L’islam et la résistance afghane
résumé d'un rapport de M. Olivier Roy, collaborateur scientifique du Centre National de la Recherche Scientifique en France
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L’article qui suit est le résumé d’un rapport que M. Olivier ROY, collaborateur scientifique du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) en France a présenté devant la Commission des Droits de l’Homme de "Pax Christi International". Le résumé fut publié dans le Bulletin trimestriel de Pax Christi International No 46/printemps 84.
Bien que l’opinion publique internationale se montre très négative vis-à-vis de la renaissance contemporaine de l’Islam, on ne peut pas oublier que c’est en réalité cet Islam qui en Afghanistan se trouve au coeur du problème. Quoi qu’on prétende dans les milieux "progressistes" occidentaux, les résistants afghans conçoivent leur lutte plus en terme d’un Jihad, c’est-à-dire une guerre sainte, qu’en termes d’une guerre de libération. D’ailleurs, les concepts "Nation" et "Etat" sont pour l’Afghanistan d’une origine si récente, qu’ils se rapportent à une réalité en dehors la société. Une société dans laquelle la loyauté au groupe signifie plus que la loyauté à un gouvernement ou à un Etat. Les idéologies laïques ne jouent qu’un rôle marginal dans la résistance divisée, portée pour une grande partie par l’Islam. C’est justement dans les zones islamistes du pays que la résistance armée est la plus dure et la plus efficace. Pour une bonne compréhension du conflit afghan il faut une explication de la relation Islam-résistance, de la façon dont elle se présente clairement en Afghanistan. Relation qui est complètement différente, par exemple, en Iran. Le phénomène Islam est caractérisé par une grande diversité, et bien que l’Islam ait une influence prédominante sur les multiples facettes de la vie sociale en beaucoup de pays, cette influence de la religion sur la société concrète est différente
en chaque communauté. Oliver Roy explique que les trois aspects de ce problème peuvent éclairer la différence entre les groupes de résistants et les factions politiques: c’est-à-dire l’Islam des ulémas, en d’autres mots les scribes fondamentaux; l’Islam des intellectuels islamiques et l’Islam en tant que religion populaire.
Le manque de compréhension des idées forces de ce triangle ne se retrouve pas seulement en Occident, mais également dans les calculs politiques de l’Union Soviétique.
L’ISLAM EN TANT QUE RELIGION POPULAIRE
Pour le paysan afghan, l’Islam est plus qu’une religion. L’Islam donne une base à son image du monde, son identité culturelle, sa façon de penser, son langage, son vocabulaire et il les domine également. L’Islam imprègne entièrement cette société archaïque de paysans; il lui donne un horizon intellectuel, un système de valeurs et un code de comportement: une vie d’imitation de l’exemple des prophètes.
Les soviétiques commettent une erreur tactique sérieuse en considérant ces paysans comme des ‚ignorants‘ et en méconnaissant que ces paysans sont des pilliers importants de la société. Si l’intellectuel islamique peut jouer un rôle actif c’est parce qu’il parle la même langue que le paysan et parce qu’il partage avec lui la même culture: ce qui ne vaut pas pour le marxiste afghan.
L’ISLAM DES ULEMAS
De même que dans tous les autres pays sunnites, il n’y a pas de clergé organisé en Afghanistan. Le haut clergé se définit plus par sa formation et par son éducation que par sa place dans l’institution politique. La culture des ulémas et des malawis est une connaissance encyclopédique médiévale transmise de génération à génération, une culture de répétition et souvent de superficialité, mais en même temps elle témoigne d’une ancienne culture universelle. Les ulémas, les juristes et les porteurs de cette tradition, ont eu des difficultés à s’adapter au monde moderne. En général leur influence a diminué, parce que du point de vue juridique, économique et éducatif leur position est devenue marginale et parce que du point de vue institutionnel ils sont intégrés. Ce processus récent de marginalisation des ulémas et de naissance d’un pouvoir institutionnel sur la société civile continue toujours. Mais remarquablement, ce processus donne un nouveau prestige aux ulémas, qui ne sont pas identifiés à l’esprit du capitalisme moderne des gros propriétaires. Les ulémas incarnent l’anti-occidentalisme et l’anti-impérialisme. Ils incarnent une identité culturelle dans laquelle tout Afghan peut se reconnaître, quelle que soit son ethnie. L’uléma reste la seule source de légitimité politique, l’état n’ayant pour le paysan que la légitimité de la force. Les dégâts qu’a causés le progrès aux pays comme l’Afghanistan (en un mot la tiers-mondisation) ont redonné
un nouvel élan au concept de la justice islamique.
