L’art à l’école en chemin

Il m’est demandé de vous parler d’ékla à partir de quatre questions précises qui m’ont été envoyées et que je reprends ci-dessous. Structure belge francophone, ékla est le Centre scénique de Wallonie pour l’enfance et la jeunesse. Il a pour mission d’œuvrer au rapprochement entre le monde de l’éducation et le monde artistique en proposant des spectacles jeune public ainsi que des résidences d’artistes dans des écoles et d’autres lieux dévolus à l’enfance et à la jeunesse sur l’ensemble de la Wallonie. Il est subsidié principalement par le secteur des arts de la scène du ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles, par le biais d’un contrat-programme.

Est-ce que vous pouvez vous présenter dans vos fonctions à ékla et rapidement à travers le parcours qui vous a conduite à cette fonction ?

J’ai eu la chance d’y coordonner, dans un premier temps, un projet expérimental commandité par le ministre alors en charge de l’éducation et de la culture ainsi que par la Fondation Roi Baudouin. De 2000 à 2004, ce projet confié à ékla, Centre scénique de Wallonie pour l’enfance et la jeunesse, nous a permis d’œuvrer à l’organisation d’un projet intitulé « L’Ecole en scène ». Il s’agissait de résidences d’artistes dans l’enseignement secondaire à Bruxelles et en Wallonie. Doté de budgets conséquents, ce programme nous a donné la possibilité de déployer un large éventail d’actions et de réflexions. Ce laboratoire géant, couplé à la grande expérience engrangée par ékla (appelé auparavant Centre dramatique de Wallonie pour l’enfance et la jeunesse) depuis 1982, m’a permis de poser les bases d’une direction claire lorsque celle-ci m’a été confiée en 2004, à la demande du conseil d’administration et des codirecteurs de l’époque, Michel Van Loo et Marie-Claire Tonneaux.

Mon expérience de journaliste culturelle (notamment à La Libre Belgique et au Ligueur, collaboration toujours en cours) ainsi qu’un temps partiel presté au sein du Cifas, un organisme de formation artistique, m’ont également beaucoup apporté pour assumer cette fonction de direction.

Quant au secteur du théâtre jeune public belge francophone, dans lequel s’inscrit ékla, il me passionne depuis toujours. Adolescente, j’avais suivi des stages d’écriture et d’observation dans le cadre des Rencontres de Théâtre jeune public[1]. Ce fut une façon idéale de plonger dans ce grand bain. Ensuite, étudiante en journalisme et en communication, puis en gestion culturelle, j’ai consacré plusieurs de mes travaux à ce secteur, parmi lesquels mon mémoire de fin d’études. Depuis lors, j’ai l’impression de ne jamais en avoir cessé l’exploration.

© ékla/Laurent Thurin-Nal

Plusieurs axes dans votre démarche ont retenu notre attention. Pourriez-vous présenter le dispositif des résidences d’artistes sur une année, telles que vous les pratiquez, avec leur plus-value ?

Il s’agit de l’opération « Art à l’Ecole ». Nous parlons de résidences d’artistes afin de souligner le caractère pérenne que nous souhaitons conférer à la venue de ces artistes dans l’école. Concrètement, nos artistes partenaires interviennent à raison de dix séances dans l’école (maternelle, primaire ou secondaire) ou dans la crèche (ou tout autre milieu d’accueil de la petite enfance)[2].

Ce caractère pérenne émane de plusieurs éléments :

