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Elles sont mères de famille, célibataires, mariées ou divorcées. Elles ont des enfants "en âge de comprendre", ou au contraire trop petits pour savoir. Elles ont un bébé; elles sont enceintes. Elles sont en prison… Et l’enfant?

La maternité vécue derrière les barreaux, cela pose de nombreux problèmes. Aux femmes, aux enfants, à la famille, à la société. L’univers carcéral, en effet, n’a pas été pensé pour accueillir des familles entières. Seuls y séjournent ceux et celles qui ont commis un acte répréhensible par la loi. Les enfants des coupables, eux, devront attendre – chez le père, les grands-parents ou encore dans une famille d’accueil – le retour de "maman".

Le meilleur moyen de parler des problèmes spécifiques des mères de familles en prison, c’est encore d’aller interroger les premières intéressées: ces femmes qui, ayant commis une "faute" (crime ou simple délit), se voient temporairement séparées de leur famille et en particulier de leurs enfants.

La demande de "forum" adressée au procureur général ayant reçu une réponse négative, nous n’avons pas pu, comme nous l’aurions souhaité, rencontrer les mères de famille luxembourgeoises détenues en prison. Aussi avons-nous fait appel au mémoire de deux jeunes étudiantes en sociologie à Strasbourg, intitulé "Mères en prison". Andrée Biel et Hélène Weber y ont retranscrit et analysé quatre entretiens réalisés au centre pénitenciaire de Schrassig au mois de février dernier. Dans ce centre sont détenus 360 prisonniers dont 24 femmes. Nous avons retenu l’un de ces entretiens, et avons décidé de le publier intégralement dans ce dossier en guise de témoignage.

L’entretien a été réalisé le 25 février 1992 avec une femme emprisonnée au centre pénitenciaire de Schrassig. Hélène Weber (H.W.) interroge une détenue que nous appellerons "Y".

Hélène Weber: Pour combien de temps êtes-vous en prison?

"Y": Ben, ma peine a été divisée en deux fois deux mois. L’année passée je suis venue deux mois et cette année je dois rester deux mois aussi. Le 13 mars je pourrai partir et alors on n’en parlera plus. Je ne suis donc pas restée toute une année.

H.W.: Comment avez-vous vécu cette séparation d’avec votre enfant?

"Y": C’est très dur. C’est plus dur pour ma fille que pour moi… Oui!

H.W.: Est-ce que votre enfant sait que vous êtes en prison?

"Y": Non! Elle est encore très jeune. Elle n’a que sept ans.

H.W.: Comment lui avez-vous expliqué votre départ?

"Y": Eh bien, je suis partie en vacances. Mais plus tard, quand elle sera plus grande, elle pourra comprendre. Je lui dirai sûrement, mais pas maintenant, maintenant c’est trop tôt. Oui… il vaut mieux qu’elle sache.

H.W.: Et ses copains, à l’école, par exemple, ne lui demandent jamais où vous êtes?

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"Y": Il n’y a personne qui sait où je suis, même pas son institutrice. Je ne l’ai même pas dit à toute ma famille. Non, là il n’y a vraiment personne… Bon, il se pourrait que plus tard quelqu’un lui apprenne la vérité: "Ta mère a été en prison", mais pour l’instant je n’y vois aucun problème.

H.W.: Et comment cela se passe avec votre famille?

"Y": Bon, je n’ai pas beaucoup de famille ici au Luxembourg. Il y a juste une ou deux sœurs de ma mère et avec elles je n’ai pas beaucoup de contacts. Quand elles passent au magasin et que je ne suis pas là, alors ma mère leur dit: "A. ne travaille pas"; quand il y a quelqu’un qui appelle à la maison: "A. n’est pas là", quand quelqu’un dit que ça fait qu’il ne m’a pas vue: "A. est partie en vacances".

H.W.: Et où se trouve votre enfant? Chez votre mère?

"Y": Ah oui, moi aussi j’habite chez mes parents.

