Violence service à domicile
Interview avec Virginie Giarmana, directrice d'Amnesty Luxembourg
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Interview avec Virginie Giarmana, directrice d’Amnesty Luxembourg
Parmi la multitude de violences exercées à l’encontre des femmes, la violence familiale est la violation des droits humains la plus fréquente. Nombreuses sont les actions menées sur le plan international pour lutter contre ce phénomène qui, de par le monde, tue et rend infirmes autant de femmes âgées entre 15 et 44 ans que le cancer. Toute une série de mesures ont également été prises au Luxembourg : citons notamment les campagnes de sensibilisation et les publications(1) du ministère de l’Égalité des chances, la loi sur la violence domestique(2) de 2003 ainsi qu’une enquête(3) exhaustive menée en 2004 par Amnesty Luxembourg sur la situation au Grand-Duché.
La violence domestique tend de plus en plus à être reconnue comme un véritable fléau de société qui touche des personnes, en très grande majorité des femmes, indépendamment de leur nationalité, statut social, niveau d’éducation ou âge. Afin de mieux cerner l’ampleur du phénomène qu’est la violence domestique, la section luxembourgeoise d’Amnesty International a réalisé une enquête au Luxembourg entre mars et novembre 2004. Est-ce que cette démarche résulte de l’initiative d’Amnesty ou avez-vous été sollicités par des acteurs externes ?
V.G. : Non, cette démarche est une initiative d’Amnesty Luxembourg. Notre organisation a en effet lancé en 2004 une grande campagne mondiale de sensibilisation et d’action contre la violence à l’égard des femmes. Toutes les sections d’Amnesty étaient appelées à se mobiliser. Deux thèmes faisaient principalement l’objet de cette campagne : la violence contre les femmes en temps de guerre et la violence domestique.
Au Luxembourg, nous avons cherché avant tout à en savoir plus sur la violence domestique et sur la situation du pays. Nous voulions, avant de commencer notre campagne, avoir un peu plus de renseignements sur la violence domestique, pour être à même de mieux comprendre comment la combattre, quelles sont les femmes qui en sont victimes… Et puis, nous nous sommes
rendus compte, au fur et à mesure de nos recherches, qu’il n’existait pas, au Luxembourg, d’étude « exhaustive » sur la question. Nous nous sommes dit alors que nos recherches et nos résultats pourraient être utiles à d’autres organisations ou des personnes particulièrement intéressées à cette question et nous avons décidé de les publier.
En premier lieu, il est certain qu’il faut montrer que la violence à la maison, la violence domestique existe d’une part, et qu’elle est inacceptable d’autre part.
Les campagnes de sensibilisation nationales ainsi que la législation sur la violence domestique entrée en vigueur le 1er novembre 2003, qui permet notamment l’expulsion du domicile de l’auteur de la violence pour une période de dix jours, ont eu le mérite de reconnaître officiellement l’existence de ce phénomène et de stigmatiser socialement l’individu violent. Êtes-vous d’avis que ces mesures étaient indispensables pour émettre un signal clair ?
V.G. : Oui, indiscutablement. J’ai deux commentaires à ce propos.
En premier lieu, il est certain qu’il faut montrer que la violence à la maison, la violence domestique existe d’une part,
et qu’elle est inacceptable d’autre part. Souvent, lorsqu’on mentionne le sujet, les gens sont sceptiques et ne croient pas que le phénomène soit si répandu. Ou alors ils estiment que « de petites tapes », ça n’a jamais fait de mal à personne. Campagnes de publicité et nouvelle loi aident à faire prendre conscience de la gravité de la violence domestique.
Mais le chemin est encore long. Très, très souvent, lorsque nous avons parlé de notre recherche ou de notre campagne, nous avons reçu comme réponse « oui, mais les femmes peuvent aussi être violentes, et il y a des hommes battus ». Ce que nous ne contestons évidemment pas, mais il est quand même triste de se trouver confronté une fois sur deux à ce genre de réaction.
Dans votre rapport, vous avez voulu savoir quel était le degré de sensibilisation à la violence domestique auprès du grand public. Lors de l’Oekofoire et du Festival des migrations, vous avez invité des visiteurs de votre stand à remplir un questionnaire. Si on se réfère aux réponses des 234 personnes interrogées, environ les trois quarts (!) ont répondu qu’ils avaient eu connaissance d’une femme ayant subi une forme de violence dans sa vie privée. Pensez-vous qu’il y a une acceptation un peu fataliste de la violence domestique ou cette dernière est-elle de plus en plus perçue comme une grave atteinte à l’intégrité physique et morale de la personne ?
V.G. : Difficile de répondre. Je fais un peu référence à ma réponse précédente. Je crois qu’une partie de la population est sensibilisée et sait la gravité de la violence domestique ainsi que l’ampleur du phénomène. Une grande partie des personnes interrogées au Festival des migrations connaissait par exemple le nom d’une organisation de défense des droits des femmes au Luxembourg. Mais il reste toute une partie de population « passive » qui pense inconsciemment que (réflexions pêle-mêle) :
- on en fait trop par rapport à la violence domestique ;
- les hommes sont aussi des victimes ;
- parfois, « une petite tape » ne peut pas faire de mal.
De la part des femmes battues, il y a aussi un fort sentiment de honte et de peur du regard des autres.