  • L’un de nos maîtres-mots est le partenariat : artistes et enseignant.es travaillent main dans la main pour emmener les jeunes dans un véritable processus artistique. Ce qui signifie que personne ne connait l’issue du projet à l’avance. L’objectif d’un atelier ou d’une résidence d’artiste (selon la façon de nommer cette démarche) est de chercher ensemble. De s’y trouver dans une écoute particulière et dans une ouverture totale. Afin de favoriser ces deux derniers éléments chez les jeunes, nous cherchons à les susciter chez les adultes partenaires. L’artiste et l’enseignant.e partagent des temps prévus par ékla pour se rencontrer, apprendre à se connaître et éprouver des moments artistiques communs : ce que nous appelons « les formations Art à l’Ecole ». Les autres rendez-vous sont des moments de réunions, d’échanges, de discussions qui jalonnent l’année scolaire.
  • Un élément d’importance au cœur de l’action d’ékla est donc le processus de création. A aucun moment, un atelier artistique ne doit viser un résultat prédéfini. Du moins, celui-ci ne doit pas être l’objectif de la rencontre entre artiste, enseignant.e et enfants ou adolescents. Nous insistons sur les idées de chemin, de recherche, d’aventure, d’incertitudes et d’approfondissement. Les transformations qui émanent alors de ces expériences peuvent produire leurs effets à court terme, mais aussi à long terme.
  • L’opération Art à l’Ecole d’ékla repose depuis toujours sur un principe de médiation. L’équipe permanente d’ékla assure cette médiation, cette manière de se mettre au service des projets et des partenaires, en s’assurant que tout se déroule de la façon la plus juste qui soit au sein des ateliers et que la philosophie sous-jacente soit respectée. Cette équipe permanente compte également sur des relais grâce aux personnes émanant des « points de chute » d’ékla. Il s’agit de centres culturels répartis sur l’ensemble de la Wallonie (notre territoire d’action) afin d’opérer un véritable travail de proximité.
  • Dans le cadre d’ékla, la notion d’approfondissement – qui permet de générer toujours davantage de sensible dans les approches professionnelles (et humaines au sens large), de nouveaux réflexes et de nouveaux regards – provient de la formation sous deux formes. D’une part, des formations Art à l’Ecole et, d’autre part, de la formation continuée que suscite le vécu en atelier, mais aussi les discussions et les échanges récurrents au sein de la communauté de recherche (composée de tous les partenaires d’ékla).
© ékla/Laurent Thurin-Nal
  • A l’expérience singulière vécue tout au long de l’année en ateliers s’ajoute l’expérience très particulière vécue lors des Rencontres Art à l’Ecole. Nous organisons cet événement presque au terme de l’année scolaire. Pendant une semaine, plus d’un millier de jeunes provenant de l’ensemble de la Wallonie nous rejoignent pour partager l’exploration artistique d’une année. Des groupes d’enfants et d’adolescent.es s’y succèdent jour après jour. Avec nos artistes associé.es, nous soignons cet endroit avec beaucoup d’attention afin qu’il permette de ne pas biaiser ce que nous préconisons au départ : valoriser pleinement la recherche et le chemin, et non le résultat. Les retours qui nous parviennent après ces Rencontres nous racontent de façon récurrente les traces indélébiles que laisse ce vécu. La rencontre s’y vit de manière intense et multiple et les notions de dépassement et de découverte au sens large en découlent très naturellement.
  • La logique de co-construction sous-tend tout ce que nous proposons – aussi bien avec les adultes que les jeunes. Cette façon d’être alors partie prenante d’un processus en cours permet également d’éviter le phénomène « one shot » et de s’inscrire dans une démarche au long cours, avec ou sans ékla.
  • A ékla, le « faire » et le « voir » sont totalement imbriqués. Les participant.es sont invité.es à pratiquer différentes formes d’art, mais aussi à en découvrir. L’un ne va pas sans l’autre. C’est ce qui permet d’approfondir le rapport à l’œuvre au sens large. A propos d’œuvres, ékla propose une programmation de théâtre jeune public dans son lieu[3], mais aussi dans le cadre de différentes collaborations, dont celle avec le Théâtre de Namur pour le festival international Turbulences[4]. Nos différents partenaires culturels « points de chute » proposent, eux aussi, des spectacles de théâtre jeune public (entre autres).
© ékla/Laurent Thurin-Nal

Il semblerait qu’une des façons de promouvoir une plus grande place des arts dans l’école passe par un système de formation des enseignants à l’EAC. Pourriez-vous nous décrire ce que vous avez mis en place ? Et est-ce que le fait que vous proposiez des ateliers de sensibilisation, menés par des artistes, à destination des élèves mais aussi des enseignants, permet à ces derniers d’être mieux formés et outillés pour mener des actions d’EAC ?

