Pouvons-nous envisager une société postcroissance?

Note de lecture sur trois publications récentes qui apportent peut-être quelques éléments de réponse

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Note de lecture sur trois publications récentes qui apportent peut-être quelques éléments de réponse

Dans le cadre de sa réflexion sur de nouveaux indicateurs du bien-être, le groupe de travail conjoint entre le Conseil économique et social (CES) et le Conseil supérieur pour un développement durable (CSDD) vient d’organiser, au courant du mois d’octobre, des Ateliers sur le développement durable d’une part, et sur la qualité de vie d’autre part¹. Si le concept de développement durable semble aujourd’hui assez clair (c’est un développement économiquement efficace, socialement équitable, écologiquement soutenable et respectueux de la diversité des expressions culturelles), il n’en est pas de même du concept de qualité de vie : si des indicateurs objectifs comme la capacité à acheter des biens et services restent présents, il y a surtout des indicateurs subjectifs qui interviennent, portant plus d’attention aux ressentis, aux aspirations et aux valeurs des individus².

Comment passer de la société du « beaucoup avoir » pour quelques-uns à une société de bien-être durable pour tous ? Comment apprendre à promouvoir le « bien-être » humain et planétaire, et pour pouvoir le mesurer, comment développer notre capacité à mettre en œuvre les principes de responsabilité, de solidarité, d’altérité ?

Ces questions nous montrent que redéfinir le tableau de bord de notre richesse nationale implique, sinon au préalable, du moins parallèlement à la réflexion sur de nouveaux indicateurs, une interrogation et une mise en débat de ce qui fait « valeur », de ce qui compte effectivement, de ce qui fait sens dans les

échanges, de la place octroyée à la dimension démocratique du « bien vivre ensemble ».

Si ces interrogations sont déjà présentes dans le désormais fameux rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi sur la mesure des performances économiques et du progrès social³, trois publications récentes les développent et les approfondissent, en réinterrogeant le concept de croissance.

Prosperity without Growth? The transition to a sustainable economy, par Tim Jackson

Le rapport fait pour la Commission pour le développement durable du Royaume-Uni nous oblige à regarder au-delà des conceptions habituelles du progrès social et à affronter les défis économiques du futur.

La croissance, telle que nous la pratiquons, est dans l’impasse. Il faut repenser nos modèles de développement et renoncer à la religion du produit intérieur brut (PIB). Cela implique-t-il un retour aux privations ? Nullement. Les études effectuées de par le monde montrent qu’une fois atteint un niveau de revenu situé entre la moitié et les deux tiers de ce qu’il est aujourd’hui aux USA, le sentiment de bien-être n’augmente plus en relation avec l’accroissement des revenus. Renoncer à la croissance, ce pourrait donc être simplement renoncer au « toujours plus » du consumérisme, à la recherche vaine de la distinction par les colifichets du « je le vaux bien » narcissique.

Raymond Weber

Comment passer de la société du « beaucoup avoir » pour quelques-uns à une société de bien-être durable pour tous ?

Une telle révolution, non seulement économique mais également culturelle, est possible, nous disent la commission britannique et Tim Jackson, qui indiquent, en s’appuyant sur les travaux de l’économiste canadien Peter Victor, que cela permettrait également de travailler moins.

Il convient donc de dissocier la prospérité de la croissance et de passer d’une économie qui vise à l’opulence ou à l’utilitarisme à une économie qui vise à l’épanouissement humain et dont la place dans la société doit être reconsidérée conséquemment pour tenir pleinement compte du social, du culturel et de l’écologie.

Tim Jackson s’en prend aussi à un des nœuds essentiels du défi : il enrichit son analyse par une exploration de la théorie macroéconomique pour comprendre comment stabiliser l’emploi sans passer par la case croissance.

Il nous invite donc non à une simple décroissance synonyme de récession, mais à une transition progressive à une prospérité alternative à la croissance.

Ce que Prospérité sans croissance nous propose va certainement plus loin qu’une réévaluation des instruments de mesure : c’est une invitation à changer la mappemonde intellectuelle sur laquelle il faudra apprivoiser ces instruments pour réapprendre à se repérer, à s’orienter et à trouver une voie commune qui préserve les intérêts de chacun.

Postwachstumsgesellschaft. Konzepte für die Zukunft, travail collectif sous la direction d’Irmi Seidl et d’Angelika Zahrnt

La thèse centrale de ce livre collectif est que la société postcroissance ne dépend pas existentiellement de la croissance économique, qui n’est pas un impératif, ni une fin en soi et ne saurait plus être le paradigme de l’économie, de la politique et de la société. Trois caractéristiques définissent cette société postcroissance :

  • « es findet keine Politik zur Erhöhung des Wirtschaftswachstums statt;
  • wachstumsabhängige und wachstumstreibende Bereiche, Institutionen und Strukturen werden umgebaut, so dass sie von Wirtschaftswachstum unabhängig sind;
  • das Wachstum von Energie- und Ressourcenverbrauch inkl. Fläche und Biodiversität wird gestoppt und der Verbrauch entsprechend den Nachhaltigkeitszielen zurückgefahren ».

