Rompre le silence
Les abus sexuels des enfants au Luxembourg
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Roger Folmer
Les abus sexuels des enfants au Luxembourg
Rompre le silence
Abus sexuel est en soi un terme inadéquat. Il laisse sous-entendre qu’il y a un bon et un mauvais usage des enfants, comme… d’objets. Or, l’enfant n’est pas un objet, mais dès sa naissance un petit être humain avec ses besoins et ses droits bien précis, en particulier celui à l’intégrité corporelle. – Mais à défaut de mieux nous allons utiliser ce terme, tout en gardant à l’esprit qu’il est loin d’être idéal et quelque peu significatif de notre société de consommation.
D’aucuns pensent que les abus sexuels d’enfants n’existent pas au Luxembourg. Pas chez nous! Qu’ils se détrompent. Ce n’est pas parce que les faits sont rarement portés à la connaissance du grand public qu’ils n’existeraient pas. En cette matière nous ne sommes pas mieux lotis qu’à l’étranger.
Quelques précisions statistiques d’abord: du point de vue international on estime qu’une fille sur quatre et un garçon sur 8 sont victimes d’abus sexuels avant 18 ans.
1 fille sur 25 et 1 garçon sur 33 déclarent avoir été violés.
1 agresseur sur 4 est un membre de la famille.
8 fois sur 10 l’enfant est victime d’abus sexuels répétés, parfois pendant des années.
En Allemagne chaque année 300.000 enfants, dont 25.000 petits garçons sont sexuellement abusés, que ce soit sous forme d’attouchements ou de diverses manipulations exigées ou pratiquées sur le corps de l’enfant. Et au maximum un enfant sur 20 dépose plainte.
Souvent plusieurs enfants sont victimes dans une famille, plusieurs sœurs, mais aussi des frères. Souvent les parents abusants ont été eux-mêmes victimes d’abus sexuels pendant leur propre enfance.
Comme dans les autres pays nous ne pouvons qu’estimer le nombre d’abus sexuels et prendre en compte
ceux qui viennent nous consulter pour de tels problèmes.
Or, les chiffres d’enfants abusés qui viennent au Planning Familial sont éloquents:
de 1984 avec 30 viols, dont 11 mineurs et 4 incestes,
nous sommes passés en 1990 à 129 viols dont 105
mineurs (parmi eux pour la première fois le chiffre
de 13 garçons) et 59 incestes.
Jusqu’au 31.8.91 nous avons noté 115 cas de viols
parmi lesquels 84 mineurs (dont 14 garçons) et 49
incestes.
Les enfants concernés peuvent être des bébés de 6
mois aussi bien que de jeunes enfants et des adoles-
cents.
Les familles concernées relèvent de toutes les
couches sociales et sont à 80% luxembourgeoises. Il
faut relever que dans les milieux aisés il est encore
plus difficile pour un enfant d’appeler à l’aide, l’in-
compréhension et le scandale qu’elle, il, risque de
causer étant jugés plus intolérables.
De ces chiffres réels, mais relevés uniquement dans
les centres de Planning Familial il faut retenir que
pour chaque cas il y en a au moins 4 qui se taitront.
Conclusion concrète: dans un groupe de dix adoles-
cents venus dans un centre pour information et édu-
cation sexuelle il y en aura 1 à 2 qui auront subi ou
adressent encore des abus sexuels. Il est donc utile de
mentionner ces réalités pour que l’enfant sache
qu’elle /il peut en parler.
Une question se pose: l’abus sexuel et l’inceste se-
raient-ils des phénomènes récents? N’existaient-ils
pas autrefois?
Il est évident que l’abus sexuel et en particulier l’in-
ceste ont existé de tous les temps. La seule différence,
c’est qu’on n’en parlait pas. Qui aurait osé accuser
un père, un grand-père, un oncle, un frère ou un cou-
sin à l’époque? Et qui aurait écouté et plus encore cru
les victimes? C’est en partie grâce à l’émancipation
des femmes que le silence a été peu à peu rompu, que
des victimes ont brisé la loi du silence. Et puis le dis-
cours officiel dans les pays industrialisés s’ouvrait de
plus en plus aux réalités et problèmes de la vie
sexuelle. Mais cela n’a pas eu que des effets positifs.
Sous prétexte de libération sexuelle des enfants de
plus en plus nombreux et de plus en plus jeunes "tra-
vaillent" maintenant dans la prostitution et la porno-
graphie. Le commerce d’enfants en est devenu pres-
que banal et peu de gouvernements réagissent d’une
manière efficace contre ces pratiques.
D’ailleurs les dénoncer revient déjà à vous faire taxer
de vieux navet réactionnaire et borné!
Comment reconnaître un abus
sexuel?
Il est rare qu’un enfant parle tout de suite ou parle
tout court de ce qui lui est arrivé. Comment et à qui
le dirait-il?
