Une philisophie de la révolution par les masses populaires

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Jean GOLFIN (*)

UNE PHILOSOPHIE DE LA REVOLUTION PAR LES MASSES POPULAIRES

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Le socialisme de Mao Tsé-Toung a voulu être une synthèse entre des changements radicaux et un réalisme typiquement chinois. Cette synthèse, c’est la révolution conçue comme un mouvement ininterrompu par lequel l’homme réforme sa vision du monde et crée ainsi une civilisation nouvelle. Car, pour Mao, la formation d’un Etat moderne et puissant serait sans lendemain si elle ne s’accompagnait pas de la naissance d’une civilisation qui soutienne cet Etat et le justifie en lui conférant sa finalité. Face à l’ancienne Chine, dominée par le mandarinat et l’humble soumission des gouvernés aux gouvernants, la "voie nouvelle" se présente comme prolétarienne, militante et critique: ces trois caractères font son originalité.

I. – LE PRIMAT DU PEUPLE

C’est au peuple, dans sa grande majorité paysanne, que Mao a confié la tâche de bâtir la société nouvelle, socialiste par sa base économique, prolétarienne dans son esprit. Ce socialisme est d’ailleurs très mitigé: les moyens de productions, en effet, appartiennent à l’Etat, aux collectivités locales – provinces, communes populaires, villages – et, dans une certaine mesure, aux familles. Mais ces structures, établies par le pouvoir politique, demeurent fragiles, si elles ne sont pas animées par un esprit correspondant, c.à.d. des idées et des attitudes concrètes.

Or la longue période de la guerre révolutionnaire a fait éclore, dans un moment qui les exigeait, ces "belles qualités de l’âme prolétarienne", qui sont celles des pauvres et des opprimés : oubli de soi, service mutuel, dévouement, ingénuosité, affrontement de toutes les difficultés, mort comprise, existence frugale. Le monde que détermine cet esprit prolétarien est rude, austère, voué au travail avec toute l’endurance, la patience, la ténacité et la compétence que le travail exige; l’intérêt public qui doit avoir la primauté sur toutes les formes de l’intérêt privé; et tout ce qui se fait doit y être marqué de l’esprit de pauvreté. Pour Mao Tsé-Toung, le prolétariat n’est pas une classe économique: il est un "esprit", qui doit demeurer tel, même lorsque les conditions matérielles de l’existence approcheront de l’abondance. C’est en ce sens qu’il faut comprendre ce qu’il n’a jamais cessé de répéter: la Chine ne changera pas de couleur. Elle ne reviendra pas au monde de la possession et à l’esprit de jouissance.

Mais croire que les structures économiques, la technique et l’ensemble des forces matérielles peuvent engendrer, par leur simple jeu, cette morale nouvelle, c’est, au yeux de Mao Tsé-Toung, commettre l’erreur capitale du "révisionisme". Lorsqu’il dit, avec Marx, que l’existence sociale détermine la conscience, il entend qu’elle définit la conscience à promouvoir et par d’autres moyens. L’entreprise socialiste consiste précisément à la promouvoir, c.à.d. à faire naître un peuple nouveau à partir du peuple donné. Or, si le pouvoir politique s’établit par la force, un peuple nouveau ne se forme pas de cette manière mais par la vertu de l’"éducation".

Le socialisme de Mao, c’est un grand effort d’éducation qui relève essentiellement du peuple lui même auquel on demande d’agir selon cette morale nouvelle. De même

(*) Auteur de la Philosophie de Mao Tsé-Toung,
Edition Privat, Toulouse 1971.

que, dans le passé, le peuple suivait la ‚voie confucéenne‘, ainsi, aujourd’hui il est convié à suivre la ‚voie nouvelle‘, à l’incarner dans la vie de tous les jours et, peu à peu, à la faire devenir civilisation. Le socialisme de Mao Tsé-Toung, c’est avant tout une ‚école‘, dans laquelle le peuple est à la fois le maître et l’élève.

Naturellement, l’immense population chinoise a besoin d’être organisée et dirigée dans cette entreprise, et ces tâches relèvent du parti. Mais le parti, s’il définit les intérêts à long termes et les étapes du mouvement, ne décide pas de l’entreprise elle-même. Au contraire, il doit être le premier à s’y soumettre, le premier à réaliser pour lui-même les traits de la société nouvelle; et cela au nom de sa dignité d’avant-garde du prolétariat et de sa fonction, dont l’instrument principal est l’exemple, non le commandement.

Certes, le parti et les membres du parti se distinguent du peuple ordinaire, mais par des exigences et non par des privilèges. S’ils cédaient à la tentation de se reconstituer en ‚classe dirigeante‘, de se séparer du peuple, de se situer au-dessus de lui, il perdraient le droit de diriger le pays, comme, dans l’ancien temps, une dinastie pouvait perdre le ‚mandat du ciel‘. Une telle éventualité n’est pas impensable: elle a justifiée la révolution culturelle. Notre ciel à nous, disait Mao Tsé-Toung, c’est le peuple chinois.

