Ultras et politique, le stade comme une nouvelle Agora?
Comment expliquer la persistance de messages politiques dans les tribunes populaires des stades européens? Les supporters-ultras qui dirigent souvent ces tribunes sont-ils des patriotes acharnés ou simplement des casseurs manipulés par des partis extrémistes? Pour lutter contre les idées reçues, allons à la découverte de cette sous-culture du supportérisme qui fête cette année ses 50 ans d’existence et tentons de comprendre les liens qui peuvent exister entre ces ultras et la politique.
Le football aime s’exonérer des influences politiques. Il est apolitique selon les administrateurs des clubs ou des différentes fédérations, mais, ce mythe ne tient pas longtemps la route, comme le prouve le «transfert» du joueur brésilien Neymar Junior cet été, du FC Barcelone au PSG, pour 222 millions d’euros. Pour qui l’ignore encore, le Qatar est le propriétaire du PSG et a fait de ce club un outil de son influence. L’émirat a détourné l’attention du blocus que lui impose ses voisins en déliant les cordons de la bourse. Il en est de même pour la Coupe du Monde organisée par ce même État en 2022 ou celle dans 8 mois en Russie et qui démontre à quel point cette compétition reste un instrument géopolitique1. Pour autant, dans les stades de football la politique est parfois bien plus visible et grossière. Les symboles d’extrême-droite ont longtemps été tolérés dans certaines tribunes et l’association entre supporters et fascisme a dominé dans l’esprit de bon nombre de contempteurs du football, comme le sociologue Jean-Marie Brohm qui voit dans le football une peste émotionnelle2. Heureusement, les travaux de Christian Bromberger, de Paul Dietschy ou d’Alessandro Dal Lago permettent de remettre en question ces théories qui dénigrent systématiquement les supporters. Au-delà des polémiques, qu’en est-il aujourd’hui de la politisation des supporters radicaux3 dans les tribunes? Pourquoi y voit-on encore des messages ou des bannières si outrancières? Peut-on y constater une manipulation de la part de certaines officines ou de partis extrémistes?
Toutes ces questions ont le mérite d’être posées, particulièrement lorsque le 2 août, lors de la rencontre Legia Varsovie-Astana, les ultras polonais déploient une scénographie pour marquer le 73e anniversaire de l’insurrection de Varsovie avec une banderole explicite: «Durant le soulèvement de Varsovie, les Allemands ont tué 160000 personnes, des milliers d’entre eux étaient des enfants» (sic). Ce message accompagné d’une fresque immense d’un officier de la Wehrmacht pointant son pistolet sur la tempe d’un enfant polonais démontre à l’envie que le virage des ultras du Legia reflètent autant que faire se peut l’opinion d’une partie de la société polonaise et surtout du parti ultraconservateur du PiS (Droit et justice) qui dirige le pays et dont le leader, Jaroslaw Kaczynski a posé la question des réparations de guerre en juillet. Cette mise en scène a pourtant décontenancé une partie des supporters européens, de par la propension de leurs homologues du Legia Varsovie à exhiber des symboles néofascistes. Pourtant, cette dialectique est cohérente et prouve une fois encore que les stades sont un reflet, certes déformant, de nos sociétés.
L’Italie aux origines du supportérisme ultras
Mais qui sont ces ultras? Comment font-ils pour déployer leur savoir-faire dans les tribunes? Sont-ils manipulés par des partis politiques ou des gouvernements? Qui finance de telles réalisations? Pour répondre à ces questions, il faut revenir sur la genèse de ce type de supportérisme. C’est en Italie, au tournant des années 1960 et 1970, que les premiers groupes ultras voient le jour dans le triangle industriel (Gênes, Milan, Turin). Ces jeunes supporters se regroupent dans un endroit particulier du stade, généralement les tribunes populaires situées derrière les buts et adoptent une rhétorique, des symboles et des comportements novateurs. Les Commandos Tigre de l’AC Milan, les Commandos Fedelissimi du Torino, les Ultras de la Sampdoria, les Boys de l’Inter ou encore les Brigate Gialloblu de l’Hellas Verona sont parmi les précurseurs et progressivement ils constituent une sous-culture, celle des ultras. Dans une Italie marquée par une forte contestation politique et sociale4, la volonté d’autonomie de cette génération trouve dans ces tribunes le moyen de créer des zones franches. Les ultras proposent un modèle de sociabilité attractif qui symbolise la rupture entre les aînés (symbolisés par les structures classiques des clubs de tifosi) et la jeunesse qui s’émancipe. À la différence des clubs traditionnels de tifosi et des spectateurs, les jeunes ultras participent activement à la rencontre: ils soutiennent leur équipe par des chants et utilisent des tambours pour rythmer leurs slogans. Leurs banderoles aux dénominations belliqueuses délimitent leur territoire, ils déploient de grands drapeaux et allument des fumigènes.
