Prostitution enfantine

Un commerce comme un autre? (aus: Politis, 5.9.1996)

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Au coeur de l’été 1996, la Belgique a traversé une épreuve dont l’émotion a franchi les frontières et les océans. Elle ne pouvait imaginer, ni les pays voisins, qu’un drame d’une telle gravité pouvait lui arriver. Pourtant, la Belgique, et la France, et d’autres, savaient que cela existait dans le monde. Il y a cinq ans, les courageuses démarches de Marie-France Botte, une jeune Belge précisément, avaient révélé la gravité du problème des enfants prostitués en Thaïlande. Avant ses interventions, ni les récits, ni les images (ni les publicités à peine voilées) ne manquaient; mais en plongeant délibérément, au prix de sérieux risques personnels, dans le milieu même des enfants et de leurs geôliers, elle avait contribué à faire mieux comprendre le processus suivant lequel des filles souvent prépubères étaient emmenées depuis leurs villages pour alimenter les fameux bordels de Bangkok ou des plages. Cette information avait permis une certaine prise de conscience et mobilisé quelques efforts humanitaires… Mais, en ce mois d’août 1996, nous avons appris que l’Europe ne pouvait plus, avec certitude, tenir ses propres enfants à l’abri.

Car, en Belgique, il ne s’agissait plus de l’acte de pulsion incontrôlé d’un de ces

pervers isolés dont aucune population ne peut se dire protégée, mais d’un enchaînement d’actes criminels organisés dans des

Pour la première fois depuis la création des grandes institutions internationales, des représentants de ces dernières, ainsi que des gouvernements d’une centaine de pays, se retrouvaient au coude à coude avec des organisations non gouvernementales afin d’envisager les moyens à mettre en oeuvre pour mettre fin à ce cataclysme dont sont victimes un million d’enfants de par le monde.

ramifications non encore éclaircies à ce jour. Le sort de Julie et Melissa, à la veille du congrès de Stockholm, illustrait très exactement ce contre quoi ce rassemblement

ment prétendait lutter, et apportait la plus tragique démonstration de son urgence.

Il venait d’être prouvé que, malgré le confort économique et social dont jouissent les pays européens, le sort de ces milliers de petites filles anonymes de la lointaine Thaïlande, enlevées à leur famille, séquestrées, maltraitées, violées, et mourant sous les coups ou infectées par le sida, pouvait devenir celui d’un des leurs et prendre un visage et un nom.

Cela dit, le drame de la Belgique n’a rien changé au programme ni au contenu de la rencontre de Stockholm parce qu’il n’a rien appris de nouveau à ses organisateurs. Tout au plus a-t-il attiré l’attention de l’opinion publique sur l’événement de Stockholm et permis une couverture exceptionnelle de la part des médias.

C’est donc bien sur le problème de la prostitution enfantine et sur ceux qui lui sont apparentés que se réunissaient, à Stockholm, après une longue préparation, un millier de personnes dans le cadre du Congrès mondial contre l’exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales. Du jamais vu puisque, pour la première fois depuis la création des grandes

institutions internationales, des représentants de ces dernières, ainsi que des gouvernements d’une centaine de pays, se retrouvaient au coude à coude avec des organisations non gouvernementales afin d’envisager les moyens à mettre en oeuvre pour mettre fin à ce cataclysme dont sont victimes un million d’enfants de par le monde.

Il y a dix ans, une poignée d’associations et d’intervenants des cinq continents s’étaient retrouvés en Allemagne pour faire une évaluation de la réalité du tourisme dans un certain nombre de pays du tiers-monde. Une enquête, menée dans

menté, que cette pratique est dans la nature et la culture locales, il peut très bien, sans être un pédophile ou un pervers, toucher à son tour aux enfants. Il suffit alors d’une information largement diffusée pour qu’il commence à comprendre que ces enfants-là sont autant des enfants que ceux de son propre pays, de son voisinage, de sa famille, avec les mêmes peurs et les mêmes fragilités.

