Privilégier la transformation plutôt que la démolition

Chaque minute, un bâtiment est démoli en Europe, avec de lourdes conséquences sur le plan écologique, social, économique et culturel. HouseEurope! est une initiative citoyenne qui milite pour une transformation du secteur de la construction afin de faire de la rénovation des bâtiments existants la norme. 

Une histoire de démolition

La pratique de démolir des constructions existantes pour faire place à du neuf existe depuis toujours. Le renouvellement de la ville à des fins de densification, de modernisation ou de rendement a eu lieu bien avant la naissance du mouvement moderne. 

Un des plus grands architectes du XIXe siècle, Karl Friedrich Schinkel (1781-1841), n’aimait pas les bâtiments baroques et n’hésitait pas à inciter à leur démolition. Le baron Haussmann (1809-1891) a, quant à lui, démoli une grande partie de la vieille ville au bord de la Seine pour réaliser ses célèbres percées et créer un Paris plus salubre, plus moderne, mieux armé pour la défense et doté d’une surface utile beaucoup plus grande. 

De nombreux gratte-ciels sont également démolis à travers les Etats-Unis au début du XXe siècle, alors qu’ils ont à peine dépassé une décennie d’existence, pour construire plus haut et rentabiliser le sol. Un des exemples les plus frappants est celui du Pabst Hotel à New York, démoli en 1903, cinq ans seulement après que ne soit finalisée sa construction1

De son côté, le mouvement moderne érigera la tabula rasa en principe fondamental de son urbanisme, l’espace laissé par la démolition faisant place à un développement urbain fonctionnaliste et aussi aéré que possible. Dans l’après-guerre, le processus de démolition et de reconstruction est étroitement lié à la spéculation foncière, comme le décrit Daniel M. Abramson dans son livre Obsolescence2. L’obsolescence architecturale s’inscrivant dans le processus dynamique du capitalisme où les innovations viennent remplacer et détruire les anciennes activités et technologies moins productives, ce que Josef Schumpeter (1883-1950) a nommé le principe de la « destruction créatrice », principe qui domine encore aujourd’hui notre système productif et notamment la Silicon Valley. 

Comme l’écrivait autrefois la grande critique Ada Louisa Huxtable : « Aucun art n’est aussi éphémère que l’architecture. […] Toutes ces briques et ces pierres massives ne signifient rien, le béton est aussi volatile que l’air. Les monuments de notre civilisation sont généralement construits sur des terrains négociables ; leur valeur diminue lorsque la valeur du terrain augmente3. »

Le point culminant de la séquence de destruction dans le cadre de la spéculation foncière et des mécanismes d’amortissement a été atteint à Tokyo dans les années 1980, où la durée de vie moyenne des bâtiments ne dépassait pas dix-sept ans. Il s’agissait souvent de gratte-ciels qui devaient être démolis, car le prix du foncier exigeait davantage de surface utile et les bâtiments n’avaient plus aucune valeur pour les promoteurs.

Le Luxembourg a également vécu différentes phases de destruction qui ont notamment fait disparaître la plupart des immeubles historiques du boulevard Royal. Bien d’autres immeubles emblématiques à travers le pays, comme la tour Hadir (illustration 1) à Differdange ou encore la gare de Jean Prouvé à Esch-sur-Alzette, ont été démolis, emportant avec eux une partie de l’histoire culturelle et architecturale du pays. Plus récemment, les Luxembourgeois ont vu disparaître sous leurs yeux le bâtiment de la Sécurité sociale, un des rares, avec l’ancien Bureau des recettes à Esch-sur-Alzette, à afficher une esthé­tique space age avec ses fenêtres à angles arrondis jaune et orange.

La tour Hadir pendant les préparations pour sa démolition en 2014 à Differdange © Philippe Reuter / revue

Bien que ces dernières années, le pays se soit doté d’instruments légaux plus efficients pour protéger son patrimoine, la croissance démographique constante des décennies précédentes exerce une pression sur le foncier qui ne cesse de grandir. Il y a encore quelques années, il était courant de croiser des bannières de promoteurs cherchant des terrains et des « maisons à démolir » (illustration 2). 