Les ultras s’approprient un espace dans le stade, ils se façonnent un rôle et deviennent ainsi les autres protagonistes du match de football. Les virages des stades changent progressivement de visage, ils deviennent le lieu de véritables spectacles qui se déroulent en concomitance de l’évènement sportif. L’Angleterre est une source d’inspiration pour les pionniers ultras (des chants mélodieux des fans jusqu’aux comportements agressifs des hooligans), mais c’est bien les militants politiques de la péninsule qui leur offrent un archétype pour constituer leurs formations. Depuis 1967 la contestation agite l’Italie, les velléités révolutionnaires de la jeunesse s’expriment au sein de nombreuses organisations extraparlementaires de gauche, alors qu’une minorité se retrouve sur des positions néofascistes5. Les tenues vestimentaires, les slogans, les symboles, les modèles d’organisation de ces activistes fascinent la première génération d’ultras et leur offrent un cadre pour se différencier des clubs de tifosi, mais aussi une praxis. Les ultras confondent l’engagement politique et la foi pour leur équipe, adoptant des dénominations belliqueuses: Brigades, Commandos, Fedayn, Collectif et encore Ultras. L’adoption de symboles provocateurs (Che Guevara, l’étoile rouge, le poing fermé, à gauche, la flamme, le glaive ou encore la croix celtique à droite) s’inscrit dans une rhétorique guerrière dans le but de choquer et de se donner une identité forte6, c’est également un reflet de l’époque.
Les années 1980 consacrent le mouvement ultras. Les plus grands groupes – la Fossa dei Leoni de l’AC Milan, le Commando Ultrà Curva Sud de l’AS Roma, ou les Eagles Supporters de la Lazio – comptent plusieurs milliers de membres. Les références politiques deviennent alors secondaires durant cette décennie. La confrontation avec le groupe adverse peut se traduire par des rixes, mais est surtout un affrontement essentiellement symbolique à travers des ambiances survoltées et des scénographies d’ampleur qu’ils financent grâce à la vente d’accessoires à leurs couleurs (écharpes, tee-shirts, autocollants). Les ultras de la péninsule démontrent que leur mouvement dépasse la simple mode en passant un cap générationnel et s’inscrivent dans la durée. En outre, cette structuration particulière du supportérisme devient une référence et dépasse les frontières de la péninsule. Elle est adoptée par les jeunes supporters des pays latins et d’ex-Yougoslavie lors des années 1980. La décennie suivante, le modèle est repris dans toute l’Europe, avant de devenir un phénomène mondial au XXIe siècle. La culture ultras est désormais présente de l’Indonésie à l’Irak, des États-Unis à la Colombie, en passant par l’Australie, l’Algérie et le Luxembourg7.
La percée des idées néofascistes dans les stades européens
Au tournant des décennies 1980 et 1990, la politique fait un retour remarqué dans les tribunes, alors qu’elle avait été mise de côté par la seconde génération d’ultras. Le rejet de l’immigration et les thématiques identitaires s’imposent dans le débat public. Dans les stades européens, certains groupes de supporters radicaux, qu’ils soient ultras ou hooligans8, affichent des symboles néofascistes et les actes xénophobes se diffusent. Cette percée s’explique aussi bien par une volonté de se doter d’une image forte et pour choquer que par les normes du supportérisme radical. Ainsi l’appartenance communautaire, la fascination pour la violence, l’attachement à un territoire préparent le terrain à une plus grande perméabilité de ces jeunes supporters de football pour les idées d’extrême-droite. Ces tendances s’expriment clairement dans quelques tribunes, comme celles des Ultras Sur du Real Madrid, du Kop of Boulogne du Paris Saint-Germain, des Brigate Gialloblu de l’Hellas Verona ou encore de l’Adler Front de l’Eintracht Frankfurt. Au-delà des quelques tentatives d’infiltrations de partis radicaux qui existent mais restent secondaires, ces inclinations anticipent ou accompagnent les percées électorales de partis xénophobes et populistes et confirment que les stades de football restent un terrain d’enquête pertinent.