H.W.: Donc votre enfant ne vient pas vous voir en prison. Est-ce qu’il y a quand même d’autres personnes qui viennent vous voir?

"Y": Oui, il y a ma mère. Bon, mon père, lui, ne vient pas. C’est trop dur pour lui… Mais ma mère, ma soeur, mon frère… et mon beau-frère est venu également. Mais à part cela, il n’y a personne qui vient.

Ma mère voulait amener la petite, mais je ne le veux pas. Ma mère me dit qu’il y a tellement de bébés ou d’enfants qui viennent voir leur mère en prison… mais je ne veux pas qu’elle amène la petite. Non, car cela ne sert à rien. Cela fait du mal quand elle part et… non!

H.W.: Comment cela s’est passé quand vous êtes venue ici pour la première fois?

"Y": L’année passée?

H.W.: Oui.

"Y": C’était dur, oui, c’était très dur.

H.W.: Est-ce que vous en parlez avec les autres femmes ici?

"Y": Non, non, peut-être si je le voulais… mais non. Non, je n’ai aucun contact avec les filles ici. Je sais qu’il y en a qui ont des enfants aussi, mais je ne suis pas quelqu’un qui parle beaucoup de son enfant; et les autres n’en parlent pas non plus. Et puis parmi celles qui travaillent dans la blanchisserie, je suis la seule, je crois, qui ait un enfant… Non, je n’en parle pas.

H.W.: Et comment cela se passe quand vous rentrez à la maison? Quand vous revoyez votre fille?

"Y": C’est bien (elle rit).

H.W.: Vous n’éprouvez pas le besoin de lui dire quelque chose quand même?

"Y": Non… Si, je lui demande comment cela se passe à l’école; mais à part ça, rien.

H.W.: Donc cela continue normalement.

"Y": Oui!! Oui!! L’année passée je n’ai eu aucun problème. Non, non. A part qu’elle ne voulait plus prendre le bus pour aller à l’école. Elle disait toujours: "Allez, maintenant c’est toi qui me conduit à l’école." Mais cela a peut-être duré une semaine et puis ça s’est calmé, quoi. J’avais été absente pendant un certain temps, donc elle éprouvait le besoin d’être avec moi. Donc elle en profitait quoi. Après une semaine ça s’est calmé… (rire). Ils aiment qu’on les gâte un peu.

Elle aussi, elle part en vacances, avec mes parents. Quand elle part en vacances, elle sait que je travaille. Elle me téléphone, oui. Bon, c’est autre chose, car elle peut m’appeler, n’est-ce pas. Elle sait où je suis. Quant à maintenant, je ne peux jamais l’appeler, et elle aussi, elle ne peut pas m’appeler. Même si elle m’écrit: "Maman, appelle-moi!" Elle met même le numéro de téléphone. Peut-être qu’elle pense que je l’ai oubliée. Je n’ai pas la permission de l’appeler.

Là, il y aurait peut-être quelque chose à changer. Si on pouvait appeler les enfants une fois par semaine et leur parler à eux seuls, non pas aux amis ou aux parents, si on pouvait dire à l’enfant, surtout s’il est déjà plus âgé: "Maman va bien… C’est beau ici…" Vous comprenez. C’est ça qui me manque. Là, je ne vois pas de problèmes. Je pense que si chaque mère pouvait appeler une fois par semaine ou même moins souvent, alors l’enfant saurait que sa mère ne l’oublie pas. Elle m’écrit en luxembourgeois comme nous on le parle à la maison, mais je comprends tout ce qu’elle me dit. Elle me dit toujours: "Quand est-ce que tu reviens, appelle-moi… Comment vas-tu?" Vous voyez. Et je pense que ça serait bien si je pouvais lui dire au téléphone: "Maman va bien!" Car, vous voyez, quand c’est elle qui part en vacances, elle peut m’appeler, et moi aussi je peux l’appeler. Mais quand c’est moi qui part, elle ne peut pas me joindre. On peut seulement communiquer par lettres. L’enfant se sentirait moins seul. Il verrait que sa mère ne l’oublie pas.