© Maribel Casas

Si la démolition se poursuit au rythme actuel en Europe, près de deux milliards de mètres carrés de surface bâtie seront perdus d’ici 2050, ce qui correspond à peu près à la superficie de Paris et de Berlin, ou à un peu moins de la moitié de la superficie du Luxembourg. Ces surfaces, si elles étaient correctement rénovées, transformées et adaptées, pourraient permettre de résoudre la crise du logement qui sévit dans de nombreux pays européens. C’est en partant de ce constat que l’initiative citoyenne européenne HouseEurope! tient son nom. 

Les bâtiments sont aujourd’hui traités comme des investissements, au Luxembourg comme ailleurs. Ils ont largement perdu leur valeur d’usage pour acquérir une valeur purement marchande, qui relègue bien souvent la qualité architecturale et spatiale au second plan, en faveur de la rentabilité. Et alors que la crise du logement s’aggrave dans toutes les villes européennes, quelle que soit leur taille, la spéculation fait que de nombreux espaces restent vides dans l’attente de prendre de la valeur.

Pourquoi la démolition est-elle un non-sens ?

La construction représente aujourd’hui 36 % du bilan carbone de l’Union européenne. Ce chiffre ne prend en compte ni les infrastructures (ponts et routes), ni le transport des matériaux de construction, ni les émissions liées à la démolition. C’est pour cette raison que les experts estiment que les émis­sions imputables au secteur de la construction seraient plutôt de l’ordre de 50 %. 

En Europe, un bâtiment est démoli chaque minute. L’énergie grise, c’est-à-dire l’énergie dépensée pour extraire, transporter et transformer une ou plusieurs matières premières en matériaux de construction, est alors perdue. Pour donner un ordre de grandeur, rien que la production de béton représente 8 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, la production des matériaux de construction 11 %. La quantité d’énergie consommée par un bâtiment pendant son utilisation, appelée aussi énergie d’utilisation, n’atteint généralement un niveau égal à celui de l’énergie grise que quarante à cinquante ans après sa construction. L’énergie grise est donc l’éléphant blanc de la transition. Elle est perdue lorsqu’un bâtiment est démoli et elle est à nouveau nécessaire pour sa reconstruction. 

Le secteur de la construction est non seulement un gros consommateur de ressources, puisque plus de la moitié des matières premières extraites dans le monde sont destinées à la construction, mais aussi un grand pollueur : environ 35 % des déchets européens lui sont imputables, chiffre qui atteint les 80 % au Luxembourg. Dans un contexte de crise environnementale et d’épuisement des ressources comme celui que nous traversons actuellement, la réutilisation de l’existant constitue donc un enjeu majeur. 

L’Union européenne avait annoncé une vague de rénovations dans le cadre du pacte vert pour l’Europe. A ce jour, seulement 25 % du parc immobilier européen à été rénové, ce qui veut dire qu’au rythme de rénovation actuel de 1 % par an, il faudrait trois fois plus de temps pour atteindre les objectifs initialement fixés. En même temps, Eurostat constate que 38 % de tous les bâtiments de l’Union européenne sont sous-utilisés. 

Nous sommes donc face à un important réservoir de surfaces qui pourraient être mobilisées. A celles-ci pourraient également s’ajouter celles des bâtiments dont il est possible d’anticiper l’obsolescence en raison d’évolutions socioéconomiques : les centres commerciaux, les bâtiments tertiaires en dehors des villes, les concessionnaires d’automobiles, etc.

L’impact social et culturel de la démolition

Si la démolition est, d’un point de vue écologique, une aberration, son impact social et culturel n’est pas des moindres. Souvent, lorsque les édifices sont reconstruits à neuf après une démolition, ils sont vendus ou loués à des prix bien supérieurs et souvent inaccessibles aux occupants précédents. C’est surtout cette augmentation de la valeur qui rend le processus de démolition et de reconstruction moins cher. De plus, il arrive souvent que la valeur historique ou patrimoniale d’un édifice soit reléguée au second plan, la dimension financière prenant toujours le dessus. Alors que cinquante ans auparavant, le Conseil de l’Europe proclamait l’Année européenne du patrimoine architectural, visant à sensibiliser le pu­blic à l’importance culturelle, sociale et économique des bâtiments historiques. Cependant, ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est le soin et la réparation de toute substance bâtie et pas seulement des édifices qui ont une valeur patrimoniale.  