À la fin des années 1980, dans une Yougoslavie sous tension, les oppositions entre équipes serbes et croates permettent de voir de drôles d’alliances de circonstance entre les ennemis que sont d’habitude la Torcida de l’Hadjuk Split et les Bad Blue Boys du Dynamo Zagreb. Une partie des supporters radicaux des deux meilleures équipes croates se regroupent lors des matchs contre les équipes serbes, comme le 13 mai 1990. Ce jour-là, le match entre le Dinamo Zagreb et l’Etoile Rouge de Belgrade est interrompu suite aux graves incidents qui opposent les Bad Blue Boys à leurs rivaux serbes des Delije. Cette rencontre n’est pas le déclencheur du terrible conflit, mais il est une métaphore du cycle de violence qui va entraîner la fin de la fédération socialiste de Yougoslavie. De même, dans les mois et les années qui suivent, une partie de ces supporters actifs seront en première ligne dans les combats et le payeront de leur vie, comme en témoignent les monuments commémoratifs devant les différents stades de l’ancienne fédération. Pourtant, dès 1990, dans la tribune nord du stade «Marakana», fief des Delije de l’Etoile Rouge de Belgrade, s’élèvent des slogans en faveur de l’écrivain monarchiste Vuk Draskovic, figure de l’opposition nationaliste au régime de Milosevic. Rapidement, le pouvoir serbe s’aperçoit du pouvoir d’influence de ces groupes et les reprend en main en y plaçant ses hommes de main. C’est le cas du futur criminel de guerre Zeljko Raznatovic dit «Arkan», qui est coopté à la tête des ultras du puissant club serbe avec l’appui des services secrets9. Dix ans plus tard, les manifestations qui mettent à bas le régime de Milosevic verront les Delije en première ligne lors des assauts contre le Parlement serbe.
La mobilisation des ultras Egyptiens
Ces mobilisations politiques exceptionnelles ne sont pas toutes destinées à mettre en avant un patriotisme excessif ou à manipuler des supporters prédisposés aux violences. En Egypte, plusieurs groupes ultras se sont retrouvés impliqués dans le processus qui a fait tomber Hosni Moubarak en 2011. L’alliance sans précédent des ultras des deux équipes rivales du Caire (les Ultras White Knights de Zamalek et les Ultras Ahlawy de l’équipe d’Al Ahly) lors des évènements révolutionnaires sous le slogan «Nous sommes l’Egypte», puis leur intervention musclée le 2 février 2011 lors de la bataille des chameaux, a permis de défendre les occupants de la place Tahrir contre les sbires du régime. Les « bras » de la révolution égyptienne sont ces ultras, qui dans un réflexe antisystème, où le policier est l’ennemi désigné par excellence, s’interposent physiquement et participent à ces évènements cruciaux10. Ils le payent au prix fort, comme le démontre le massacre de Port-Saïd le 1er février 2012 où, à la fin du match Al Masry-Al Ahly, 72 supporters cairotes, en grande majorité des membres des Ultras Ahlawy perdent la vie dans ce qui ressemble à une vengeance orchestrée par les membres de la force publique et du SCAF11. Cet évènement a précipité la répression et, depuis lors, les matchs nationaux se jouent pour l’essentiel à huit-clos, les groupes ultras sont interdits et certains de leurs affiliés sont déférés devant des tribunaux militaires.
En juin 2013, la participation des Carsi, les supporters radicaux du club stambouliote de Besiktas, à l’occupation de la place Taksim a également vu le régime d’Erdogan s’en prendre aux responsables de ce groupe de fans qui revendique son ancrage social et politique. Cette mobilisation a permis de voir ses fans rivaux des trois grands clubs d’Istanbul (Besiktas, Fenerbahce et Galatasaray) défendre le parc Gezi côte-à-côte contre les forces anti-émeutes du régime d’Erdogan dans une dynamique semblable à celle du Caire12. Comment peut-on expliquer cette intervention dans l’espace public des ultras, loin de leur habitat «naturel» que sont les tribunes des stades et lors d’évènements qui ne sont pas des matchs de football? Il faut prendre en compte plusieurs facteurs, comme les normes de cette culture. En effet, les ultras se rassemblent au sein de groupes autogérés qui rejettent les formes d’autorité traditionnelles. Ils s’organisent d’une manière méritocratique et inclusive qui transcende les clivages sociaux et politiques. Avec les transformations du football – qui est devenu une véritable industrie du loisir à partir du début des années 1990 en Europe – ils dénoncent d’une voix forte les dérives commerciales de leur sport favori et la corruption de ceux qui l’administrent: fédérations et ligues nationales et internationales. Ils sont donc une des rares voix critiques d’un sport qui s’est vendu depuis longtemps aux intérêts des plus puissants. Enfin, leur aversion de la police et la répression particulièrement dure qu’ils subissent en font des acteurs potentiels de soulèvement spontané.
