Vers une nouvelle définition de la culture
aus: Cahiers pédagogiques 233, 1985
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Dire que la culture scolaire est marquée, particulièrement en France, par le dualisme entre les "littéraires" et les "scientifiques" n’est pas nouveau. Mais apparemment, le phénomène n’est pas uniquement français. Dans beaucoup de pays, l’Ecole semble effectivement partagée entre "deux cultures" (1) :
- la culture littéraire, axée sur l’expression verbale et héritière de l’humanisme classique redécouvert à la Renaissance,
- la culture scientifique, axée sur les mathématiques et fille du positivisme du 19e siècle (2).
Ces deux cultures ont pourtant un trait commun. Elles se basent sur des abstractions (des signes linguistiques ou des symboles mathématiques). Des contenus concrets n’ont pas de place dans la dichotomie sciences/lettres. On peut en conclure que la culture scolaire est basée essentiellement sur l’abstraction.
Cette constatation a des conséquences pédagogiques et sociales remarquables. Il se trouve que les enfants d’origine sociale modeste ont très souvent des problèmes précisément au niveau de la faculté d’abstraction. C’est pourquoi, la culture scolaire défavorise les enfants d’origine sociale modeste. Elle sert de moyen de sélection sociale. Il existe, notamment en France, une vaste littérature sociologique à ce sujet (3).
Un tel constat est un scandale pour beaucoup de pédagogues. Ceux-ci se sont proposés de changer la culture scolaire.
Ils cherchent une nouvelle définition de la notion de culture (4). La culture devient dans leur optique la faculté de "référencia-
tion" ("savoir se situer dans le monde"). Ceci implique que les lettres et les sciences ne doivent plus avoir seules le privilège de cultiver les jeunes. On cherche à remplacer, selon une formule du sociologue Georges FRIEDMANN l’humanisme classique par un "humanisme du travail". Aussi faut-il introduire un troisième élément dans la culture scolaire. La technique en tant que culture concrète doit servir à démocratiser l’enseignement…
Comment expliquer ce phénomène de relégation des contenus techniques que l’on retrouve d’une façon plus on moins caractérisée dans tous les systèmes scolaires analysés ?…
Ainsi, les difficultés que rencontre la culture technique dès qu’elle désire devenir la troisième culture de l’enseignement, semblent être dues à une dichotomie fondamentale entre deux systèmes de pensée. Le cadre théorique du système scolaire est le système de pensée de la Science (au sens large, incluant les lettres). Celui-ci possède une logique analytique et une structure disciplinaire et met en valeur — au moins tendanciellement — son caractère désintéressé. Les contenus concrets venant du monde technique par contre, participent forcément à la structure de la pensée technique. Celle-ci est pluridisciplinaire par définition, possède une logique synthétique et met en avant ouvertement son caractère utilitaire, étant donné que toute solution d’un problème technique est orientée vers la satisfaction d’un besoin.
Aussi, l’introduction d’une culture techni-
que (se rapportant à la logique technique), dans l’enseignement général (orienté vers le système de la Science, car menant vers des études supérieures) constitue-t-elle une intrusion d’éléments étrangers. Le système scolaire réagit soit en adaptant ces contenus à sa logique, soit en les marginalisant.
D’autre part, il existe une méthode pédagogique classique pour favoriser des apprentissages complexes "transdisciplinaires", tels qu’ils sont exigés par les phénomènes techniques, à savoir la méthode de projet. Ce n’est pas par hasard que cette méthode est très répandue dans le domaine de la "school technology" anglaise, car elle permet une approche globale et synthétique d’un problème technique tout en respectant le cadre scolaire. De nombreuses expériences encourageantes en Angleterre montrent que la méthode de projet peut être un moyen valable pour introduire la culture technique dans le cadre scolaire sans trahir l’essence du phénomène technique.
C’est pourquoi la méthode de projet a été préconisée par la COPRET en France comme étant la méthode la plus importante du nouvel enseignement de la technologie. En effet, cette commission de réforme a essayé de tenir compte de cette opposition systémique entre la technique et l’école (10). Or, la prise en considération du danger est la condition nécessaire pour le surmonter.
Wolfgang Hörner
Université de Bochum/R.F.A.
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