Logement ou écologie :
doit-on vraiment choisir ?

Dans le débat public actuel, aborder la question du logement et des défis écologiques est souvent considéré comme contradictoire. On pense trop souvent que la seule solution consiste à démolir les bâtiments à faible densité pour les remplacer par des bâtiments à plus forte densité. Ou bien à construire sur des terrains vierges. Cependant, ces deux phénomènes qui ont marqué l’histoire des villes ne sont plus soutenables et il appartient aux architectes et aux urbanistes de montrer comment surmonter cette contradiction. Nous ne voulons pas nier que construire sur des bâtiments existants est un plus grand défi que de construire sur un terrain vierge. Cela s’explique en grande partie par le fait que lors d’un changement d’affectation, on doit respecter les normes applicables aux nouvelles constructions, ce qui rend la reconversion trop coûteuse. Il est donc nécessaire de rendre la rénovation, la réhabilitation et la reconversion plus simples, plus désirables et moins chères. C’est dans cette optique que HouseEurope! a proposé un projet de loi qui ne se veut pas prohibitif, mais qui cherche à stimuler davantage le travail avec l’existant. Il se base sur quatre piliers :

  • Réduction fiscale. Des exonérations de TVA pour les rénovations de bâtiments (ce qui est déjà le cas au Luxembourg pour le logement) et la réutilisation de matériaux permettraient de stimuler le marché de la rénovation et de réduire les émissions de gaz à effet de serre dans le secteur de la construction.
  • Critères d’évaluation équitables. L’adoption de normes obligatoires à l’échelle européenne pour évaluer non seulement les risques, mais aussi le potentiel des bâtiments existants, encouragerait l’investissement dans la rénovation.
  • Approche holistique. L’introduction d’évaluations du cycle de vie complet des bâtiments, afin de mesurer leur empreinte carbone totale ‒ des émissions passées à celles d’aujourd’hui et de demain ‒ permettrait de leur attribuer une valeur environnementale juste.
  • Subventions à la rénovation. Des financements adaptés pour soutenir les projets de rénovation à l’échelle de toute l’Europe, ainsi que des conditions de marché équitables entre le parc existant et les constructions neuves.

Le travail avec l’existant représente une opportunité de repenser les métiers liés à la production de l’espace et ce sont surtout les petites entreprises, des artisans et des architectes qui pourront en tirer parti. Au Luxembourg, nous comptons désormais de nombreux projets exemplaires dans ce sens, comme le 1535° à Differdange ou le Vewa à Dudelange, qui montrent que non seulement il est possible d’adapter un bâtiment existant en gardant une certaine qualité architecturale et spatiale, mais que le projet architectural peut être aussi porteur d’un projet qui bénéficie plus largement à la société. 

Si vous partagez cette perspective, nous vous invitons à signer la pétition HouseEurope! et à en parler autour de vous : www.houseeurope.eu  


Florian Hertweck est architecte cofondateur du bureau less yellow et professeur à l’Université du Luxembourg, où il dirige le programme de master en architecture.

Maribel Casas est architecte et historienne de l’architecture. Elle est la directrice du Luxembourg Center for Architecture (LUCA).


1 Daniel M. ABRAMSON, Obsolescence: An Architectural History, Chicago, The University of Chicago Press, 2016.

2 Ibid.

3 Ada Louisa HUXTABLE, Will They Ever Finish Bruckner Boulevard?, Berkeley, Los Angeles, University of California Press, (1963) 1989, p. 232.

Als partizipative Debattenzeitschrift und Diskussionsplattform, treten wir für den freien Zugang zu unseren Veröffentlichungen ein, sind jedoch als Verein ohne Gewinnzweck (ASBL) auf Unterstützung angewiesen.

Sie können uns auf direktem Wege eine kleine Spende über folgenden Code zukommen lassen, für größere Unterstützung, schauen Sie doch gerne in der passenden Rubrik vorbei. Wir freuen uns über Ihre Spende!

Spenden QR Code