Je lui écris toutes les semaines. Elle sait bien que je ne l’oublie pas car elle connaît mon écriture; mais ce serait bien si on pouvait s’appeler. (…) La première fois, je lui manquais beaucoup. Mais maintenant, cela va mieux. Bon, je sortirai bientôt. Alors elle demande toujours: "Quand est-ce qu’elle revient, maman? C’est quel jour déjà?" Ma mère me dit qu’elle ne peut pas lui dire, sinon elle ne dormirait plus (elle rit). C’est long deux mois. En plus, avant que je parte en prison, ils étaient partis en vacances au Portugal pendant un mois. Eux, ils sont revenus un dimanche, et moi je suis partie un lundi. Donc cela va faire trois mois que l’on a eu très peu de contact.

H.W.: Pourquoi vous ne voulez pas dire à votre fille que vous êtes en prison? Est-ce que vous ne pensez pas qu’après elle va vous en vouloir?

"Y": Il faut toujours regarder son propre enfant. Moi, je la connais. Je vis avec elle et… quand elle regarde la télé, et qu’elle voit un film avec des prisonniers, là on leur donne une toute autre image de la prison. Vous comprenez. Et depuis qu’elle est toute petite, dès qu’elle voit un policier, elle me dit: "Maman, t’as mis ta ceinture? Maman, tu conduis trop vite." Là, il y a quelque chose qui la tracasse. Alors je me dis, si elle venait ici et qu’elle me verrait pendant une heure, ce n’est pas beaucoup. Alors elle ne pourrait pas se faire une image de l’endroit où je vis. Si elle me demandait: "Maman, elle est où ta chambre?", alors je ne pourrais pas la lui montrer et après, elle s’imaginerait quelque chose qui ne correspond pas à la réalité et c’est ça que je veux éviter. Je ne pourrais pas lui montrer ce qu’est la prison. C’est cela qui n’est pas bien, surtout à sept ans car elle est en train de se développer elle-même. Elle commence à tout apprendre. Si je pouvais lui montrer tout ici, peut-être que cela serait différent.

Je ne peux pas dire qu’on ne me traite pas bien ici. C’est beaucoup moins dur ici qu’en France, par exemple.

Je lui ai montré le reportage sur la prison à la télé, mais cela ne l’a pas intéressée du tout. Je voulais qu’elle sache ce que représente la prison, mais elle ne l’a pas compris comme je voulais qu’elle comprenne. Cela ne l’a pas intéressée du tout.

H.W.: Quelle a été la réaction de vos parents?

Peut-être qu’elle pense que je l’ai oubliée. Je n’ai pas la permission de l’appeler. Il y aurait peut-être quelque chose à changer.

"Y": Bon ben, ils ont fini par accepter les choses. C’est normal quoi. La première fois que je suis venue, c’était très pénible pour tout le monde, et pour moi aussi. Bon, ils ont dû accepter, quoi. C’est vrai que je leur manque à la maison. Ma mère… Bon, ma mère ferme ma chambre à clé pour que personne ne puisse y entrer pendant les deux mois que je ne suis pas là. Ce n’est pas facile pour eux. Ils ne sont pas encore très vieux, mais je crois s’ils étaient plus âgés, je crois que cela leur aurait coûté deux ou trois ans de leur vie.

H.W.: Est-ce qu’il y a quelque chose qui a changé dans la relation avec vos parents?

"Y": Non… Sauf que… mon père m’a toujours surveillée: "Où vas-tu? Que fais-tu?" Pendant les cinq ans que mon affaire a traîné, c’était très pénible. Il fallait toujours que je lui dise où j’allais, ce que je faisais. Bon, cela s’est bien passé. Mon père a compris qu’il peut me faire confiance à nouveau. Je me suis mariée à seize ans. Je suis restée avec mon mari pendant deux ans et puis je suis retournée chez mes parents. Donc, à vingt-cinq, vingt-six ans je suis un enfant. Mais bon, la situation s’est améliorée; mon père me fait à nouveau confiance et ma mère aussi. Ils m’ont toujours surveillée de près. Mais bon, je me suis dit qu’ils avaient raison. J’ai fait une faute. Au travail aussi, cela se passe bien. Je n’arrive pas en retard, je ne manque pas.

