Vision personnaliste de l’intégration

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Le texte suivant a été présenté lors d’une journée d’étude, organisée par le groupe Vie Nouvelle de Luxembourg, le 27 avril 1991, au sujet de "L’intégration des étrangers au Luxembourg et des Luxembourgeois aux étrangers". Le caractère oral a été volontairement laissé à cet exposé

Introduction

Dans le groupe "Vie Nouvelle", nous nous réclamons d’une certaine idée de l’homme qui s’exprime dans le personnalisme. D’autre part, le papier d’invitation pour cette rencontre montre qu’il s’agit, non pas de l’intégration en général, mais de l’intégration en rapport avec les étrangers. A partir de là se posent quelques questions:

  • qu’est-ce qu’une vision personnaliste des choses?

  • qu’est-ce qu’on entend par intégration?

  • qu’est-ce que ces deux questions ont à voir ensemble?

Enfin, je terminerai sur quelques questions qui résultent de ces trois premières.

Qu’est-ce que le personnalisme?

Le personnalisme n’est pas un système complet de pensée, il n’est pas la réponse à toutes les questions: c’est une certaine idée de l’homme. Il consiste à considérer l’homme comme une personne! Ceci peut paraître une effroyable banalité, et de fait, tout le monde a ce mot de personne à la bouche. Mais nous essayons, à la Vie Nouvelle, d’utiliser ce terme en lui donnant un contenu et un sens précis. Je ne vais pas ici développer cette notion intégralement, mais me contenter d’insister sur sa caractéristique centrale qui d’ailleurs me permettra de faire le lien avec le thème de l’intégration. Je me servirai d’une phrase d’Emmanuel Mounier: "Une personne est un homme que le monde interroge, et qui répond: c’est l’homme responsable" (Mounier, Oeuvres III, 484). L’essence de la personne est dans le lien et la tension entre ces trois termes.

  • un homme que le monde interroge: l’homme est capable de se laisser interpeller, il est quelqu’un à qui des défis se présentent, pour qui il y a des événements. Ce n’est pas un être soumis aux différents déterminismes et influences, mais quelqu’un à qui de vraies questions se posent. On ne pose pas de questions à un arbre…

  • qui répond: la personne est donc un être de réponse. Cette réponse n’est pas une réaction à un stimulus, ni l’effet produit par une cause extérieure; il s’agit d’un acte authentique initié par quelqu’un.

  • responsable: il s’agit ici de plus que d’un simple jeu de mots:

  • un homme qui prend ses responsabilités. C’est la tâche de chacun en particulier. Pourquoi?
  • même en ne répondant pas, l’homme donne une réponse

  • personne ne peut le faire à sa place

  • s’il ne répond pas, cette réponse manquera

  • chacun a sa réponse à donner; il est question ici de l’identité de l’homme! Par cette réponse, j’exprime ce que je suis et je deviens de plus en plus ce que je suis!

Quelle force, quelle énergie, quelle puissance rendent l’homme capable de répondre?

Nous pouvons puiser nos réponses à cette question en nous plaçant sur le plan de la psychologie (étude des capacités de caractère que la personne doit posséder), sur le plan de la pédagogie (comment éduquer l’être humain pour qu’il devienne une personne capable de prendre ses responsabilités), sur le plan moral (morale de l’engagement), sur le plan du droit (concrétisation de la reconnaissance des uns par rapport aux autres) etc…

Par rapport au thème de l’intégration, ce qu’il importe de retenir, c’est que la personne, c’est-à-dire l’homme qui répond est essentiellement un être relationnel.

La relationnalité n’est pas un luxe, un surplus: elle est constitutive de la personne! Or, toute relation est toujours relation à quelqu’un de différent, d’étranger (dans tous les sens du mot); l’autre est toujours pour moi en partie un inconnue; il y a toujours en lui une part d’incompréhensible… En effet, en chacun, il y a de l’irréductible qu’on ne peut mettre en dénominateur commun.

La relationnalité est ouverture à l’étranger, et elle est ainsi constitutive de la personne tout comme la coexistence avec l’étranger. L’étranger n’est pas l’accident, l’exception, mais la "normale" pour la personne (même si nous nous occultons souvent ce qu’il y a de différent entre nous).

Si la personne ne se développe, ne devient elle-même, ne se connaît vraiment que par la relation, alors, on peut dire que je ne deviens moi-même que par ce rapport avec l’étranger. Si je veux ignorer ce

"Une personne est un homme que le monde interroge, et qui répond: c’est l’homme responsable."
Emmanuel Mounier

rapport, il me manquera quelque chose, je ne serai pas tout à fait moi-même et je ne me connaîtrai pas tout à fait non plus.

