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Les fouilles entreprises actuellement par le Ministère de la Culture, sous l’égide du Service des Sites et Monuments, ne sont que le premier pas vers une archéologie urbaine luxembourgeoise, et cela malgré leurs aspects de travail de grande envergure et de recherche multidisciplinaire. Il est évident qu’au Grand-Duché en général, et à Luxembourg en particulier, l’archéologie urbaine est inexistante; les quelques interventions qui ont lieu au cours de grands travaux essaient bien de pallier la perte des données historiques, mais elles ne font pas partie d’un projet de recherches. Il s’agit donc de fouilles "en ville" plutôt que d’une archéologie conçue pour l’étude de la vie et de l’évolution urbaine. Certes, des interventions ponctuelles de ce genre offrent aux archéologues-historiens des éléments pour mieux comprendre les structures urbaines, mais il ne suffisent pas pour dessiner l’ensemble de l’histoire de la ville. Pour mieux comprendre ce point de vue, nous voulons donner un petit aperçu des fins de l’archéologie urbaine.

La naissance de l’archéologie médiévale, vers le milieu de notre siècle, fut le premier pas vers l’élaboration de cette jeune discipline scientifique qu’est l’archéologie urbaine. Un des grands maîtres et pionniers

de l’archéologie médiévale, feu Michel de Boüard, membre de l’Institut et professeur à l’Université de Caen, la nommait la discipline, distincte de l’histoire de l’art, dont la démarche essentielle est la fouille, et qui ambitionne d’apporter à l’histoire des civilisations du moyen âge un dossier nouveau, complétant ceux qu’ont déjà fournis l’étude des textes, des monuments, des objets mobiliers¹. Et il explique cette définition. Pour s’en être tenue jusqu’ici, à ces seules sources, l’histoire du moyen âge a laissé dans l’ombre maints secteurs d’importance notable. Les méthodes traditionnelles d’enquête ne peuvent atteindre, au mieux, qu’une faible part de cette réalité que fut la vie des populations médiévales. Nous ne savons presque rien de la vie quotidienne, surtout dans les classes les plus humbles, même lorsqu’il s’agit de populations sédentaires, rurales ou urbaines. Que connaît-on, sinon grâce à des fouilles, de la structure topographique des villages et des habitations, ou même des premiers habitats seigneuriaux et des châteaux?

La fouille est un moyen qui permet de parvenir à une connaissance historique. Elle ne cherche pas la découverte d’objets, mais un ensemble de renseignements. Elle ne doit pas être considérée comme une

Im Kreuzgang der Neumünsterabtei im Stadtgrund wurde ein ganzes Stadtviertel ausgegraben. Die Sache nach den archäologischen Überresten im Hof hinter der Abtei wurde abgebrochen… (Photo: MNHA)

Les autorités
ont toujours
pris soin des
archives
écrites;
il est autant
nécessaire de
prendre soin
des archives
du sol.

distraction ou un exercice sportif. C’est un moment
de recherche qui doit obligatoirement s’achever par
une publication. Trop souvent, l’intervention archéo-
logique est assimilée au travail dans la tranchée de
fouille. Il s’agit peut-être de son aspect le plus spec-
taculaire, mais qui ne représente qu’une infime partie
de la recherche archéo-historique: un mois de fouille
suffit souvent pour une année d’études. Toute fouille
doit être publiée; c’est là une exigence de la recherche
scientifique. Sans études ni publication, la fouille n’a
aucune valeur, c’est de l’argent gaspillé.

La fouille possède des contraintes de méthode et de
techniques scientifiques. Contrairement aux archives
classiques, auprès desquelles on peut retourner à
maintes reprises, les renseignements du sol ne se li-
sent qu’une seule fois. L’archéologue lui-même dé-
truit ses informations par la fouille.

L’archéologie médiévale doit donc lire et expliquer
les restes de la culture matérielle de la civilisation
moyenneuse. Elle se sert des "archives du sous-
sol" et étudie les textes, conservés dans les archives,
en complément. Les autorités ont toujours pris soin
des archives écrites; il est autant nécessaire de pren-
dre soin des archives du sol. Mais notre discipline
archéologique n’est pas limitée dans ses ressources
aux archives sous la surface de la terre. Le patrimoine
monumental fait aussi bien partie de sa documenta-
tion. On ne peut pas imaginer l’étude d’un château
qui ne passerait pas par la fouille et par l’analyse de
ses structures conservées.

L’archéologie urbaine reprend cette approche scien-
tifique de l’archéologie médiévale, mais avec sa pro-
pre spécificité. Les premières démarches archéologi-
ques en milieu urbain se caractérisaient par des inter-
ventions très ponctuelles, p. ex. sur des monuments
bien connus par l’histoire traditionnelle, comme des
églises, des châteaux, des abbayes. Elles furent sou-
vent exécutées lors de travaux de restauration. L’his-
torien se servait parfois des résultats obtenus par les
archéologues, eux-mêmes pas ou presque pas concern-
és par la recherche en histoire urbaine. Cette archéo-
logie "dans la ville" n’a pas de lien direct avec cette
recherche historique et elle fait défaut à sa fonction
de science historique, tandis que l’histoire des
sources écrites n’évalue pas assez les possibilités des
sources matérielles et de l’archéologie. Ces dernières
années, les historiens, pratiquants une recherche
scientifique, sont devenus conscients des limites de
leurs sources et ont compris qu’ils devaient se servir
de la richesse archivale que représente les fouilles.
Souvent la fouille démontre même la discrétance en-
tre les deux types de renseignements. Nous citons un
exemple dont Michel de Bouard a fait l’expérience:
Je connais une quittance, datée de 1338, par laquelle
un maçon reconnaît avoir été payé pour la construc-
tion d’une fosse à ordures située sous le sol d’une
cuisine; le document précise la surface des maçon-
neries exécutées, le mode d’obturation de la fosse.
Or j’ai trouvé l’emplacement de cette cuisine; aucun
doute ne subsiste quant à cette localisation; les murs
sont rasés, mais le dallage demeure en place; sous
ce dallage, le sol est intact; aucune fosse n’y a jamais
été creusée. Exemple, qu’une indication précise,
d’apparence incontestable, donnée par un texte, soit
contredite de manière irréductible par une constata-
tion faite au cours de la fouille. Un autre exemple est