II.- L’ESPRIT DE LUTTE

Mao n’a jamais caché que son entreprise se heurtait à des obstacles et des résistances. Le fait lui apparaît même nécessaire et souhaitable. Dans l’univers, en effet, tout obéit à la loi de la contradiction et de la lutte, unique moteur du mouvement et du progrès. Absolu omniprésent, la lutte qui pénètre tout de part en part exige un esprit militant.

Pour conquérir le pouvoir politique, première étape de l’entreprise il a fallu mener une guerre longue et coûteuse. Pour consolider ce pouvoir et continuer l’oeuvre il faut encore mener une guerre, mais d’un genre nouveau, plus surnoise et plus complexe que la première et qui, comme elle, connaîtra succès et revers, offensive et défensive. La guerre du temps de paix a l“esprit‘ comme champ de bataille et comme enjeu. C’est que le peuple n’est pas tout à fait un peuple nouveau et il ne le sera pas immédiatement. L’ancienne civilisation n’est pas morte en lui et, de ses racines millénaires, surgissent sans cesse et sous mille formes ces fleurs vénéneuses que Mao appelle les ‚tendances capitalistes‘.

De plus, une minorité, franchement hostile au socialisme, tout au moins à ce socialisme, intrigue pour miner l’entreprise et reprendre ou prendre le pouvoir afin de revenir à l’ordre ancien des choses. Leur astuce est utilisé les insuffisances du peuple pour se glisser dans les rangs révolutionnaires et jusqu’au sein du parti, de telle sorte que contradictions et difficultés se retrouvent partout, de la base au sommet.

Cette situation n’est pas un accident de l’histoire, mais la nature de la société socialiste qui demeure une société de ‚classes‘ dans laquelle cohabitent et luttent deux esprits, deux ‚voies‘ deux morales. C’est pourquoi la vigilance s’impose. Si le peuple, sous la direction du parti ne prend pas l’initiative de la lutte quotidienne et sans merci contre ses ‚ennemis‘, ceux-ci profiteront de sa négligence pour passer à l’offensive : le principe de l’initiative, qui a fait ses preuves pendant la guerre, ne peut être abandonné.

Ces conceptions, chez Mao, ont tout la portée d’une philosophie de l’histoire : il pense, en effet, que ce qui a été acquis par la lutte ne peut être conservé et développé que par la lutte. Vivre dans un temps de paix ne doit pas faire tomber dans le pacifisme; le peuple nouveau ne peut déposer les armes mais en prendre d’autres,

adaptées aux nouvelles formes de lutte et en tout cas, l’esprit, lui, demeure le même, un esprit militant.

Une telle vision de la société socialiste encore divisée est d’autant plus importante pour Mao Tsé-Toung qu’elle est le garant du progrès et du succès final de l’entreprise. La présence des ‚ennemis‘, en effet, permet de mobiliser le peuple en permanence, de l’unifier dans une commune volonté orientée sur une cible. Mao Tsé-Toung a toujours rapporté la victoire à l’unité comme à sa cause directe, et l’unité se réalise, en dépit des divergences épisodiques, quand il est possible de désigner un ennemi et un danger.

III.- UN SOCIALISME CRITIQUE

Envers la minorité l’ennemis déclarés, la contrainte et même la violence sont justifiées: c’est l’exercice de la dictature du prolétariat.

Pourtant, la lutte n’atteint pas ainsi le phénomène à sa racine qui est, comme il a été dit, la permanence de l’ancienne civilisation au sein du peuple et dans l’esprit de chaque individu. Des conceptions, des habitudes de vie, des idées qui touchent à tous les domaines de l’existence, subsistent et se manifestent, se mettent à travers de l’entreprise socialiste. Comme elles proviennent du fond des âges, on ne peut pas attendre qu’elles disparaissent par elles-mêmes; il faut les ‚détruire‘ si l’on veut que la civilisation nouvelle implante peu à peu ses racines.

Sur ce terrain, la lutte est aussi ardue et complexe que sur les autres; mais elle ne

peut pas se mener par les armes de la force et de la contrainte. Seules les idées peuvent être utilisées contre des idées. La lutte prend ici la forme originale de la ‚grande critique révolutionnaire de masse‘ qui, malgré sa formulation négative, constitue une tâche en réalité positive. En effet, c’est en critiquant, non des individus, mais des manières de penser et d’agir que le peuple s’éduque lui-même qu’il apprend à reconnaître ce qui est bon c.à.d. ce qui est conforme à la civilisation nouvelle, et ce qui est mauvais, c.à.d. ce qui s’y oppose. De cette manière il se forme aux luttes futures dont les aspects seront toujours nouveaux, mais dont le contenu demeurera le même: l’influence des choses anciennes.