Une double mise en garde est de mise cependant:

  • La personne peut ne pas s’ouvrir à l’étranger, c’est en son pouvoir; mais alors, elle se sous-développe, elle s’appauvrit et elle appauvrit l’autre.

  • Cette relation à l’étranger n’est pas forcément harmonieuse et paisible; elle peut être de l’ordre du conflit et de l’affrontement. Ce rapport à l’étranger doit être voulu, appris, conquis…

Le rapport à l’étranger

Si la relation à l’étranger est vitale, de quelle sorte de relation s’agit-il?

Si nous considérons l’étranger comme la personne de nationalité et de culture différentes, plusieurs rapports sont possibles à priori:

  • un rapport négatif: le refus
  • une absence de rapport: l’indifférence, l’ignorance.
  • un rapport positif: l’accueil

Le refus. Il peut prendre différentes formes:

  • refus préventif: ne pas rencontrer l’étranger: fermeture des frontières, contingentements et autres pratiques…

  • utilisation de l’étranger de la manière qui nous convient: séjour intermittent, droits uniquement relatifs au travail

  • assimilation pure et simple

  • xénophobie active et racisme

L’indifférence. C’est sans doute le rapport à l’étranger le plus souvent pratiqué. Cette indifférence peut prendre différentes formes:

  • une forme institutionnelle; par exemple, une série de problèmes ne sont pas pris en considération, ne sont pas abordés par tel ou tel ministère (voir politique scolaire dans ce pays).

  • une forme plus personnelle, plus "vécue": l’étranger est un problème qui relève de l’administration, "cela ne nous concerne pas". Absence d’intérêt pour ces gens et leurs problèmes.

  • une forme plus "élégante": la tolérance… pas de lien ni d’intérêt, ni d’effort… ceci entraîne des "ghettos".

De fait, l’indifférence conduit à l’exclusion, comme le refus. Mais il faut l’en distinguer, car ses motivations ne sont pas les mêmes.

L’accueil. Celui-ci peut également prendre différentes formes:

  • l’étranger est considéré comme un mal nécessaire et on l’accueille dans notre intérêt bien compris. On développe alors une certaine politique des logements, une certaine politique scolaire etc… et on instaure certains droits qui dépassent ceux relatifs au travail

  • l’étranger représente un apport utile, voire nécessaire pour nous.

L’intégration

Dans une perspective personnaliste, toute relation doit être une relation de promotion de ceux qui

sont en relation. Mais cette relation n’est nullement entendue au sens d’une fusion, d’une assimilation ou d’une juxtaposition. La relation idéale ne sera pas celle d’une société "multi-culturelle" (dans laquelle plusieurs cultures vivent côté à côté); elle sera une relation de "reconnaissance" (droits, gestes, attitudes…), d’interaction et de coopération!

  • Reconnaissance: prendre acte de l’existence de l’autre et garantir cette existence par l’attribution de droits.

  • Interaction: dans une vision personnaliste, une véritable relation est toujours réciproque! Les deux termes de la relation agissent l’un sur l’autre et non pas à sens unique. Cette interaction est une exigence pour les deux: les autochtones et les étrangers, sinon, il y a manque pour les deux.

  • Coopération: il ne s’agira pas seulement d’agir l’un sur l’autre, mais l’un avec l’autre. La relation, d’un point de vue personnaliste, culmine enfin dans l’intégration!

  • Intégration.

L’étymologie du mot est très belle: elle revient à signifier l’articulation d’une pluralité d’éléments afin d’en former un nouveau tout. Mais c’est un tout dans lequel les hommes qui se sont rencontrés ne se dissolvent pas; chaque élément subsiste! Dans cette pluralité, les hommes "deviennent" eux-mêmes (ce qui est différent de dire qu’ils "restent" eux-mêmes).

Nous pouvons faire une comparaison avec la formation d’un couple: celui-ci ne consiste ni à juxtaposer ni à fusionner deux êtres; mais à ce qu’ils se reconnaissent mutuellement par l’interaction, la coopération et l’intégration pour former quelque chose qui n’existait pas avant la rencontre. Le couple n’est pas une addition de deux êtres, mais la formation d’une nouvelle réalité dans laquelle les partenaires ne disparaissent pas, ne restent pas non plus tels qu’ils étaient auparavant, mais acceptent d’évoluer: chacun "devient" lui-même dans cette intégration.

Wolter
in: Publix-Forum

"Ich hatte noch nie etwas gegen Gastarbeiter – noch nicht mal gegen Türken!"

Une société pensée sur ce modèle est une société interculturelle (et non pas simplement multi-culturelle).