Au cours de vos démarches et entretiens, avez-vous eu le sentiment qu’il y avait une réelle prise de conscience de ce problème chez la police, les milieux juridiques et les médecins suite à l’introduction de la loi sur la violence domestique ?
V.G. : Nous avons toujours reçu un très bon accueil de la part de la police. D’après les discussions que nous avons eues avec d’autres organisations, parti-
culièrement celles qui sont directement en contact avec les femmes victimes de violence, les policiers comprennent aujourd’hui mieux le contexte et les problèmes que rencontrent les familles où la violence sévit. Mais c’est bien entendu très différent selon les personnes. Ça dépend malheureusement beaucoup des individus, certains se sentent concernés, d’autres moins, et on a aussi noté un certain relâchement de la police dans certaines parties du pays.
Pour le milieu juridique, il y a plusieurs avocats qui sont spécialisés dans les dossiers de défense des femmes victimes de violence. Nous avons aussi organisé une mini-formation pour les avocats, avec la collaboration du jeune barreau. Il y avait pas mal de personnes intéressées.
Les médecins, c’est peut-être un peu moins « facile ». Certains sont tout à fait conscients de l’importance du phénomène et en comprennent bien la dynamique. Ils sont prêts à intervenir, à conseiller la personne victime de violence. D’autres sont moins « engagés » et ne cherchent pas vraiment à comprendre ce qui se passe. Ceci est très dommage, parce que le médecin est a priori le premier interlocuteur des femmes qui sont victimes de violence, et son intervention/sa non-intervention peut changer bien des choses.
La loi sur la violence domestique ne prévoit pas un suivi thérapeutique obligatoire pour les auteurs de violences. Quel est votre point de vue là-dessus ?
V.G. : Nous pensons qu’un suivi thérapeutique devrait être prévu, pour éviter/décourager/limiter les récidives.
L’intervention de l’État permet dans un premier temps de protéger la victime, voire même de lui sauver la vie. Mais l’expérience prouve que dans la très grande majorité des cas, la violence continue quand l’homme réintègre le foyer familial. Ne faudrait-il pas prévoir systématiquement pour ces familles une prise en charge et un suivi social sur une période assez longue, d’autant plus que les enfants sont souvent aussi témoins ou victimes de cette violence ?
V.G. : Oui, ici aussi, c’est comme pour la question précédente. Il y a également deux niveaux à considérer. Lorsque la situation de violence éclate, il y a une intervention de la police, qui se retrouve sur les lieux, confrontée à un homme violent, une femme battue et des enfants témoins. Les policiers le disent, ils ne sont pas vraiment préparés pour faire face à ce genre de situation et ne savent pas toujours comment réagir. Il serait vraiment bon d’avoir avec eux, dans des interventions de ce type, une équipe plus « sociale » qui pourrait s’occuper de l’aspect psychologique immédiat. Un projet de ce genre a été mis en place à Esch-sur-Alzette avec le SAMU social, et nous pensons que cela devrait être généralisé.
Par ailleurs, il est certain qu’un suivi psychologique de toute la famille, pendant que l’auteur de violence est à l’écart comme éventuellement après son retour, est nécessaire. Une femme victime de violence met parfois beaucoup de temps à assumer la situation, un suivi psychologique pourrait l’aider. Les enfants ont aussi besoin d’un soutien particulier, surtout lorsqu’ils sont confrontés à des situations violentes qui impliquent leurs deux parents.
(1) La dernière brochure en date, les visages multiples de la violence envers les femmes, a été rédigée et éditée par les Services d’hébergement pour femmes, avec le soutien du ministère de l’Égalité des chances. Cette brochure de 25 pages en langue française peut être commandée auprès du ministère au 478-5814. D’autres versions de langue sont en préparation.
(2) Le texte intégral de la loi sur la violence domestique peut être consulté sur www.legilux.lu
(3) L’enquête d’Amnesty Luxembourg peut être téléchargée sous forme de pdf à l’adresse suivante : www.amnesty.lu/agissez/campagn/women/pays/vaw_lux_rapport.pdf
La violence domestique en chiffres
Dès son entrée en vigueur le 1er novembre 2003, la loi du 8 septembre 2003 sur la violence domestique a connu une forte fréquence d’application. Les chiffres ci-dessous concernent la période du 1er janvier au 31 décembre 2004 :
Il y a eu 253 interventions policières et 154 expulsions du domicile autorisées par les parquets de Diekirch et de Luxembourg, ce qui représente une moyenne d’environ 13 expulsions par mois.
145 expulsions ont été communiquées au Service d’assistance aux victimes de la violence domestique, dont l’objectif est d’assister, de guider et de conseiller les personnes victimes de violences. Dans 143 cas, les agresseurs étaient de sexe masculin et dans 2 cas de sexe féminin.
218 enfants ont été victimes/témoins de violence domestique.
458 femmes et 500 enfants ont séjourné dans les services d’hébergement pour jeunes filles et femmes ainsi que pour femmes avec enfants. Dans 281 des cas, la violence domestique était le motif invoqué pour entrer au centre d’accueil. Par rapport à 2003, le nombre de femmes accueillies a augmenté de 8 % et le nombre d’enfants a diminué de 3 %.
Riicht eraus, le centre de consultation pour auteurs de violence, a été contacté par 21 hommes. 18 clients étaient concernés par la violence domestique et 7 clients avaient fait l’objet d’une expulsion.
Source : ministère de l’Égalité des chances
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