La guerre de Troie n’aura pas lieu – l’histoire, une affaire de militaires ?
Les évènements les plus récents en Ukraine témoignent d’un retour de la guerre sur le continent européen. Alors que l’Europe a commémoré en 2024 le 80e anniversaire de la Libération, annonçant la fin du conflit le plus meurtrier de l’Histoire, les « terres de sang » – telles que l’historien Timothy Snyder appelle l’Ukraine1 – revivent à l’heure actuelle chaos, atrocités et destruction à une époque où finalement le retour de la guerre conventionnelle sur le sol européen nous paraissait bien loin.
La guerre en Ukraine a replacé des questions de défense sur l’échiquier stratégique des puissances européennes – et avec elle aussi l’intérêt pour l’histoire militaire.

Or, depuis la nuit des temps, l’armée, plus particulièrement les officiers, valorise les historiens, car l’armée aime l’Histoire. L’univers militaire force ses membres, par ses rites, ses cérémonies, ses chants et enfin ses pratiques de sociabilité très anciennes et très particulières, à vivre de manière atemporelle. Des traditions se transmettent ainsi de génération en génération, car être militaire, c’est finalement être un homme de mémoire, conscient de l’héritage laissé par les ancêtres, des boues de Waterloo au plateau du Golan.
De surcroît, l’officier, une fois qu’il a franchi la porte d’une honorable académie militaire, qui devient alors jusqu’à la fin de sa carrière son alma mater, influençant de manière plus ou moins prononcée sa mythologie personnelle, se voit confronté à l’histoire-batailles. En effet, dès le grade d’aspirant, l’officier, tel un joueur d’échecs qui apprend par cœur des ouvertures et de grandes parties pour mieux jouer sa partie future, étudie les batailles passées pour en tirer des leçons.
De la logistique vers l’histoire d’en bas grâce aux traces matérielles
Fascinée par l’histoire – et l’archéologie par extension – depuis mon enfance, j’ai donc décidé, après avoir terminé mon cursus comme jeune lieutenant à l’Ecole royale militaire à Bruxelles, de renouer avec le monde universitaire et d’entamer des études doctorales à l’Université du Luxembourg. Comme ma thèse de master, intitulée The Line Between Order and Disorder Lies in Logistics – Les problèmes logistiques des Américains dans la bataille des Ardennes, s’est vu décerner plusieurs prix académiques, j’ai décidé d’orienter mes recherches vers la logistique militaire dans une perspective historique, qui reste – malheureusement – le parent pauvre et des historiens et des officiers.

Source : archives privées de Roland Gaul en dépôt au Musée national d’histoire militaire (MNHM) et archives du MNHM.
Plus concrètement, dans ma thèse de doctorat, j’étudie l’impact de la logistique sur le combat interarmes grâce à une étude de cas établie sur la bataille des Ardennes, dont on a commémoré en décembre le 80e anniversaire. Cette bataille classique de grande envergure, où le caractère interarmes des opérations, les conditions hivernales hostiles et l’encerclement aussi bien d’unités amies que de la population civile rendaient la tâche des logisticiens d’autant plus difficile, devait permettre à Hitler de lancer un dernier va-tout contre les lignes ennemies. Or, ce n’est qu’en surmontant la majorité de leurs problèmes logistiques que les Américains ont su transformer une défaite presque certaine en victoire pendant l’hiver 1944-1945. Du côté allemand, à défaut de carburant et de ravitaillement, le fer de lance de l’offensive mécanisée tombera en panne sèche. L’importance d’une préparation minutieuse, d’une implémentation de lignes de communication solides et de la créativité dans la résolution des défis logistiques sera également démontrée dans le cadre de ce travail de recherche. Enfin, s’appuyer sur les faveurs des institutions nationales et de la population s’avère un avantage qu’il faut saisir à tout prix.
Ce projet de recherche suit donc une double vocation : une approche actor-centred permet de mieux cerner les problèmes et les solutions ad hoc s’y référant ainsi que de les confronter aux considérations doctrinales qui ont régi à l’époque les décisions tactiques et opérationnelles. Plus concrètement, une étude de terrain ainsi que l’analyse de plusieurs objets de guerre et pour la guerre remettent en question les effets militaires estompés au cours de la bataille. Enfin, la confrontation de ces sources primaires à la littérature laisse percevoir l’engrenage de cette bataille meurtrière à travers un prisme plus moderne et tout à fait humain, reliant ainsi la grande Histoire à la petite histoire.

Source : archives du 101st Airborne Museum, Bastogne.
1 Timothy SNYDER, Bloodlands – Europe between Hitler and Staline, New York, Basic Books, 2016.
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