Les leçons du schisme

aus: hebdo-TC, 30.6.1977

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(…)Marcel Lefebvre s’est donné raison contre toute l’Eglise, contre ses deux mille cinq cents frères dans l’épiscopat réunis en Concile, contre l’immense majorité du peuple chrétien. Ce n’est pas le goût du latin qui le guide, — personne ne l’empêche d’utiliser cette langue morte —, c’est la volonté de créer une contre-Eglise, laquelle, pour tenter de s’accorder une légitimité, s’approprie abusivement la Tradition.

C’est le schisme, affirmé et spectaculaire. Aucun chrétien ne s’en réjouirait : tout ce qui rompt l’unité de l’Eglise affaiblit son témoignage.

Nous ne sommes pas, on le sait, favorables à la répression. Et surtout pas dans l’Eglise. Nous savons, par expérience, de quel côté tombent le plus souvent les crosses. Mais personne n’est contraint de demeurer dans l’Eglise s’il en conteste la mission. Il faut, en tous cas, de la clarté. Le pape, comme il le fait lui-même remarquer, a montré une longue patience, espérant contre tout espoir un revirement du prélat d’Ecône. Il faut bien, aujourd’hui, constater la rupture : ceux qui sont avec Lefebvre ne sont plus dans l’Eglise catholique.

Il convient de parler clair car l’ambiguïté, jusqu’ici entretenue, a des conséquences graves. Avec Mgr Lefebvre, il n’y a qu’une poignée d’intégristes, nostalgiques de Franco et de Salazar, admirateurs des régimes fascistes sud-américains, croisés de la « Chrétient » contre le communisme, l’Islam, les protestants et les modernistes. Leur visée politique est claire : à l’heure où l’Eglise conciliaire appelle les chrétiens à se mettre au service des hommes et, plus particulièrement des plus pauvres, ces intégristes entendent rassembler dans une contre-Eglise les tenants de l’ordre établi. Dispensatrice d’une religion sécurisante, cette contre-Eglise veut mettre ses ouailles à l’abri de toutes les tentations, y compris et surtout celle de participer au combat contre l’aliénation et l’injustice. Les positions politiques affirmées par Marcel Lefebvre et ceux qui l’entourent ne laissent pas de doute à ce sujet.

Avec Lefebvre, la petite minorité d’extrême-droite, mais derrière lui, une masse beaucoup plus importante de chrétiens traditionalistes, perdus dans la nouveauté d’une religion où ils ne reconnaissent pas le catéchisme de leur enfance, politiquement conservateurs parce qu’ennemis du risque. Ils viennent à St-Nicolas du Chardonnet pour retrouver, dans des rites séculaires et un latin incompris mais apprécié, la religion qu’ils ont toujours connue. Le Concile a parlé d’exigences évangéliques, d’une Foi interrogeante, du service du monde ; ils veulent une religion de bien-être, à la mécanique bien huilée, où l’on se retrouve entre gens de bonne compagnie cléricale. Ils sont, en fait, des

consommateurs de religion et, au menu conciliaire, préfèrent les bonnes vieilles recettes de grand-mère.

Ceux-là, s’ils sont mal à l’aise dans l’Eglise d’aujourd’hui, ne sont pas près pour autant à rompre avec elle. Ils constituent, pourtant, l’essentiel des troupes que Marcel Lefebvre s’attribue. Il est donc temps maintenant de dégonfler la baudruche et de mettre fin au bluff du prélat d’Ecône.

Et il faut s’interroger : pourquoi Mgr Lefebvre a-t-il rencontré ce relatif succès ? Il a été incontestablement servi par les mass-media attirées par l’odeur du schisme. Mais il a eu un autre mérite : celui de parler clair. Et il a été entendu, au moins temporairement, par ceux que minent l’incertitude, ceux qui, inhabitués à penser seuls, attendent qu’on leur dise très précisément où est le chemin.

N’y aurait-il pas une raison à cela ? Proclamant la liberté de conscience et la responsabilité de chacun dans ses choix, l’Eglise conciliaire a admis la nécessité du pluralisme en son sein. Mais d’un pluralisme borné, c’est-à-dire endigué : pas trop à droite, pas trop à gauche. Le discours que Paul VI a tenu, lundi dernier, devant les cardinaux, avait dans ses réprimandes ce goût du juste milieu. On admet que le pluralisme a ses limites : celles que vient de franchir Mgr Lefebvre, mais au sein de l’Eglise, il doit être la règle. Pas le règlement qui codifie des droits, mais la règle de vie.

Vivre le pluralisme dans tout ce qu’il implique de confrontations est assurément plus difficile que de se contenter d’en admettre le principe. Or, l’Eglise ne vit pas ou vit mal ce pluralisme. Elle demeure, par légitime souci d’unité, exagérément unanimiste : ne rien dire qui ne puisse être accepté par tous, ou presque tous. Mais la diversité et les divergences sont telles dans notre Eglise qu’on ne peut être entendu de tout le monde à la fois. Alors on s’y tait. Ou on n’y parle qu’avec la retenue d’une prudence qui embrouille tellement le propos qu’on n’y voit plus quelles sont les exigences de la mission.

Le schisme de Mgr Lefebvre, si bruyant soit-il, n’est rien à côté d’un autre schisme : celui du départ silencieux de milliers de chrétiens qui, depuis des années, ne se reconnaissent plus dans une Eglise qui, après avoir magnifiquement proclamé son rôle, ne semble plus aujourd’hui savoir en affirmer les obligations.

Il nous faut une Parole forte et claire, pour le monde et pour nous. Alors seulement les impatiens ne quitteront plus le troupeau et les inquiets retrouveront leurs certitudes.

Claude GAULT, in-zebdo-TC, 30/6/1977 (editorial)

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