La campagne Ecpat, dans un certain nombre de pays, a donc entrepris de vastes opérations d’information des touristes, avec la complicité d’un certain nombre d’agences de voyages. Il ne fait aucun

"Dans cette peinture, j’ai représenté un adulte qui fait de vilaines choses à une fille et qui lui détruit le coeur". Mustakem, 16 ans, vendeur à Dehli, 14 août 1996

trois pays du sud-est asiatique, avait donné la mesure du drame. Une campagne avait été lancée et pris le nom d’Ecpat: End child prostitution in Asia tourism…

Le touriste-consommateur est un personnage ambivalent. Curieux, avide de choses nouvelles, soucieux d’en avoir pour son argent, ses habitudes politiques et militantes éventuelles mises entre parenthèses pour quelque temps, il va au-devant de l’aventure. Et, quand on lui dit que se servir sexuellement des enfants est une chose courante, que l’enfant qu’on met à sa disposition est aguerri et expéri-

doute que ces campagnes ont été efficaces auprès des touristes de bonne volonté. Malheureusement, tous ne le sont pas…

C’est ainsi que, malgré la réussite indéniable de cette information et malgré l’adoption de mesures efficaces par plusieurs pays d’Asie du Sud-Est, le mal s’est répandu, touchant maintenant la plupart des pays, à commencer par ceux de l’Est européen et de l’Amérique latine. Il ne suffisait donc pas qu’un pays se protège. Il fallait prévoir des dispositifs coordonnés et harmonisés au niveau international. Il fallait aussi organiser et ajuster répression et prévention à l’échelon planétaire.

Un exemple parmi bien d’autres illustre cette démarche, parce qu’il fut contempo-

rain des premiers pas de la campagne Ecpat, et qu’il démontre plus clairement que d’autres les mécanismes en cause. Un village des Philippines connut un bref succès lorsqu’il fut choisi par Coppola, le célèbre cinéaste, pour y tourner le film à succès Apocalypse Now. Des centaines de personnes, techniciens et autres professionnels, s’y installèrent pendant de longs mois pour le tournage. Le village connut le vertige des dollars et créa des emplois adaptés à la nouvelle demande.

Mais, à la fin du tournage, la population fut économiquement déstabilisée et un réseau très actif de pédophiles occupa le vide créé, ne tardant pas à mettre la main sur plusieurs dizaines d’enfants. La population se laissa entraîner à vivre de la prostitution de ses propres enfants. L’homme qui était à la tête du réseau fut arrêté ainsi que des étrangers de plusieurs nationalités. La plupart furent expulsés avec interdiction de revenir sur le sol philippin. Mais on apprit par la suite que bon nombre d’entre eux avaient repris leurs activités criminelles dans d’autres pays, voire dans leur pays d’origine.

La réalité est que toute fragilisation d’une population est de nature à entraîner à plus ou moins brève échéance la mise en objet des enfants, garçons et filles, et dès leur plus jeune âge. Toute déstabilisation politique s’accompagne d’une délinquance qui s’y adapte. Il ne s’agit parfois que d’une débrouillardise à la limite des lois, qui peut aller parfois beaucoup plus loin. Il ne manque jamais de "débrouillards" pour s’enrichir de la misère des autres. Il s’agit souvent de sinistres personnages, organisés en réseaux internationaux. Car il est rare qu’il n’y ait pas, quelque part, un réseau lucratif qui ajuste l’offre et la demande, la misère des uns et le plaisir des autres.

Dans certains pays, c’est dès la maternelle que les institutrices donnent une première information sur le sida. Car ce sont des tout-petits qui arrivent à l’école en pleurant des blessures occasionnées par les pédophiles. Plus couramment, c’est dès 8 ou 10 ans que les filles sont menacées. Il faut parler des soins, il faut parler de la prévention.

A Stockholm, la semaine consacrée à ce drame, aux recherches et aux mesures à prendre pour prévenir et guérir la détresse que connaissent les enfants victimes d’exploitation sexuelle, ouverte sur une connivence émotionnelle, s’est poursuivie sur une entrée progressive dans une réflexion mobilisant les compétences les plus pointues. Identifié et reconnu, le problème fut étalé dans la crudité de statistiques encore insuffisantes, et toujours en hausse, sans cesse en hausse. Même parmi les participants à la conférence, pourtant sélectionnés et préparés, certains ont dit leur effarement devant l’importance du drame.