Comme décrit plus haut, les formations sont un incontournable à ékla. Nous avons initié et développé un dispositif singulier qui consiste à réunir artistes, enseignant.es et médiateurs.rices culturel.les au sein de formations. Celles-ci s’apparentent davantage à des laboratoires. Les adultes expérimentent une approche particulière avec un.e artiste extérieur.e Cet.te artiste est toujours accompagné.e d’une personne de l’équipe permanente d’ékla. Cet accompagnement prend différentes formes en fonction des spécificités de l’artiste. Il est précieux à divers titres, dont celui de proposer un versant méthodologique au cœur de ces formations. Cela permet de prendre un peu de hauteur, mais également d’élaborer une multiplicité de liens. Ce procédé s’inscrit également dans la logique de co-construction citée ci-dessus.

Nous organisons également d’autres modules de formation : dans les Hautes Ecoles pédagogiques et à destination de publics cibles en particulier (secteur de la petite enfance, enseignant.es, professionnel.les de « l’accueil temps libre » au sein des écoles, etc.).

Quant aux ateliers de sensibilisation, ils nous permettent de donner encore davantage accès à l’opération Art à l’Ecole d’ékla. Par ce biais, les enseignant.es en découvrent l’existence et ont un aperçu de la philosophie d’ékla. S’ils ou elles souhaitent participer à l’édition suivante de l’opération Art à l’Ecole, la priorité leur sera accordée. Cela leur permet d’ouvrir d’autres portes également. Toutefois, l’approfondissement de démarches, quelles qu’elles soient, me semble rester la meilleure façon d’être mieux formé.es et outillé.es pour mener des actions d’éducation artistique et culturelle.

Nous avons le sentiment qu’ékla réfléchit très fortement en termes d’écosystème et de maillage de partenaires sur un territoire dans la poursuite de sa mission. Comment est-ce que cela a pu se mettre en place ? Quels sont les bénéfices et les éventuelles difficultés rencontrées ?

Ce travail de mise en place et de déploiement des « points de chute » d’ékla (cf. supra) et d’autres partenaires est une démarche au long cours qui demande beaucoup d’attention. Elle provient de la volonté de mutualiser, de partager et d’ajuster, toujours. Les bénéfices sont énormes, puisque cette approche nous permet d’élargir les possibles. Ce travail de proximité sur les territoires nous maintient en phase avec des réalités de terrain et permet de faire fructifier de différentes façons la mission d’ékla.

Parmi les difficultés, j’épinglerai celle qui consiste à ne pas perdre de vue le sens de cette mutualisation et de ce travail commun. Très concrètement, lorsque des personnes partenaires de longue date changent (directeur.rices, personnes-ressources au sein des structures…), nous devons nous assurer que la qualité du lien perdure et que la nature de la collaboration reste intacte. De surcroît lors de périodes délicates en termes de soutiens financiers publics plus fragiles et lorsque des choix doivent s’opérer.

Et puis, une dernière question que l’on pose à toutes les personnes interviewées : l’EAC va-t-elle sauver le monde ?

Y contribuer, très certainement. C’est ce qui alimente fougue, enthousiasme, désir de recherche et d’ajustements chez toute personne qui travaille pour et avec ékla, de près ou de loin. A une condition cependant : que l’art ne soit à aucun moment instrumentalisé. Qu’on en préserve la veine sensible, intense et libre.

En complément :

Sur https://www.eklapourtous.be/bibliotheque-numerique figurent des publications écrites et audiovisuelles, dont certaines parues à la suite de la réflexion menée au sein du projet européen Comenius Regio « cARTable d’Europe » avec Enfance Art et Langages (Lyon, 2002-2015).


Sarah Colasse est directrice d’ékla, Centre scénique de Wallonie pour l’enfance et la jeunesse.


[1] Ce stage était organisé par l’éditeur Emile Lansman. Les Rencontres de Théâtre jeune public sont la vitrine annuelle de la Sélection Arts vivants jeune public scolaire en Belgique francophone. Celle-ci s’adresse à la presse et aux programmateurs et programmatrices professionnels belges et internationaux.

[2] https://www.eklapourtous.be/aae

[3] https://www.eklapourtous.be/spectacles

[4] https://www.eklapourtous.be/turbulences

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