Questions sur la constitution d’une société interculturelle.

a) D’abord, concernant la personne elle-même, il faut être conscient du fait que le rapport à l’étranger n’est pas nécessairement voulu par tous ni possible à tout le monde. Il se pose donc des problèmes de motivation et de formation, et ceci vaut pour l’autochtone comme pour l’étranger.

b) Quant à l’établissement d’une société interculturelle, plusieurs questions se posent:

  • Quelles sont les structures de base d’une telle société aux plans économique, politique, social et culturel?

  • Quelles sont les conditions de viabilité d’une telle société? En particulier, quel genre d’identité une telle société peut-elle viser?

  • Il ne suffit pas d’avoir une vision à peu près cohérente et réaliste de la société à laquelle on veut parvenir, encore faut-il élaborer une stratégie de transition vers une telle société. C’est ici souvent que le bât blesse. Or, cette stratégie de passage vers une société interculturelle, ce n’est rien d’autre que l’intégration, entendue comme processus et comme dynamique.

En vue de cette intégration, il faut se demander comment y motiver les gens et quelle peut être une formation à l’intégration, une pédagogie de l’intégration. De quels moyens dispose-t-on ou quels moyens faut-il mettre en place dans les domaines de la langue, de l’école ou des droits civiques, entre autres?

Enfin, une analyses de la situation concrète au Luxembourg s’impose qui chercherait à savoir quelles chances l’intégration a ici et quels sont les obstacles, les réticences, les freins à l’intégration?

Toutes ces questions concernent les deux partenaires, les Luxembourgeois et les étrangers et les réponses doivent tenir compte du point de vue des deux côtés.

c) Pour ce qui est de toute cette problématique, le personnalisme ne peut fonctionner que comme motivation. Il n’a pas de solutions à présenter, mais il encourage l’avancée vers une société interculturelle et montre qu’elle n’est pas contre nature. Toutefois, le personnalisme a une contribution à faire sur un aspect de la question qui, souvent, est considéré comme particulièrement dramatique et délicat : en allant vers une telle société, ne risque-t-on pas de perdre son identité nationale? Remarquons en passant que le problème se pose aussi aux étrangers, ce qui ne rend pas sa solution plus facile. Mais il faut d’abord avoir

des idées claires sur ce que c’est que l’identité de quelqu’un, d’un groupe, d’une nation.

D’un point de vue personaliste, l’identité n’est pas quelque chose d’établi une fois pour toutes dans un noyau dur qui devrait durer jusqu’à la fin du monde. Toute identité est toujours en évolution tout en étant quelque chose de bien réel.

Il s’agit d’une unité qui se fait à partir d’une pluralité d’éléments:

  • historiques (traditions, événements…)
  • psychologiques (habitudes, tendances, goûts…)
  • sociaux (classe sociale, milieu professionnel…)
  • culturels (valeurs, aspirations, projets..).

D’où vient cette unité? Elle se constitue au fil d’une succession de "choix" qui sont faits:

  • au plan de l’individu (nous ne naissons pas avec une valise vide, ni avec une valise close): un tri est fait et doit toujours être refait parmi les éléments qui sont présents dans une personne donnée; on pose des accents par l’assimilation de ce qui vient, des relations qu’on établit, des influences qui jouent…

au plan d’un groupe, d’un peuple qui fait ses choix, par exemple

  • par des élections
  • par les réactions aux événements qui se produisent: guerres, événements culturels ou sociaux, l’immigration…
  • par le fait de maintenir ou d’abandonner ou de faire évoluer les habitudes sociales, les moeurs…

L’identité d’une nation ne peut donc rester une fois pour toutes la même, car il y a constamment à réagir, à répondre aux événements; et ne pas répondre, nous l’avons vu, c’est encore une façon de quand même réagir.

Alors, les Luxembourgeois risquent-ils de perdre leur identité au contact des étrangers? En un sens, la question ne se pose plus: cette identité que certains cherchent désespérément à préserver est déjà perdue! Le simple fait qu’un tiers de la population est constitué d’étrangers déjà fait évoluer l’identité… qu’on le veuille ou non. Si donc on veut préserver l’identité, on cherche à préserver ce qui n’est déjà plus. Mais cette évolution est inconsciente et non voulue, et donc elle est dangereuse; il vaudrait mieux faire cette évolution de manière plus consciente, plus choisie, sinon nous acquerrons une identité dont nous ne nous rendons pas compte alors que nous pourrions la forger nous-mêmes en relation avec les autres. Au lieu de continuer à perdre notre identité, la mise en place délibérée d’une société interculturelle nous permettrait d’acquérir une identité. L’enjeu de la société multi-culturelle, qui de fait, existe au Luxembourg depuis des années déjà, est de passer à une société interculturelle. Sommes-nous prêts? Le voulons-nous?

L’identité d’une nation ne peut rester une fois pour toutes la même, car il y a constamment à réagir, à répondre aux événements; et ne pas répondre, c’est encore une façon de réagir.

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