En plus, j’ai vingt-six ans maintenant. Quand cela s’est passé, j’avais dix-huit ans. C’est fini maintenant. Je n’ai pas envie de revenir ici. J’ai commis une faute, mais cela ne m’arrivera plus jamais.

La seule chose qui me préoccupe ici, c’est que je ne peux pas surveiller les devoirs à domicile de ma fille. Comme mes parents sont portugais, ils ne parlent pas l’allemand ni le luxembourgeois. Ils ne peuvent pas l’aider et il faut donc que ma sœur vienne l’aider tous les jours. C’est la seule chose qui m’inquiète et je demande toujours à ma mère comment cela se passe à l’école. Il faut qu’elle réussisse à l’école. Heureusement, cela se passe bien. C’est ça surtout qui me fait flipper. Qu’elle puisse avoir des problèmes à l’école à cause de cette affaire.

H.W.: Et votre mari?

"Y": Il vient chercher D. pour les week-ends. Il peut la voir deux fois par mois. Mais maintenant, comme je ne suis pas là, il vient la voir tous les week-ends. Mais il ne sait pas que je suis ici. Je ne veux pas avoir de complications. Ainsi ma fille peut continuer à vivre comme si rien ne s’était passé.

Je trouve que ce n’est pas bien de placer les enfants dans des foyers ou dans des familles d’accueil quand les parents sont en prison. C’est pas bien ça. Ah non, si D… ah non, ça je ne pourrais pas le supporter. Maintenant, ça va, car je sais qu’elle va bien, mais si je savais qu’elle aurait des problèmes à cause de cette affaire, ce serait fini… Non, alors sérieusement, je ne le supporterais pas. Je n’ai qu’elle… Il faut que je m’en occupe bien.


Comme vous le voyez, "Y" a décidé de "tout cacher" à sa fille, comme à son ex-mari et à son entourage.

Elle entend ainsi à la fois protéger son enfant des condamnations de l’extérieur, et empêcher que sa propre fille ne la juge et ne la rejette, alors que d’une part, "elle n’est pas en âge de comprendre", d’autre part, elle ignore complètement l’univers carcéral et son fonctionnement. Dans le cas d’"Y", cela n’est possible que dans la mesure où elle n’a à passer que deux fois deux mois en prison, sa peine étant à purger sur deux années.

Il semble pourtant qu’à sept ans, un enfant est tout-à-fait capable de comprendre qu’il arrive aussi aux

adultes de faire des erreurs, de mal faire, et d’être punis pour cela. Et que choisir d’enfermer à son tour l’enfant dans le mensonge (même en se promettant de tout lui dire, plus tard), le silence et l’isolement n’est pas forcément la bonne solution.

S’avouer coupable devant son enfant d’une faute relevant de la prison n’est certes pas chose aisée; cela revient à casser l’image idéale, le modèle que se fait chaque enfant de ses parents. Mais si l’enfant arrive finalement à apprendre la vérité de la bouche d’une personne étrangère à sa famille, ne va-t-il pas en être encore plus perturbé?

De plus, il s’avère que les enfants qui savent, loin de rejeter leur mère, viennent lui rendre visite en prison, communiquent mieux et plus souvent avec elle, et constituent pour elle un grand soutien moral. Pour eux, elle se "soigne" physiquement et psychologiquement, elle se prépare à rentrer à la maison, à rentrer dans leur rôle de mère.

"On peut se demander si la meilleure réinsertion sociale n’est pas la réinsertion familiale", déclare le directeur de la maison d’arrêt des femmes de Fleury-Mérogis, célèbre prison française. Dans ce sens, être mère en prison, c’est peut-être une chance… pour la mère. E.Travostino

Stauber

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