Pierre Brécon: „La famille: idées traditionnelles et idées nouvelles“
Buchbesprechung
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Pierre Bréchon
LA FAMILLE
IDEES TRADITIONNELLES
ET IDEES NOUVELLES
Socioguides 13 / Editions du
Centurion / Paris 1976
Dans ce livre, l’auteur, après avoir rappelé que, contrairement à ce qu’on croit souvent, le sentiment de la famille ne s’est formé très progressivement qu’à partir du XVIe siècle, se propose d’évoquer la lutte idéologique qui a eu lieu autour des questions familiales au cours du XIXe siècle entre le traditionalisme, l’anarchisme et le marxisme. Ceci pour faire comprendre les débats actuels sur ce sujet qui restent marqués par ces théories du siècle précédent, auxquelles est venue s’ajouter un courant de pensée plus récent, le personnalisme, présenté dans la dernière partie de l’ouvrage
Le courant traditionaliste, représenté en France essentiellement par Joseph de Maistre (1753-1821), Louis de Bonald (1754-1840) et Frédéric Le Play (1806-1882) s’affirme dès le départ hostile au Siècle des Lumières et à la Révolution de 1789, ce qui prouve bien, aux yeux de l’auteur, que les idées sur la famille, et cela vaut pour tous les courants de pensée, sont toujours dépendantes d’une certaine conception de la société. Contre J.-J. Rousseau, les traditionalistes posent comme principes que les hommes naissent inégaux et que tout pouvoir a son origine en Dieu. De là vient qu’ils conçoivent une répartition inégale des rôles familiaux; la famille est une hiérarchie, où le père détient l’autorité et le pouvoir. C’est lui qui y représente Dieu, c’est lui qui incarne la raison et s’occupe de politique, alors qu’à la mère, soumise, est imparti le rôle de l’affectivité et de la douceur, tout cela étant bien solidement basé sur l’idée d’une nature masculine et d’une nature féminine différentes et fixées une fois pour toutes. Il n’est que logique que dans ces conditions il ne soit jamais question chez les traditionalistes d’amour dans la famille: le mariage est essentiellement un contrat et non un lieu d’amour, qui est plutôt considéré comme une passion suspecte.
Une des principales thèses traditionalistes est celle qui dit que la famille est la cellule de base de la société qui, à son tour, est vue comme une sorte de grande famille, selon le modèle de la famille rurale, menacée par la société industrielle combattue par les traditionalistes. Cette conception est fausse, selon Bréchon, dans la mesure où la famille n’est qu’un parmi les nombreux groupes sociaux qui contribuent à la structuration de la société; elle n’est qu’une des institutions qui assurent la socialisation de l’enfant. En plus, les hommes appartiennent à plusieurs groupes sociaux à la fois. Pourtant, ces thèses, et surtout cette dernière, connaissent aujourd’hui toujours les faveurs de pas mal de gens (Bréchon cite à cet égard des résultats d’enquêtes on ne peut plus clairs, cf. p. 34-39), de nombreux hommes politiques conservateurs (cf. p.45-51) et aussi de l’Eglise catholique (cf. p.42-45). A ce propos, l’auteur est d’avis que "les positions de l’Eglise catholique [en matière de famille] reflètent les stéréotypes sociaux et les modèles des rôles familiaux qui ont cours … dans le monde occidental" (p.36)
Le courant marxiste est analysé à travers la pensée de cinq auteurs: Marx, Engels, Bebel, Lénine et Bernard Muldowf. Pour Marx, comme pour tous les autres marxistes sans exception, le rapport homme-femme est un révélateur des structures sociales, de sorte que la famille, loin d’être la cellule de base de la société, n’est au contraire que le reflet ou le miroir de la société (aliénée). La désaliénation de celle-ci par la révolution communiste ne mènera d’ailleurs pas à l’abolition de la famille, mais à un changement profond de celle-ci. Marx distingue nettement, pour ce
qui est de la situation actuelle, entre la famille bourgeoise, fondée sur la propriété et pour cette raison dissolue, sans moralité et sans amour, et la famille prolétaire qui, elle, est condamnée par l’industrie.
Engels pour sa part a cherché à illustrer ces idées par des études historiques (mises à mal, il est vrai, par les ethnologues actuels). Pour lui, l’amour dans la famille et la monogamie ne deviennent vraiment possibles que dans la société communiste: car alors la famille perdra sa base économique, l’homme sa prépondérance et le mariage son indissolubilité. De même, il n’y aura plus de prostitution. On voit que, comme pour tous les marxistes, un des principaux changements visés et attendus par Engels quant à la famille, c’est l’émancipation de la femme.
Chez Bebel, le lien entre la conception socialiste et la vision morale de la famille est encore plus étroit. Il s’exprime très clairement contre les relations sexuelles sans accord spirituel entre les partenaires, contre la contraception et contre l’avortement. En revanche, il préconise l’éducation sexuelle à l’école.