Sur le plan politique, les ulémas sont sans doute des fondamentalistes. Ils ne réclament pourtant pas le pouvoir politique pur. L’opposition à l’État à partir des années cinquante vient non de la revendication du pouvoir pour eux-mêmes, mais du fait que le pouvoir, plus ou moins explicitement, se réclame d’une autre légitimité que l’Islam, dépossédant du coup la classe des ulémas de ce qui la justifie comme corps social. Il a suffi que le modernisme prenne le visage de l’armée rouge pour que les ulémas, très consciemment, délèguent le pouvoir effectif à ceux qui, techniquement, mais aussi politiquement, étaient mieux préparés pour mener une guerre moderne, pour la simple raison qu’ils peuvent intégrer le modernisme, sous sa force aussi bien technique que politique. Ceux-là sont ceux qu’on appelle les intellectuels islamiques.
LES INTELLECTUELS ISLAMIQUES OU LES FONDAMENTALISTES
Pour une grande partie des jeunes intellectuels occidentalisés, les jeunes révolutionnaires, l’Islam est plus une source d’idéologie politique que de religion. Les jeunes radicaux sont des produits de la société moderne occidentale ou d’enclaves modernistes – comme par exemple l’université – dans leur propre société traditionnelle. Déraciné, privé de ses racines historiques, appartenant à deux cultures différentes, le jeune fondamentalisme part à la recherche de la tradition afghane, un retour à l’origine. Il retrouve les racines dans une tradition qui est beaucoup plus vieille que celle des ulémas, ce qui cause des conflits.
C’est justement ce fondamentalisme qui permet au jeune intellectuel de penser la modernité. Mais c’est également ce lien entre le modernisme et le fondamentalisme qu’on refuse de voir dans l’Occident. Le fondamentalisme afghan n’est pas une réaction à la société moderne, mais un courant qui pense et incarne la société islamiste moderne afghane. Comme les marxistes, les islamistes luttent contre la monopolisation du pouvoir par l’establishment, contre l’influence étrangère, contre la tradition accusée ici de trahir le véritable Islam et de se satisfaire du statu quo. Très vite après l’invasion soviétique, il semble que les chefs traditionnels sont perçus comme de mauvais commandants "militaires" et au sein de la résistance on ressent le besoin d’un cadre technico-militaire. Dès 1980, la jeune garde intellectuelle islamiste remplira ce cadre. Là où les islamistes se réunissent avec les malawis, il y a une résistance forte et organisée.
LA STRATEGIE SOVIETIQUE
Inconscients de cette évolution complexe, les soviétiques tirent sans doute la mauvaise carte pour leurs propres objectifs, c.-à-d. la carte du traditionalisme. Entretemps il est devenu clair pour Moscou qu’aucune des fractions communistes rivales – qui auparavant étaient déjà impliquées dans une lutte sanglante pour le pouvoir – ne pourraient compter sur un large soutien de la société et par conséquent ne pourraient exercer la moindre influence. Mais ce n’est pas le traditionalisme qui est la force motrice de la société afghane. Moscou poursuit une politique de colonisation, à l’instar des anglais au dix-neuvième siècle. La technique est simple: on renforce la segmentation traditionnelle de la société afghane en groupes de solidarités antagonistes pour éparpiller la résistance. Pour que les groupes gardent leur cohésion, ils doivent rester encadrés par leurs notables traditionnels. Mais ce renforcement du rôle des notables a un inconvénient majeur: l’abandon de toute référence à la réforme agraire, à l’alphabétisation, à la libération des femmes et à la promotion des jeunes. C’est en cela que la pacification de l’Afghanistan s’oppose à la soviétisation. De même, la stratégie actuelle échouera après la faillite de l’objectif initial qui partait d’une neutralisation du régime communiste d’Amin, et non de la reconquête des campagnes. Dès à présent, ce mécompte est payé très cher. Les Soviétiques s’attendaient à de simples soulèvements sporadiques, condamnés à dépérir. De toute façon l’armée soviétique, lourde, blindée, centralisée est conçue pour une bataille frontale, continue, non pour la contre-guerilla. L’armée soviétique et le gouvernement actuel ne contrôlent presque plus les grandes villes et quelques routes asphaltées. La quasi-totalité du territoire est aux mains de la résistance. Les actions militaires soviétiques se limitent à des représailles et à des embuscades militaires. Brutales, mais peu efficaces. Le but de ces actions est donc de décourager la population de la campagne et de créer une division au sein de la résistance. (On exerce des représailles contre d’autres groupes de résistance que ceux qui ont entrepris l’action.)
On est donc arrivé dans une impasse. Sur le plan militaire la résistance est inférieure à l’armée gouvernementale et soviétique. Et une union de tous les résistants n’est pas pour demain. Mais une victoire soviétique rapide n’est pas non plus pour demain. Certains journalistes russes parlent d’une stratégie organisée sur une période de conversion mentale de vingt années. Le temps joue à leur avantage, et des activités militaires limitées garantissent une protestation internationale limitée.
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