La plupart des faits se passent dans les familles et les
auteurs sont souvent très proches de l’enfant. Dans
tous les cas l’agresseur impose à l’enfant le secret:
"Si tu le dis à quelqu’un, ta mère sera fâchée avec toi,
ou elle tombera malade ou risquera de mourir, ou j’i-
rai en prison et c’est tout de ta faute." L’enfant se croit
seul coupable, craint des punitions. Et puis "c’est seu-
lement à de méchants enfants que de telles choses
arrivent"…
Mais même si l’enfant ne parle pas avec des mots,
son corps et ses comportements peuvent être très ex-
pressifs:
nausées, vomissements, sentiments de dégoût, an-
goisses, insomnies, baisse brutale des résultats sco-
laires sans raison apparente, dépression, "absences"
boulimie ou anorexie, solitude, repli sur soi, tentative
de suicide quelque-fois. Chez des adolescents des
épisodes d’abus d’alcool et de médicaments peuvent
survenir. D’autres fois c’est l’agitation continuelle,
l’agression d’autres enfants ou des instituteurs, le
langage ordurier, les gestes obscènes qui attirent l’at-
tention.
Bien sûr, un enfant peut avoir d’autres raisons de dé-
velopper un comportement asocial ou dépressif. Mais
nous avons si longtemps négligé la possibilité d’un
abus sexuel que nous devrions au moins le garder à
l’esprit.
Que faire?
Prendre son temps et écouter l’enfant dans son lan-
gage d’enfant. Car une des difficultés pour l’enfant
consiste dans le fait qu’il ne dispose pas encore "des
mots pour le dire". Mettre l’enfant en confiance, c’est
aussi garder notre calme d’adulte. C’est vite dit, mais
c’est indispensable. Car nous n’arrangerons rien en
laissant libre cours à notre colère ou notre révolte. De
plus, l’enfant a peut-être encore des liens avec son
abuseur. Malgré le mal qu’il lui a fait, il peut encore
l’aimer. Donc, ne coupons pas les ponts à priori.
Écouter l’enfant dans une situation si difficile pour
lui, c’est d’abord le respecter, tenir compte de son
avis et de sa collaboration pour envisager des solu-
tions.
Exemple: L’enfant a-t-il dans sa famille un ou une
parente en qui il a grande confiance? Permet-il que
nous contactions cette personne? Ou peut-il le faire
lui-même et revenir nous voir avec cette personne?
Le premier but de toute intervention est évidemment
de faire cesser l’abus aussi vite que possible. L’enfant
d’âge scolaire a déjà développé toute une série de
stratégies de défenses. Il faut apprendre à les connai-
tre et l’aider à les renforcer.
Dans les cas où l’enfant est sans défense, il faudra
bien faire appel aux autorités judiciaires. Mais non
sans lui avoir expliqué ce qui va se passer: interroga-
toires répétés, confrontation avec l’agresseur, puis
placement éventuel dans un foyer. L’enfant a le droit
de savoir. Il a aussi le droit à un soutien compétent et
continu, comme c’est prévu dans la Convention des
Droits de l’Enfant, c’est-à-dire à une assistance judi-
ciaire.
Il n’existe pas de solution unique et valable dans tous
les cas. Chaque enfant est unique, chaque situation
particulière. Il faudra donc décider au cas par cas,
Il est évident
que l’abus
sexuel et en
particulier
l’inceste ont
existé de tous
les temps. La
seule diffé-
rence, c’est
qu’on n’en
parlait pas.
C’est en par-
tie grâce à
l’émancipation
des femmes
que le silence
a été peu à
peu rompu,
que des vic-
times ont
brisé la loi du
silence.
mais toujours avec l’accord de l’enfant. Il faut prendre son temps pour cela. Respecter son choix, c’est aussi lui communiquer le respect que nous avons de sa personne. C’est ce qui lui a le plus fait défaut jusque-là.
Optimisme malgré tout
Chaque enfant dispose de forces propres à survivre. Notre travail consiste aussi à découvrir ces forces ensemble avec lui et lui en faire prendre conscience. Nous avons vu de nombreux enfants vivant dans les conditions épouvantables. Néanmoins nous avons assisté aussi à des revirements spectaculaires. Une enfant s’est développée d’une façon si positive qu’elle a été mise dans une classe supérieure dans son école. – Une autre petite fille vue à l’âge de 8 ans,
alors qu’elle venait de révéler les abus sexuels dont elle avait été victime pendant 4 ans de la part d’un parent, est devenue une jeune fille solide, bien dans sa peau et qui gère maintenant sa vie avec assurance et détermination. Il y a d’autres exemples encourageants.
Plus un enfant peut parler tôt à quelqu’un qui a sa confiance et qui le respecte, mieux il saura mobiliser ses forces actives de survie et… aider d’autres enfants dans la même situation.
Sortir l’abus sexuel du silence et du tabou, c’est faire oeuvre de vie et c’est profondément gratifiant, non seulement pour les victimes, mais aussi pour leurs confidents.
Dr. M.P. Molitor-Peffer, Planning Familial
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