Enfin, Bréchon présente la pensée de Bernard Muldworf, ‚médecin, psychiatre-psychanalyste, membre du mouvement français pour le planning familial et membre du P.C.F.‘ Pour lui, le complexe d’Oedipe étant universel, il n’y a pas de sexualité sans lois, sans organisation et sans répression. Celle-ci, à condition bien sûr de ne pas dépasser certaines limites, est nécessaire pour la structuration de la personnalité. De la sorte, la revendication de la liberté sexuelle est mystificatrice, d’autant plus qu’un véritable bouleversement de la vie sexuelle n’est possible qu’après un bouleversement des structures de la société. La famille a un rôle ‚irremplaçablement formateur‘ pour l’enfant. Certes, elle devra changer, et elle le fera avec la révolution politique, mais dans la situation actuelle, en matière familiale, un ‚réformisme réaliste‘ vaut mieux qu’un ‚révolutionnarisme utopique‘. ‚Ce n’est que
dans une situation non répressive, débarrassée depuis longtemps de l’oppression de classe, qu’il sera possible (et peut-être même souhaitable) d’expérimenter de nouvelles formes de relations affectives et de vie sexuelle.‘ (p.85) – L’auteur termine ce chapitre par une présentation critique des positions respectives du P.C.F., du Mouvement de Libération des Femmes et de la société chinoise.
Le courant anarchiste est présenté en deux tranches: d’abord l’anarchisme du XIXe siècle, qui est, lui aussi, comme le marxisme, une réaction au traditionalisme, mais à sa manière: ce qu’il met avant tout en question, c’est la conception hiérarchique des rapports humains. L’anarchisme, en effet, n’est pas, comme on le croit souvent, un individualisme ou un nihilisme qui préconiseraient le désordre généralisé, mais il est fondamentalement un anti-autoritarisme qui suppose que l’homme est libre et
autonome. La société, dans cette perspective, est basée sur une foule de libres contrats, passés entre des individus et groupes libres. Ces contrats sont provisoires et révocables, car un contrat définitif signifierait l’abdication de la liberté. L’idéal politique de l’anarchisme n’est donc pas la démocratie, mais le fédéralisme.
Si Pierre Proudhon (1809-1865) reste encore assez proche des traditionalistes, du fait qu’il n’applique pas ‚à la famille les principes qu’il soutient pour l’organisation sociale‘ (p.113), l’anglais William Godwin (1756-1836), comme la plupart des anarchistes, affirme comme idéal conjugal l’union libre. Ainsi, ‚aux traditionalistes qui faisaient de la famille une ‚institution sans amour‘, les anarchistes répondent en revendiquant ‚l’amour sans institution“ (p.112). Ceci présuppose bien sûr ‚une grande confiance dans la capacité de chaque homme à s’auto-administrer, à s’auto-réguler, cela suppose de croire à la valeur de la personne humaine.‘ (p.114)
Il existe toutefois un autre courant anarchiste qui se rattache à Charles Fourier (1772-1837). Pour celui-ci, comme pour les marxistes, la situation de la femme est un révélateur de l’état de la société. Or, le mariage lui semble une forme légalisée de la prostitution. La civilisation est un état fondé sur la contrainte; il faut lui substituer le règne du désir libre, qui mènera à l’harmonie sociale. Là, il n’y aura plus de règles ni d’institutions; des rapports libres et égalitaires entre les sexes se développeront, l’homosexualité pourra se pratiquer ainsi que l’inceste.
Bréchon passe ensuite à l’étude de l’anarchisme contemporain, en particulier des idées de Wilhelm Reich (1897-1957), qui était à la fois médecin-psychanalyste et militant révolutionnaire. Selon lui, la famille ‚patriarcale, autoritaire et monogamique‘ est caractéristique du système capitaliste, dont elle assure la reproduction en donnant aux enfants dès leur bas âge une structure caractérielle appropriée. Contrairement aux marxistes, Reich est donc d’avis que c’est la famille qui détermine le caractère de la société, tout en étant, et ceci contrairement à ce que pensent les traditionalistes, le résultat des structures économiques de cette même société. La famille cependant est minée par une contradiction: la monogamie est nécessaire pour assurer la transmission de la propriété privée, mais en même temps, n’étant pas basée sur l’amour, elle favorise les relations extra-conjugales. Reich ne plaide pourtant pas pour une destruction pure et simple de la famille, mais seulement de sa structure actuelle. Car celle-ci a été responsable entre autres de la montée du fascisme. Le système capitaliste, en effet, est basé sur la répression sexuelle, les tabous etc., et engendre par là une culture et des institutions autoritaires, telle la famille justement. Or, si lors de la grande crise économique des années 20 et 30 il n’y a pas eu de révolution prolétarienne, comme cela aurait dû être le cas selon les théories marxistes, mais le triomphe du fascisme, c’est parce que les masses populaires étaient consentantes: et cela était dû au fait qu’elles y étaient prédisposées par leur éducation dans des familles monogamiques autoritaires. De tout cela Reich conclut que la révolution prolétarienne ne sera possible que sur la base d’une révolution sexuelle et culturelle qui changera complètement la structure de la famille. – Il est à regretter que Bréchon n’ait pas tenu compte de l’anarchisme le plus récent tel qu’on le trouve, concernant justement les questions familiales, chez David Cooper ou Ronald Laing p.ex.
