„Un siècle d’histoire industrielle“

de René Leboutte, Jean Puissant et Denis Scuto

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René LEBOUTTE, Jean PUISSANT, Denis SCUTO, Un siècle d’histoire industrielle. Belgique, Luxembourg, Pays-Bas. Industrialisation et sociétés 1873-1973, [Paris], SEDES (Regards sur l’histoire), 298 p.

Trois chercheurs distingués nous offrent ici un ouvrage pédagogique qui s’inscrit dans une série. Il s’agit visiblement de livres rédigés en fonction d’un de ces concours typiques du système académique français. Dans une langue claire, les auteurs proposent une synthèse de l’histoire économique et sociale de la Belgique, des Pays-Bas et du Grand Duché de Luxembourg, entre la dépression agricole et industrielle qui débute en 1873 et la crise pétrolière de 1973. Le plan respecte la chronologie. Après une introduction qui porte sur la révolution industrielle, une 1e partie couvre la période 1870 à 1914, une 2e aborde l’entre-deux-guerres et une 3e «les Trente Glorieuses» de 1944 à 1973. A l’intérieur de ces parties, les trois pays ont chacun droit à un chapitre. Pour une fois le Luxembourg n’est pas traité en parent pauvre puisqu’il est nettement mieux traité que les Pays-Bas, l’absence d’un Néerlandais dans le trio d’auteurs expliquant cette distorsion.

Le travail effectué par Denis Scuto sur le Grand Duché est excellent, fondé sur un gros travail de compilation et de recherche personnelle, sur une connaissance approfondie de la littérature et des sources. Les chapitres qu’il rédige sont d’ailleurs les plus élégants par leur construction, par le soin accordé aux enchaînements. C’est le cas par exemple quand, couvrant la période 1870-1914, il passe de l’histoire industrielle à celle de la population en mettant l’accent sur les migrations induites par le développement des bassins miniers et sidérurgiques. Sa description de la formation du melting-pot luxembourgeois lui permet ensuite d’expliquer par l’hétérogénéité de la classe ouvrière la faiblesse du syndi-

cialisme et des mouvements politiques de gauche avant la première guerre mondiale.

Scuto note que dans l’histoire du Grand Duché, le deuxième conflit mondial est privilégié, mais il soutient de manière convaincante l’importance des années 1914-1923. C’est en effet à cette époque que la dépendance croissante de l’économie luxembourgeoise envers l’Allemagne est brisée et que l’Union douanière belgo-luxembourgeoise est imposée contre la volonté de la population. La sidérurgie, secteur qui domine et dynamise les autres depuis 1870, flotte quelque peu, mais sort de l’épreuve avec une structure financière plus solide, une organisation industrielle autonome et une vocation d’exportation à l’échelle du monde. Parallèlement, la guerre a fait fuir de nombreux ouvriers belges, italiens et allemands. Au sein d’un prolétariat plus homogène naît un mouvement syndical fort. Certes, il éclate rapidement entre des courants neutres, socialistes et chrétiens, entre branches d’activités, mais toutes ces organisations n’en deviennent pas moins des acteurs incontournables de la vie économique et sociale. L’évolution politique est pourtant à l’opposé, dominée par le clivage entre le Luxembourg rural et le Luxembourg de l’industrie lourde. C’est le suffrage universel concédé en 1919 aux femmes comme aux hommes qui permet au premier de prendre sa revanche et de porter au pouvoir, presque sans discontinuer depuis, le Parti de la Droite.

Au-delà des développements consacrés au Grand Duché, l’ensemble de l’ouvrage constitue une synthèse de qualité. Les chapitres dévolus à la Belgique et aux Pays-Bas souffrent cependant de défauts dus à une évidente rapi-

Pour une fois le Luxembourg n’est pas traité en parent pauvre puisqu’il est nettement mieux traité que les Pays-Bas.