Des représentants d’ONG présentes sur les régions de grande précarité ont tenu à dire que, même dans la pauvreté, la famille traditionnelle conserve son ciment et ses valeurs traditionnelles. Il est pourtant des seuils au-delà desquels la famille éclate et l’enfant est laissé à l’abandon. La

rue l’attend, ses violences et ses risques. La prévention passe donc par la prise en charge des enfants de la rue. Ils sont des millions dans le monde, et de plus en plus présents dans les pays riches.

Quant à la société occidentale, du coeur même de ses conforts, elle sécrète ses propres violences. La circulation des personnes, qui s’identifie d’année en année par le tourisme, avec son lot de nouveaux comportements, connaît aussi une accélération par la diffusion des informations, ouvrant ainsi la porte à des délinquances jusqu’alors limitées. Bien sûr, les Etats-Unis sont les premiers à être frappés de plein fouet et massivement par l’emballement des réseaux électroniques; ils ont dû à la hâte prendre des mesures à grande échelle, juridiques et policières, contre une pornographie enfantine qui s’est développée et diffusée très rapidement sur les autoroutes largement ouvertes par les nouvelles technologies. Ce nouveau fléau est en rapide croissance dans les pays développés. Internet est en train de prendre largement le relais de notre Minitel national, qui avait déjà fait bien des dégâts dans ce domaine.

La plupart des pays représentés à Stockholm ont été pris d’une saine émulation pour ne pas être en reste par rapport à

leurs voisins dans cette course à la législation la mieux adaptée, le système policier le plus efficace, et la prévention la plus appropriée. C’était à qui renchérirait sur l’émotion, afficherait les efforts réalisés dans son propre pays, et proclamerait haut et fort qu’il fallait aller plus loin. Il y eut quelques surprises qui, n’était la gravité du sujet, auraient pu paraître cocasses, lorsque par exemple l’ambassadeur de la Birmanie/Myanmar, s’apitoyant sur le malheur des enfants victimes et pressant l’assemblée de prendre les mesures qui s’imposaient fit remarquer que la société birmane était sans aucun doute, de par la force de sa culture et l’attention qui y est portée aux enfants, protégée d’un tel fléau, et protestait que l’ouverture au tourisme ne pouvait qu’apporter à la population le bien-être qui la mettrait définitivement à l’abri. Sachant que cette ouverture au tourisme ne s’est pas faite sans de graves atteintes aux populations (villages rasés, populations déplacées, enfants utilisés pour des travaux obligatoires sans rémunération), on ne peut que craindre que, justement, dans un pays comme celui-ci, le fléau ne surgisse et ne s’amplifie. Fait significatif et inquiétant: pour ce pays blessé par la dictature, aucune ONG n’était présente pour parler un autre langage.

Mais les très grand moyens mis en oeuvre, à Stockholm, la mobilisation considérable, la présence massive de participants de tous les continents et les engagements pris seront-ils suffisants pour éradiquer l’une des plus graves menaces qui pèsent sur les enfants de la planète: leur chosification à des fins commerciales? Et si les fléaux dénoncés n’étaient que les révélateurs ultimes d’une planète qui, de G7 en G7, s’oriente vers une situation invivable? Et s’il fallait enfin comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de guérir et de prévenir ces maux-là, mais s’interroger sur les mécanismes prétendument incontournables que les plus puissants de notre planète lui imposent? Et si c’était à ce prix-là seulement que les enfants, notre futur, pouvaient être protégés?

Les organisateurs de Stockholm avaient tenu à ouvrir un débat sur les "valeurs" en invitant des représentants de quelques-unes des grandes familles spirituelles et philosophiques des divers continents. Et si, comme le prétendent certains représentants du Sud, le vrai problème était là?

Dora Valayer

Dora Valayer est l’animatrice de l’association Transverses, 7, rue Heyrault, F-92100 Boulogne.

in: Politis, 5 septembre 1996

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