Dans la dernière partie de son livre, Bréchon en vient alors au courant personneliste, dont le fondateur et principal représentant est Emmanuel Mounier (1905-1950). Celui-ci part d’une analyse critique de la société de son temps, c.-à-d. des années 30: elle se caractérise par l’indifférence, l’anonymat, la dépersonnalisation et l’absence de réelle communication. (On voit que ces considérations sont toujours d’actualité) Il faut, à son avis, une révolution communautaire. Or, en vue de celle-ci, la famille a un rôle important à jouer, car en elle peut s’expérimenter la communauté. Ceci ne veut pas dire que Mounier en revienne au traditionalisme. Au contraire, il accepte une bonne part de la critique marxiste et anarchiste. Cependant, contrairement à celle-ci, il estime que la famille n’est pas prisonnière de ses déterminations biologiques et sociales. Mounier est pour l’égalité de la femme
avec l’homme. Il estime que les rapports avec l’enfant doivent être un mélange d’autorité et d’affection. La famille peut ainsi être une structure personnalisante, mais cela ne va pas tout seul. Il y faut, en effet, beaucoup de volonté, et en particulier une lutte constante contre les mentalités et habitudes bourgeoises.
Bréchon passe ensuite à l’analyse de ‚Force et faiblesses de la famille‘, publié par Jean Lacroix en 1948 et sans cesse réédité depuis. Pour Lacroix, qui était un des premiers compagnons de Mounier, la famille est essentiellement un ‚foyer d’amour‘, ‚le lieu même de la parfaite réciprocité‘; il lui attribue en plus une importante fonction éducative, qui ne concerne pas seulement les enfants. C’est en ce sens que la famille est pour Lacroix une ‚cellule sociale‘: ‚La famille manifeste que l’homme ne se suffit pas à lui-même, mais qu’il n’existe et ne grandit que par ses relations, par la reconnaissance d’autrui, dont l’expérience fondamentale se fait dans la famille. La famille est le lieu de ce que Jean Lacroix appelle le ’social privé‘ (p.163). Mais pour remplir ce rôle, la famille doit être ouverte sur la société: elle est faite pour projeter l’enfant dans le monde. ‚Lieu du ’social privé‘, la famille doit s’ouvrir sur le ’social public“ (p.165). Cela n’est possible que si la femme aussi est ouverte sur la société, et ne se trouve pas subordonnée à la carrière professionnelle de l’homme et réduite à l’état de pur instrument de reproduction.
Si la famille est ainsi une cellule sociale, cela ne veut pas dire pour autant que la société soit une grande famille ou une association de familles. Car beaucoup d’autres groupes concourent à la structuration sociale. D’autre part, si la famille est le règne de l’amour, la société, elle, est celui du droit. – De cette manière, le personnalisme cherche à montrer, à l’encontre et du traditionalisme et de l’anarchisme, qu’amour et institution ne s’excluent pas.
L’auteur termine cette partie du livre par un chapitre sur l’évolution de la conception catholique du mariage, du couple et de la famille, sous l’influence entre autres du personnalisme. Cette évolution et cette influence peuvent être saisies dans le document de Vatican II et même dans l’encyclique Humanae Vitae, où le mariage n’est plus exclusivement vu sous l’aspect d’un contrat, mais est considéré à partir de l’amour conjugal dont la fécondité n’est plus qu’un des aspects.
Dans sa conclusion générale, Bréchon exclut pour sa part le traditionalisme et l’anarchisme de Reich, parce que contraires aux faits. Quant à savoir si la famille est déterminée par la société, il remarque à juste titre que tout dépend de ce qu’on entend par ‚déterminé‘. Il se prononce quant à lui pour une influence réciproque. Ce qui a bien sûr des conséquences pour la solution à donner au problème du changement de la famille: ‚A travers ce problème: faut-il changer la société pour que la famille se transforme, ou faut-il aussi commencer à vivre autrement, on retrouve le vieux débat: faut-il changer les structures ou changer les personnes, faut-il agir sur les ‚mécanismes‘ sociaux ou transformer son coeur? Mais ce débat ne doit pas être tranché: changeons les structures parce qu’elles conditionnent les possibilités d’épanouissement de l’homme. Mais modifions aussi notre façon de vivre car l’homme n’est pas le pur produit des structures sociales. Cherchons donc à la fois à transformer la société et à vivre la famille de façon renouvelée, en étant toujours à la poursuite de structures sociales et de rapports familiaux plus humains et plus épanouissants.‘ (p.187)
Hubert Hausemer
‚Emanzipation kommt nicht in Frage‘, sagte der Spatz.
‚Wo doch jeder weiss, dass unsere Weibchen bloss Spatzenhirne haben!‘
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