Les stades, un laboratoire des nouvelles politiques répressives
Car les stades européens sont devenus des laboratoires de la répression. Les désordres liés au supportérisme radical permettent, depuis plus de trente ans, aux forces de l’ordre de renouveler leur stratégie de maintien de l’ordre public dans les stades. Des premières mesures sécuritaires aux législations d’exception, les autorités ont opté pour la voie du tout-répressif. Sous prétexte de lutter contre les violences, les différents gouvernements – indépendamment de leur couleur politique – mettent en place des systèmes de contrôle social dignes de 1984, qu’ils testent sur des cobayes à grandes échelles. De l’identification biométrique pour entrer dans les stades en Hongrie à la reconnaissance faciale au stade de La Haye aux Pays-Bas, des billets nominatifs aux cartes de supporters qui disposent de puce RFID13 en Italie, sans parler des interdictions de déplacement pour les supporters qui se multiplient ou de l’armement des forces de l’ordre qui se militarise autour des stades européens. En outre, l’image extrêmement négative et manichéenne des foules partisanes véhiculée par les médias, alimentée par des comportements graves de la part des ultras, ne peuvent que confirmer les a priori négatifs de l’opinion publique envers les supporters de football. L’amalgame qui est fait par les médias, les hommes politiques et les instances sportives vise à créer un consensus qui permet à l’État d’exercer tout son pouvoir de contrainte, à travers des mesures coercitives, un renforcement des effectifs policiers et de nouvelles techniques répressives sous prétexte de lutter contre la violence dans les stades, pour appliquer par la suite ces mesures à d’autres secteurs de la société.
Se pose la question du contrôle de la jeunesse et des espaces publics. Transgresser les règles dominantes est un concept fondamental de la culture ultras. Être dans une tribune populaire permet de ressentir une liberté que la société n’offre pas. Tout ce qui est produit dans cet espace a un sens, de la consommation de drogues aux comportements violents, de la rhétorique vulgaire à l’ambiance euphorique qui doit pousser son équipe à la victoire. Ceci va contre le sens commun, contre la morale et contre la loi : le mouvement ultras, en tant que sous-culture juvénile, est un ferment de rébellion14.
En outre, le rejet de la commercialisation à outrance de leur sport, les formes d’engagement, de créativité et d’autonomie que proposent ses structures perpétuent son succès auprès des jeunes supporters. Les expressions politiques que propose cette sociabilité originale dans une société où l’individualisme triomphe dépassent les clichés que ces groupes aiment à offrir et sont un véritable enjeu dans nos
sociétés.
(1) Dietschy P., Gastaut Y., Mourlane S., Histoire politique des Coupes du monde de football, Paris, Vuibert, 2006.
(2) Brohm J.-M., Perelman M., Le football, une peste émotionnelle, Paris, Editions de la Passion, 1998.
(3) Par supporters radicaux, j’entends les groupements formels ou informels de fans qui considèrent que la violence a une certaine légitimité dans le contexte d’un match de football et peut donc être éventuellement utilisée.
(4) Lazar M., Matard-Bonucci M.A. (dir.), L’Italie des années de plomb, Paris, Editions Autrement, 2010.
(5) Balestrini N., Morono P., La horde d’or, Paris, L’éclat, 2007.
(6) Louis Sébastien, «La politique dans le mouvement ultras en Italie », p. 67-86, in : Busset, T., Jaccoud, C., Dubey, P., Malatesta, D.
(dir.), Le football à l’épreuve de la violence et de l’extrémisme, Lausanne, Editions Antipodes, 2010.
(7) Louis Sébastien, «L’essor du modèle ultras dans les stades européens », p. 321-329, in : Zoudji B., Rey, D. (dir.), Le football dans tous ses états, Louvain-la-Neuve, De Boeck, 2015.
(8) Les hooligans sont, contrairement aux clichés tenaces, des supporters de football pour qui la violence est un élément central de leurs pratiques. Ils diffèrent des ultras par leurs pratiques et délaissent l’organisation du soutien coloré et visuel à leur équipe.
(9) Ivan Colovic, Le bordel des guerriers : folklore, politique et guerre, Paris, Non lieu, 2009.
(10) « Supporters ou révolutionnaires ? Les ultras du Caire. Entretien avec Céline Lebrun », Mouvements, vol. 78, n° 2, 2014, p. 110-116.
(11) Le Conseil supérieur des forces armées, avec à sa tête le général Mohamed Husein Tantawi, dirige le pays après la chute de Moubarak.
(12) Cf. le documentaire Istanbul United de Olli Waldhauer et Farid Eslam, Allemagne, 2015. Celui-ci est disponible à la médiathèque de la BNL.
(13) La radio fréquence identification est un dispositif récepteur permettant de tracer un individu grâce à une puce.
(14) Louis Sébastien, Ultras, les autres protagonistes du football, Paris, Mare et Martin, 2017, p. 75.
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