Et à mesure que par la critique le peuple prend conscience de l’effet pernicieux de la vision du monde passée et décadente, il la rejette en la remplaçant par la vision nouvelle et progressiste. De cette manière encore, il réalise toujours plus profondément son unité interne et vivante, il devient le grand peuple révolutionnaire animé d’une ‚pensée‘ unique. Car la lutte comme la critique ne sont pas conçues par Mao Tsé-Toung comme des exercices de rhétorique; elles se déroulent au sein de l’action quotidienne; elles sont même, à ses yeux, la nature même de l’action. Et c’est ainsi qu’il a compris la célèbre remarque de Marx: la philosophie ne doit pas se contenter d’expliquer le monde, elle doit le transformer. Et le monde à transformer, c’est d’abord le monde humain, l’esprit d’un chacun. Par là et par là seulement se réalisera la transformation du monde matérielle. Pour Mao Tsé-Toung le révisionnisme, c’est précisément le contraire: croire que la transformation du monde matérielle entraînera celle de l’homme.

IV.- UNE SOCIETE REVOLUTIONNAIRE

Ainsi engagée dans la lutte et dans la critique permanentes, la société socialiste en gestation se définit comme une société "révolutionnaire". La révolution, pense Mao Tsé-Toung, n’est pas un moment particulier de la vie d’un peuple, mais la nature de son entreprise sociale et par conséquent, son caractère permanent.

Cela signifie que, pour lui, le "déséquilibre" est un état normal, le véritable facteur de progrès; les périodes d’équilibre et de paix ne pouvant être que transitoires et éphémères. Il s’agit toujours d’échapper à la tentation du confort et de la sécurité, c’est nouveau opium du peuple que les "ennemis" savent manipuler pour résister au renouvellement. En fin de compte, la révolution telle que l’entend Mao Tsé-Toung est un état d’esprit; elle n’a rien à voir avec la destruction inconsidérée des biens matérielles et encore moins avec la négation de l’héritage du passé, ou de l’apport des autres peuples. Elle ne prétend pas non plus changer l’homme, mais bien changer un "certain homme", celui qui se détermine par l’appât du gain, des honneurs et du profit, pour faire apparaître l’homme qui se déterminera par des valeurs contraires.

Tout le problème du socialisme réside dans cet aménagement des rapports sociaux sur de nouvelles bases et dont Mao Tsé-Toung attend qu’il entraîne la naissance d’une Chine moderne, puissante, économiquement prospère et culturellement avancée. Il est permis de douter du succès de l’entreprise sous tous ses aspects. Mao Tsé-Toung lui-même ne s’est pas fait illusion et c’est pourquoi il a tellement insisté sur l’esprit de lutte. Mais il savait aussi que le peuple chinois sera pendant longtemps, et peut-être toujours, un peuple pauvre, même dans un Etat prospère et, à la limite, riche. Or, il était capital de persuader ce peuple qu’il est le plus heureux de la terre dans la société nouvelle. Et pour cette tâche, il savait qu’il pouvait compter sur la fierté, l’ingéniosité, le savoir faire et la patience des millions de chinois.

Il l’a dit lui-même et sa réflexion met en lumière le fond même de sa pensée qui unit révolution et nationalisme: les mêmes qualités du peuple qui ont fait la grandeur de la Chine impériale peuvent seules faire la grandeur de la Chine nouvelle. Pour ce qui est de sa vie intérieure, la Chine socialiste n’est pas sortie du cadre global de l’Empire. Et ce n’est pas sans raison que le seul philosophe quotidiennement critiqué soit Confucius. C’est lui, en effet, qu’il s’agit de remplacer par la "voie" nouvelle. La voie confucéenne prétendait définir la civilisation; la "voie" nouvelle se veut elle aussi exemplaire.

Que le socialisme de Mao Tsé-Toung ait intégré des éléments marxistes, c’est un fait indiscutable; qu’il soit marxiste reste sujet à examen. Il est chinois en tout cas, et il véhicule plus de traditions chinoises qu’il ne l’avoue lui-même.
in: Le Monde, 10/9/1976

ANGOLA :

M. Neto se félicite de la contribution de l’Eglise à l’indépendance.

C’est avec un certain retard qu’on a eu connaissance des propos que le président de la République angolaise, M. Agostinho Neto, a tenus aux évêques du pays venus lui rendre visite en mars, au moment de leur réunion plénière dans la capitale du pays.

Ce qui ressort de ce discours est la bonne volonté du nouveau gouvernement, que le premier dirigeant du pays — chef du M.P.L.A. au pouvoir — a tenu à montrer à l’Eglise d’Angola. Après avoir rappelé qu’au cours de diverses rencontres avec ses représentants en province les nouvelles autorités ont eu à se féliciter de la collaboration de l’Eglise « pour réaliser l’objectif fondamental du pays, qui est l’indépendance », attitude qui avait, au temps de l’occupation coloniale, amené certains de ses membres à être « emprisonnés ou

assignés à résidence », M. Neto a ajouté : « Je pense qu’à partir de ces bases le corps de l’Eglise est en train de se renouveler. Il a une nouvelle direction, une direction plus angolaise, dirai-je, non par la couleur de ceux qui dirigent aujourd’hui l’Eglise, mais parce qu’ils sont plus enracinés en Angola (…) Je pense que nous pouvons avoir pleine confiance que l’Eglise continuera à contribuer à la reconstruction de notre pays (…), que cette contribution de Vos Excellences sera la plus large possible ». (…)

in: I.C.I., 15/6/1976

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