: Pour recycler et relancer l’économie d’une région, l’action purement économique est insuffisante. Il faut en même temps réhabiliter l’ensemble de l’espace concerné, y compris l’habitat et
les paysages, bref, l’environnement global. Sinon, comment attirer et garder des investisseurs et des cadres en des endroits qui souffrent d’une image plutôt négative, de poussière et de grisaille? (p.6)
Or, toute rénovation réussie impose d’abord qu’on connaisse et apprécie ce qu’on veut transformer et embellir. Pour aider à cette connaissance et pour sensibiliser un vaste public à la problématique de la reconversion, Claude Feltz, chercheur en Aménagement du territoire et Urbanisme à la Fondation Universitaire Luxembourgeoise (F.U.L.) d’Arlon, a pris l’initiative d’organiser, à l’occasion de l’année européenne de l’environnement, une exposition retraçant l’histoire des agglomérations et des paysages de la région des trois-frontières depuis la révolution industrielle.
La réalisation de cette exposition, inaugurée en février 1988 à la F.U.L. (1), a bénéficié du soutien du Service des Sites et Monuments Nationaux du Ministère des Affaires Culturelles du Grand-Duché ainsi que du Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement de Meurthe- et Moselle.
Triple face est la transcription livresque de cette exposition. D’où l’agencement de l’ouvrage: de très nombreuses photographies et des documents cartographiques accompagnés de légendes et de brèves mises en perspective historiques. Ces textes sont présentés, côte à côte, en français et en luxembourgeois.
L’ouvrage comprend deux grands volets. Le premier montre comment les agglomérations industrielles se sont développées à partir des villages préexistants (tous de type lorrain) qui, jusqu’à nos jours, impriment leur marque au tracé de ces localités. Une place de choix est réservée aux origines, à l’évolution et aux formes variées de l’habitat industriel, qui, au Luxembourg, a été marqué par les différentes influences internationales que le Grand-Duché de Luxembourg a pu connaître dans son économie (p.42). Enfin, cette première partie se clôt par la description de la transformation des paysages depuis un siècle.
Ces analyses s’attachent davantage aux cas belge et français qu’à la situation luxembourgeoise. Les auteurs s’en expliquent: du côté luxembourgeois, les études préalables sont moins avancées; les quelques pages consacrées à notre pays s’appuient sur une étude récente menée pour le compte du Ministère des
Affaires Culturelles par Manuel Sadeler.
Le deuxième volet du livre s’attaque à la problématique de la reconversion. Cette fois-ci un chapitre entier (chapitre 4) est consacré au Luxembourg qui "a montré la voie dans la mesure où très tôt y ont été prises des initiatives de reconversion (…)" (p.59). Quatre réalisations sont citées et illustrées : la mise en place du projet du parc industriel et ferroviaire du Fond de gras; la rénovation de l’ancien habitat à Lasauvage et dans le quartier du Brill à Dudelange; enfin la restauration du moulin Bestgen à Schifflange et de l’ancienne fabrique de chaussures de Tétange. À partir de ces exemples luxembourgeois et d’une étude du tissu urbain longovicien, les auteurs essaient de suggérer de possibles réponses aux questions de fond: Que rénover? Comment rénover? Dans quelle mesure faire intervenir l’Etat ou laisser agir l’initiative privée?
Somme toute, Triple face est un ouvrage de sensibilisation intéressant et utile, malgré quelques imperfections formelles (2), qui renouvelle de façon positive le regard sur nos régions industrielles.
Kieffer Monique
1 Il s’agit d’une exposition migrante qu’on a pu voir début octobre à la Galerie Dominique Lang à Dudelange.
2 Texte qui aurait gagné à être plus ramassé. Quelques imprécisions et erreurs, notamment p.29 à propos de l’utilisation de la minette et des procédés Bessemer et Thomas-Gilchrist. Enfin une coquille dans la traduction luxembourgeoise qu’il faudra corriger lors d’une éventuelle réédition: D’Eisenindustrie, di an deene laschte Joren am Dräilännereck (…) schliesslech ganz verschwonnen as (…). Heureusement que non!
Carlo Schmitz
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