Une femme écrit à Jean-Paul II

aus: TC, 15.10.1979

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Qui n’est pas séduit par cet élan vital qui vous pousse à descendre du siège pontifical pour vous mêler fraternellement aux hommes ! La catholique que je suis ne peut que se réjouir que ce Pape — cet intouchable, objet d’une étrange vénération — montre enfin un visage humain. C’est précisément à cause de cette densité humaine qui est vôtre que je veux vous demander pourquoi vous n’êtes plus qu’un doctrinaire systématique et sec lorsque vous parlez de la sexualité.

Vous avez repris à votre compte, à Chicago, les termes d’une lettre pastorale collective des évêques américains, condamnant — en bloc et dans le même sac ! — l’euthanasie, l’avortement, mais aussi l’homosexualité, les rapports sexuels hors mariage et les pratiques contraceptives. Avec mon confrère Alain Woodrow, du Monde, je me demande « comment un pape aussi humain peut-il parler aussi négativement de l’amour humain et réduire une réalité à une liste d’interdits ? » Telle

Nous les femmes catholiques qui avions entre 20 et 30 ans en 1968, nous nous en souvenons de cette encyclique ! Nous l’avons lue, nous en avons discuté. Interrogatives. Atterrées. Puis cela ne nous a pas empêchées de vivre. Sans doute certaines se sont soumises ; personnellement, je ne les connais pas. D’autres ont abandonné peu à peu toute pratique et ont quitté l’Eglise sur la pointe des pieds.

D’autres — et j’en suis — s’efforcent de se sentir encore « d’Eglise », mais ne prêtent qu’une oreille indifférente aux rengaines du Vatican sur le sujet. Jean-François Six dit que l’Eglise est en train de perdre les femmes. Je crois que le « déclencheur » de leur indifférence croissante a été précisément la fameuse encyclique.

Quand vous dites à propos de la contraception qu’il faut respecter le cycle de la vie établie par Dieu et ne pas intervenir, je n’entends pas votre discours.

D’abord parce qu’il me semble nier toute participation de l’homme à la continuation de la Création.

Ensuite parce qu’il fait preuve d’une totale ignorance de la réalité. Vous n’êtes pas sans savoir que pour certaines femmes, ne pas intervenir dans le cycle naturel, signifierait avoir une vingtaine d’enfants ! Vous n’êtes pas sans savoir non plus que l’on ne peut pas exiger la même chose pour tout le monde : les humains ne sont pas des robots. L’absence de contraception efficace a même démoli des couples chrétiens. Mais je préfère quitter ce terrain et vous demander plutôt pourquoi vous ne trouvez pas, dans ce domaine, les paroles d’Amour et de Vie dont l’humanité a besoin ? Notre appel à vivre et à aimer ne se réduit pas, Dieu merci, à une histoire de pilule ! Et cette sexualité que Dieu nous a donnée, serait-elle vraiment « faussée » lorsqu’elle est vécue hors mariage ? L’essentiel n’est-il pas qu’elle soit vécue dans le don de soi et le respect de l’autre ? Et puis, à chacun de traduire l’appel de Dieu suivant ses dons et sa « terre ». « Le semeur sortit pour semer… » Il n’y a pas une mais des terres humaines et la Parole de Dieu n’est pas faite pour rester — invulnérable et morte — dans les livres, mais pour être

vécue. Et vécue avec « mon » intelligence et « ma » sensibilité, qui me servent à éclairer ma liberté (autre don de Dieu) et à prendre en conséquence mes risques et ma responsabilité.

Je ne peux pas concevoir que l’Eglise puisse me confisquer ma liberté et ma dignité humaines ! Pendant que vous étiez aux Etats-Unis, 40 000 Françaises défilaient dans Paris pour demander la libéralisation de l’avortement (c’est-à-dire le respect de leur liberté et de leur responsabilité avant tout) et l’un de leurs slogans était : « Le Pape, lâche-nous les baskets ». Personnellement, je ne souhaite pas que l’Eglise se taise sur la question mais qu’elle prononce une parole libératrice, une parole de Vie.

Je sais que beaucoup de nos contemporains demandent que l’Eglise édicte des lois morales fermes et nettes. Mais pourquoi céder à cette facilité ? On ne devient pas un homme, un chrétien à coups d’interdits ! Pourquoi ne vous battez-vous pas, comme le Christ lorsqu’il était sur terre, contre le légalisme des Pharisiens, contre cette loi qui, lorsqu’elle est prise à la lettre, tue l’Esprit ?

Il est vrai que l’Eglise a toujours vécu la sexualité comme dangereuse et impure. Oh certes, vous n’êtes pas le premier ! Des générations de Pères de l’Eglise ont assimilé la femme à Satan et son sexe à l’enfer. Tandis que l’homme seul jouissait de l’intelligence non polluée !

Nous aurions aimé que vous fussiez le dernier. Mais sans doute êtes-vous tout aussi déformé que vos prédécesseurs par des siècles de cléricalisme masculin ! Vous rendez-vous compte qu’à force de diriger l’Eglise avec votre seule intelligence et votre seule sensibilité masculines, vous l’obligez à marcher à cloche pied ? Que les femmes aient accès ou non au sacerdoce… à la limite peu importe. Mais le problème, c’est que pour pouvoir dire quelque chose qui soit entendu par l’institution, mieux vaut avoir un sexe masculin recouvert d’une soutane et de préférence coiffé d’une mitre.

Avez-vous entendu sœur Thérèse Kane venant vous demander à Washington au nom des

n’est pas, je suppose, votre attitude profonde. Mais, vous le savez, on retient les mots, et les vôtres — en la matière — sont implacables et sans nuance. Vous vous référez à l’Encyclique Humanae Vitae.

congrégations féminines américaines « de répondre aux voix des femmes de ce pays dont le désir est de servir l’Eglise en tant que membre à part entière » ?

Votre seule masculinité imprimée à l’Eglise au nom de Dieu, nous en avons marre ! Dieu, lui, est Trinitaire et l’on sait que l’Esprit est souvent nommé au féminin.

S’il reste encore quelques femmes pour demander de participer activement à l’Eglise, écoutez-les… ce sont peut-être bien les dernières.

Monique HEBRARD in: TC, 45/40/79

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