Le livre, à la rédaction duquel ont participé non seulement des économistes, mais aussi des philosophes, des sociologues, des politologues, des historiens, se termine par 12 thèses pour une société postcroissance dans les domaines suivants : assurance vieillesse, santé, éducation, marché du travail, justice distributive, consommation, politique fiscale, efficience des ressources, corporate responsibility, marchés financiers et banques, finances publiques, démocratie-citoyenneté-participation.

Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire, du professeur Jean Gadrey

Le professeur Gadrey, membre de la commission Stiglitz et expert des comptes de la richesse, part de deux constatations :

  • le PIB ne mesure ni le bien-être ni la soutenabilité écologique et sociale ;
  • la croissance, présentée par nos dirigeants comme un remède à tous les maux pour réduire le chômage, régler le problème des retraites, résorber les inégalités et combattre la pauvreté ou surmonter la crise écologique, n’est plus une solution, mais un problème, un facteur de crise et un obstacle au progrès.

L’objectif principal n’est donc pas de proposer une énième critique du dogme de la croissance comme solution universelle aux problèmes du monde. Cette critique, nécessaire à des prises de conscience, tomberait largement à plat si des alternatives n’existaient pas pour une refondation désirable, si ces alternatives n’étaient pas crédibles ou s’il semblait utopique de les mettre en œuvre dès maintenant. Ce livre est d’abord

consacré aux perspectives d’une autre trajectoire, aux contours d’une autre modernité, au bien-vivre dans un monde soutenable, et à ce qu’il faudrait entreprendre sans tarder pour enclencher cette grande bifurcation. Mais, pour ces scénarios alternatifs post-croissance, une condition est nécessaire sans être suffisante : une forte réduction des inégalités sociales, dans le monde et dans chaque pays. Faute de remplir cette condition, on n’atteindra pas les objectifs de reconversion et, en particulier, on ne résoudra pas la crise écologique.

Jean Gadrey ne cache pas que le niveau de vie matériel diminuera sans doute. Mais cela sera compensé par de meilleurs services (transports, logements sociaux, etc.), une meilleure alimentation, plus de temps libre, des liens plus durables, plus de lien social, etc. Sans oublier qu’une telle société du « mieux-être » et non plus du « plus-avoir » redynamisera notre démocratie sur la base d’une économie sociale et solidaire, responsabilisant le citoyen et permettant l’éclosion de nombre d’initiatives de la société civile (voir p.ex. les 50 propositions pour changer de cap, du Labo de l’économie sociale et solidaire)⁷.

Comme le disait déjà Confucius : Der Weg ist das Ziel (le chemin est le but). La réflexion sur la croissance et les nouveaux indicateurs du bien-être vaudra autant par les processus de débat public et d’implication de tous les acteurs dans la réflexion que par ses résultats.

Il faut donc espérer que le groupe conjoint CES/CSDD va « restituer » le rapport technique sur les trois ateliers à ceux qui l’ont accompagné dans sa réflexion et qu’il n’aura pas peur d’y intégrer des réflexions un peu plus critiques sur la croissance, telles qu’exposées dans les trois publications ci-dessus.

1 Un premier atelier avait porté sur les comptes nationaux et le PIB, en mai dernier.

2 La préoccupation de la qualité de vie est d’ailleurs omniprésente dans le dernier Rapport PNUD (2010) sur le développement humain qui porte sur « la vraie richesse des nations : les chemins du développement humain ». Voir www.hdr.undp.org/fr/

3 Cf. www.stiglitz-sen-fitoussi.fr/documents/rapport_francais.pdf; disponible en deux livres chez Odile Jacob : Richesse des nations et bien-être des individus ; Vers de nouveaux systèmes de mesure (2009)

4 La version anglaise est téléchargeable sous www.sd-commission.org.uk/, alors que la version française est éditée chez etopia/de boeck, Planète en jeu, 2010.

5 Paru au Metropolis Verlag, Marburg 2010

6 Paru aux Alternatives économiques/Les Petits Matins 2010. Signalons une nouvelle édition du livre que Jean Gadrey a publié avec Florence Jany-Catrice sur « les nouveaux indicateurs de richesse » (La Découverte, 2005, 2007 et 2009)

7 Cf. www.lelabo-ess.org/propositions/50-propositions-pour-changer-de-cap

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