luxembourgeois, et récent dans sa découverte. Lors
de restaurations au rempart d’Echternach, que l’his-
toriographie touristique fait remonter aujourd’hui en-
core au haut Moyen âge, la fouille dégagea des frag-
ments de pipes dans le rempart sur lequel avait été
construite une partie de l’enceinte. Or, le tabac et la
pipe n’ont pas été communs dans nos régions avant
la fin du 16e siècle. Le résultat archéologique ne per-
met pas de dater le mur d’enceinte d’Echternach à cet
endroit avant la fin de ce siècle, malgré des réticences
locales. Le document archéologique ne peut être ré-
cusé; il faut alors soumettre le texte écrit à une sévère
et minutieuse critique qui ne semblait pas justiciable
en soi.

Jusqu’il y a une cinquantaine d’années, ces archives
du sol furent souvent mieux protégées que les docu-
ments. Malheureusement ce n’est plus le cas aujour-
d’hui, bien au contraire. La destruction systématique
des archives archéologique par de grands travaux
aussi bien que par des interventions restreintes est
due aux nouvelles techniques. Elles sont bien
connues dans le domaine des travaux publics et de la
construction, mais elles sont aussi dévastatrices p. ex.
dans le secteur de l’agriculture, où le réaménagement
des terrains et le labourage en profondeur font parfois
disparaître des sites archéologiques. Cette "érosion
de l’histoire", comme l’appelait un collègue anglais,
est très poussée en ville.

Nos villes séculaires doivent être adaptées aux be-
soins du 20e siècle, mais sans respect pour le passé.
Démolir des constructions sans valeur esthétique
n’est pas désastreux en soi. Les faire disparaître sans
le document constitue un délit contre la mémoire
collective.

Une archéologie urbaine doit partir de l’élaboration
d’une problématique historique de la ville concernée.
Cette "histoire urbaine" permet de délimiter les zones
chaudes et prioritaires des interventions archéologi-
ques, qui doivent lire et expliquer les "archives du
sous-sol". Il faut donc des critères archéologiques et
historiques qui permettent d’étudier le tissu urbain
en tant qu’occupation différente du sol, résultant
d’une implantation et d’une vie spécifique, celles de
la ville. Ils comportent aussi bien les "constructions
publiques" que les maisons ouvrières ou artisanales
avec lesquelles ils sont nécessairement en relation.

La coopération récente entre archéologues et histo-
riens ouvre ici de bonnes perspectives. La création du
Centre Luxembourgeois de Documentation et d’E-
tudes Médiévales, où des chercheurs s’occupent de
l’histoire urbaine, permet une étroite collaboration.

La recherche et l’étude des textes restent souvent
muettes dans le domaine de la "pré-histoire" de la
ville et de sa vie et culture matérielle en général. Un
exemple luxembourgeois peut illustrer cette lacune.
Malgré quelques indications et mentions d’occupa-
tion de genre artisanal dans la vallée de l’Alzette dans
les textes du haut Moyen âge, la définition et le ca-
ractère de cet habitat restent complètement inconnus:
où et comment vécurent les habitants du domaine de
Weimerskirch au 9e, 10e siècles? Pourtant cette
connaissance devrait expliquer pourquoi Sigefroid a
choisi le site de Luxembourg pour y construire son
château. Seul l’archéologie permettra d’y voir un peu
plus clair.

Mais aussi dans le domaine de l’évolution urbaine, l’archéologie apporte des données nouvelles. Les fouilles récentes sur l’enceinte de Wenceslas démontrent non seulement qu’en matière de datation nous devons prendre certaines précautions mais ils nous dessinent la vraie signification historique de ces murs, celle dont il faut instruire le grand public: "le mur de Wenceslas représente un mur construit à l’origine avec une philosophie militaire médiévale, orientée vers l’arc et la flèche, et son évolution vers un mur capable de parer l’artillerie; pendant deux siècles les ingénieurs militaires ont cherché en continue à adapter l’enceinte médiévale aux tirs d’artillerie et aux boulets de canons." A ce sujet, le silence des sources écrites est absolu.

Un autre domaine de recherche où l’archéologie est pour ainsi dire la seule source d’informations est celui de la vie quotidienne. Même pour des périodes où

les textes sont abondants, nous ignorons la vie matérielle dans les maisons bourgeoises, leurs techniques de constructions, leurs relations avec le tissu urbain des rues, etc.

Expliquer l’histoire urbaine au grand public n’est pas une tâche aisée. Elle suppose une très bonne documentation de base. Vu le nombre de domaines où "l’histoire par les textes" nous abandonne sans ressources, l’archéologie ou "l’histoire par les sources matérielles" devient un facteur prépondérant de la recherche et de la présentation des résultats de cette recherche aussi bien en salle (musée) qu’en plein air.

Johnny de Meulemeester

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