dité de rédaction. Comme nous l’avons noté d’emblée, un ensemble géographique hétéroclite est considéré sans souci d’équilibre, les Pays-Bas n’étant pas traités à la mesure de leur importance économique et de l’intérêt que suscite le modèle de sécurité et de relations sociales néerlandais. D’un point de vue formel, l’appareil bibliographique a le plus souffert. Des références à l’anglo-saxonne (dans le corps du texte) et des notes infra-paginales se côtoient parfois sur la même page. La bibliographie finale ne reprend pas tous les travaux cités et offre de l’historiographie belge une vue singulièrement biaisée : des livres importants de P. Scholliers et J. Gadisseur ne sont pas utilisés; E. Stols, M. Dumoulin, E. Buyst, B. Van der Herten, R. Baetens, G.L. De Brabandere, etc., sont inconnus au bataillon ; pire, le travail collectif sur «La Belgique industrielle» édité par le Crédit Communal et les éditions MIM est totalement absent.

Un bon exemple de lecture partielle est fournie page 83 où, à propos de l’univers des populations ouvrières belges, il est noté que «excepté les travaux de René Leboutte pour Liège et de Guy Van Schoenbeek pour Gand, ce territoire a été peu défriché par la recherche». Travaillant moi-même sur Liège et sa région, la première partie de ce jugement me fait un peu sourire; je me contenterai donc de noter les travaux de Peter Scholliers sur les mécaniciens et surtout les travailleurs du textile de Gand. Cet auteur a publié aux Oxford University Press un livre entier sur les ouvriers de l’entreprise de coton Voortman. Il y montre notamment comment la mécanisation a permis au patronat de licencier les hommes adultes pour les remplacer par des femmes et des enfants formant une main-d’oeuvre docile et peu coûteuse. De ce point de vue, la situation à Verviers, l’autre grand centre textile de la Belgique, n’a pas atteint un niveau aussi extrême, contrairement à ce qui est suggéré page 98. Au contraire, la mécanisation dans les fabriques verviétoises s’est plutôt traduite par une diminution du travail féminin, une «masculinisation» du textile.

Au-delà des problèmes de forme et des rares critiques de fond qu’il peut susciter, ce livre mérite assurément d’être lu. Le lecteur luxembourgeois en particulier, y trouvera son compte.

Michel Oris

(F.N.R.S., Université de Liège)

forum organise le mercredi, 7 octobre 1998 à 20 heures à la Place d’armes à Luxembourg-ville une table ronde autour du livre fort discuté de

Lucien Blau, Histoire de l’extrême-doite au Grand-Duché de Luxembourg au XXe siècle

avec la participation de Lucien Blau, Paul Dostert, Ben Fayot, Michel Heintz, Mario Hirsch et Jacques Maas, sous la modération de Claude Wey.

Voici quelques avis de critiques concernant le livre de Lucien Blau:

«Le livre de Lucien Blau est un produit de cette micromanie, de ce nationalisme bon enfant qui nous fait attribuer une importance démesurée à tout ce qui se passe dans ce pays minuscule … Désormais, chers concitoyens du Luxembourg, dormez tranquilles en cette aube du 3e millénaire. Les fasciste ne appseront pas. Roude Léiw, huel se!»

Georges Als, in: LW, 14.5.1998

«Il s’agit d’un ouvrage monumental où les thèmes qui constituent la panoplie de l’extrême-droite – antisémitisme, xénophobie, antiparlementarisme, nationalisme dévoyé, retour à la terre – sont soumis à une froide analyse clinique dont il ressort que l’extrême-droite dans notre pays a été présente avec une constance effrayante et navrante depuis plus d’un siècle.»

Paul Cerf, in: tageblatt, 19.3.1998

«Son livre se veut avant tout une oeuvre engagée, une oeuvre citoyenne (…) afin de témoigner et surtout d’avertir ses concitoyens. Mais en plongeant dans le vif du sujet, le citoyen doit s’effacer assez rapidement devant l’historien; (…) la critique historique implique une démarche différente, qui se dégage des préjugés ou des jugements définitifs, aussi respectables soient-ils. (…) Ce faisant, son livre gagne assurément en crédibilité et l’oeuvre de témoignage n’en devient que plus percutante.»

Michel Heintz, in: d’Letzeburger Land, 17.4.1998

Mercredi, 7 octobre à 20 heures au Salon bleu du Cercle municipal, Luxembourg-ville

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