Une civilisation de consommation…
Extraits d'un conférence
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Nous connaissons tous les admirables réalisations de la civilisation contemporaine, dans le domaine matériel, scientifique, technologique, aussi bien que religieux, humanitaire et éthique. Et pourtant, notre monde est menacé par deux spectres : la pauvreté et la guerre. Impossible d’abolir la guerre si nous ne commençons pas par faire disparaître la faim, la sous-alimentation et le mépris de la dignité humaine qui proviennent, du moins en partie, d’une injustice et d’une oppression intolérables. Dans les trente ans qui viennent, lorsque le total des êtres humains aura atteint le chiffre de 6 milliards, comment 5 milliards d’entre eux supporteront-ils d’être privés de leurs droits naturels, surtout lorsque le nombre des puissances nucléaires aura tellement augmenté que tout contrôle en sera impossible ? En l’an 2000, si l’on n’assiste pas à un renversement des tendances actuelles, la situation sera bien pire. Les riches seront encore plus riches, les pauvres plus pauvres. La différence numérique entre riches et pauvres, et la différence qualitative entre leurs niveaux de vie, sera devenue gigantesque. Combien de temps cela pourra-t-il durer ?
Aujourd’hui il est devenu évident que les êtres humains (ou nous-mêmes) pourraient créer un monde plus juste, mais que nous ne le voulons pas en fait. Les inégalités et les injustices ne peuvent plus être considérées comme le résultat d’un certain fatalisme de la nature ; elles sont l’œuvre d’êtres humains et de notre égoïsme.
L’égoïsme de qui ? Il serait très commode et facile de mettre la responsabilité de cette injustice structurée et institutionnalisée au compte des sociétés multinationales, aussi anonymes que sinistres, sur tel ou tel géant industriel ou telle puissance politique. Si ces sociétés ou États existent, c’est, entre autres raisons, parce que des chrétiens les ont créées, les ont promues, ou sont leurs clients soumis.
Si de nombreux gouvernements sont insensibles à la fraternité, incapables de réprimer les forces ou les agents de l’injustice, c’est parce que leurs citoyens n’accepteront jamais de faire un sacrifice, de renoncer à la haine qui les anime, de mettre un frein à leur appétit de posséder, d’accepter un style de vie plus modeste, dans le but de soulager la pauvreté qui étreint la grande majorité de la planète. Et il en est de même en d’autres parties du monde : si les gouvernements sévissent, c’est parce que nous ne cherchons pas d’alternative à la guérilla ou à la violence quand nous proclamons et défendons les justes droits de l’homme.
Un nouvel homme est né : l’homo consumens
Un énorme pourcentage d’hommes et de femmes qui vivent dans des pays riches en biens matériels semblent avoir troqué le nom de notre espèce : l’homo sapiens est devenu homo consumens. Depuis notre plus tendre enfance, on nous façonne pour que nous devenions des consommateurs. C’est le fait de la
publicité qui est devenue comme l’air que nous respirons. Et une fois que cet homo consumens est produit, aidé en cela par la publicité, il influence à son tour l’économie, créant et justifiant des besoins encore plus grands. Le superflu devient le commode ; le commode devient le nécessaire ; le nécessaire devient l’indispensable.
Les techniques de la publicité sont scientifiquement étudiées de manière à dépasser le rationnel et le niveau conscient, en exerçant ainsi une influence décisive sur notre psychologie et nos décisions. Cela est allé si loin que certains se demandent s’il nous reste assez de liberté pour nous comporter de façon indépendante.
Ces techniques ne se contentent pas de modeler la personnalité du consommateur. Elles créent également la société de consommation, avec ses propres valeurs, ses attitudes et ses lois, avec une conscience affichée d’une supériorité de classe. Dans cette société, la « liberté » signifie l’usage illimité de biens, de services et d’argent. Le « développement » signifie que l’on possède davantage d’industrialisation, d’urbanisation, de revenus personnels. La « liberté d’information », dans un tel schéma, est assurée pourvu qu’elle vienne d’une certaine source et pousse à atteindre certains objectifs. L’objectif essentiel est l’ouverture et l’élargissement de marchés, le dégagement de bénéfices et, pour ce faire, la transformation du « village global » en une « ville de sociétés commerciales ». Le point central : moi-même. Les autres : des objets pour servir à mes fins. Le motif : le profit. La norme morale : l’efficacité. Les moyens : tout ce qui travaille. Et que les laissés-pour-compte se débrouillent comme ils peuvent.
Intuitivement, les jeunes se sont révoltés contre cet état de choses ; ils ont rejeté la société de consommation. Partout, désormais, des groupes de jeunes rompent avec la société qui les entoure et adoptent un style de vie plus simple. Ils rejettent toute discrimination en dehors de celles qui sont nécessitées par la diversité des services communautaires. Ils possèdent tout en commun. C’est là une nette rupture avec la société de consommation. Visant au-delà du capitalisme, ils combattent la société industrielle elle-même, mettant radicalement en cause la logique de l’abondance, y compris dans sa version collectiviste. Sans nier les conflits entre les classes de la société et entre les nations, les jeunes perçoivent et dénoncent un abus plus profond et plus radical : celui de l’homme à l’égard de la nature. (…)
Le caractère universel de cette déformation mentale et sociale, la profondeur et la complexité de ses implications, la gravité de ses effets ont fait que ce problème est le problème numéro un, en importance et en urgence. (…)
cela nous appelle à une solidarité — non seulement affective mais aussi effective — avec les pauvres. Il nous faut abandonner bien des choses qui nous semblent nécessaires. Par cette solidarité, cette frugalité, cette authentique pauvreté, nous mettons en jeu la crédibilité de l’Évangile.
Extrait d’une conférence du P.Arrupe, supérieur général de la Compagnie de Jésus, devant la IIIe Rencontre interaméricaine des religieux (in: Documentation Catholique NO. 1737 du 5/3/1978)
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