Zaïre: crise de la solidarité humaine

Un africain nous parle

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Une évidence domine aujourd’hui tous les rapports entre l’Afrique noire et l’Europe: pillage et exploitation par despotés noirs interposés, silence épais sur ce qui s’y passe sauf lorsqu’il s’agit d’évoquer le choléra, la famine, ou alors, avec fébrilité, dans un tintamarre de cymbales et de grosses caisses pour agiter les ‚atroces massacres‘ et les ‚horreurs à Kolwezi‘. Mais ensuite, très rapidement on s’empresse d’éloigner le plus possible l’Afrique, de la rejeter dans la pénombre d’obscures famines dont on la rend responsable: enlevez de votre tête, hommes libres, le Sahel, le Tchad, l’Afrique du Sud, le Zaïre, ces pays sauvages n’ont rien avoir avec l’Europe. Politique de l’autruche.

Se taire aujourd’hui sur le système de liaisons qui rivent l’Afrique à l’Occident, se taire sur les crimes d’hier et d’aujourd’hui qui fondent la prospérité de l’Occident, se taire c’est être complice de l’infamie.

Les termes ‚tiers-monde‘, ‚pays sous-développés‘ etc sont scientifiquement faux. Bien entendu, cela n’empêche pas de les utiliser, car il est difficile d’éviter les expressions du langage de tout le monde. Mais il s’agit d’en saisir et la signification réelle et toute la mystification qu’ils véhiculent. Ces termes laissent entendre que les pays qu’ils désignent font partie d’un troisième monde et sont tout simplement en retard par rapport aux autres. De là à assimiler la situation des pays en question à celle des pays capitalistes industrialisés au Moyen-Age, il n’y a qu’un petit pas qu’on franchit allègrement. Or cela ne correspond pas à la réalité.

Les pays aujourd’hui industrialisés n’étaient pas, avant leur industrialisation des pays économiquement dépendants; aucun des grands pays aujourd’hui industrialisés n’était dominé par un autre; tous avaient la maîtrise de leurs ressources; leurs économies n’étaient pas étroitement liées à quelques marchés étrangers, ni fortement pénétrées de capitaux également étrangers; elles ne supportaient pas non plus la charge de lourdes obligations extérieures; bref si elles étaient peu industrialisées ces économies n’étaient pas déformées et déséquilibrées, mais au contraire, intégrées et autocentrées. Or, tout le monde sait que les pays dits du tiers-monde sont aujourd’hui et depuis longtemps dans une situation totalement différente. Leurs richesses sont exploitées par des capitaux occidentaux, pour satisfaire les appétits des monopoles occidentaux et les besoins des économies occidentales. Certes le niveau de vie des habitants du ‚tiers-monde‘ est extrêmement bas, mais cela n’est pas lié au fait que l’économie de ces pays serait à un stade d’évolution moins avancée que celle

‚Glauben Sie mir, Herr Maier, das allerwichtigste bei unserer Arbeit ist Einfühlungsvermögen‘ (Liebermann)

des pays industrialisés. En vérité, depuis longtemps (en ce qui concerne l’Afrique, depuis la traite des Noirs), les pays dits sous-développés évoluent en même temps que les pays dits développés, les uns et les autres font partie d’un même monde, d’un même système, mais ils évoluent pas dans le même sens ni de la même façon. Le sous-développement est aussi inhérent au système capitaliste que le développement. En conséquence, il n’y a pas entre ces deux phénomènes deux mondes, il n’y en a qu’un seul, le monde capitaliste; nous faisons tous partie d’un seul et même monde. Et, c’est cela que les expressions ‚tiers-monde‘, ’sous-développement‘ cherchent à masquer.

Il y a à peine six mois, le Zaïre tenait la une de la télévision, de la radio et des journaux. Le public occidental, comme brutalement secoué dans son sommeil profond, était convié à découvrir la dictature de Mobutu, mais aussi et surtout la sauvagerie sanglante d’une horde de Noirs sur une petite centaine de Blancs innocents. Aujourd’hui pas un mot, pas un chuchotement sur le Zaïre. Nos champions des ‚Droits de l’homme‘ semblent avoir réglé le problème zaïrois par l’envoi de légionnaires français, dont tout le monde sait qu’ils sont pour la plupart allemands, anglais et belges. Qu’en est-il en vérité?

Quelle que soit la qualité du spectacle offert en août dernier par Neto et Mobutu, les combattants du FLNC (Front National de Libération du Congo-Kinshasa) sont bien implantés dans le sud du pays. Ils peuvent frapper au Katanga en quelque point que ce soit, y compris à Kolwezi de nouveau. Ni la dite ‚armée‘ de Mobutu, ni les légionnai-

Si « l’individu ne peut plus que recourir à la corruption active pour défendre ses droits », si « la malhonnêteté a fini par passer pour le meilleur moyen d’ascension dans l’échelle sociale », « le mal zaïrois révèle en fait une crise profonde : l’inefficacité du système de gouvernement et de gestion. Les institutions de notre pays ne sont plus à même de remplir efficacement leur mission première de protéger et de défendre les droits des personnes et les biens ; d’assurer l’ordre dans la société et de procurer le bien commun ». (cf. p. 15)

res, ni la soi-disant force interafricaine n’est capable d’empêcher l’action du FLNC. D’un autre côté, un mouvement révolutionnaire, le Parti Révolutionnaire du Peuple, le PRP, se développe. Continuité du Mouvement National Congolais de Patrice Lumumba, ce mouvement révolutionnaire couvre pratiquement tout l’est du pays.

Il n’y a pratiquement plus de pouvoir étatique au Zaïre actuellement. Mobutu est soutenu à bout de bras par ses maîtres occidentaux. Toutes les affaires de l’Etat, sans exception, sont mises sous la direction ‚d’experts‘ occidentaux, ce qui est une solution on ne peut plus factice. Il est en effet, facile de comprendre qu’il n’est pas possible de gouverner un pays par le truchement exclusif d’experts étrangers. Aussi une anarchie et une misère indescriptible règnent dans le pays. Actuellement, les populations des régions susceptibles, selon Mobutu, d’être infiltrées par le FLNC et spécialement la région de Kolwezi, toutes ces populations, des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, sont évacués ‚manu militari‘ dans les forêts des environs de la ville de Kindu, à Lokando, et lâchés là sans nourriture ni médicaments. Ces pauvres gens sont largués dans la forêt comme du vulgaire gibier et même, les soldats tirent sur eux pour qu’ils se dispersent rapidement. Notons aussi que les réfugiés zaïrois livrés à Mobutu par Neto, selon la volonté de leurs maîtres, ont subi le même sort. Cette opération macabre se fait depuis le mois de juillet et continue à nos jours. Nos défen-

seurs des ‚Droits de l’homme‘ qui s’émeuvent tant de ce qui se passerait au Cambodge n’ignorent pas ce qui se passe au Zaïre, mais il faut croire que cela ne les regarde pas. Une épidémie de choléra sévit, un autre virus, le virus Ebola, dont on ne connaît pas de vaccin, fait des ravages, une sécheresse ronge la région du Bakongo, une des plus fertiles et qui jusqu’ici ravitaillait vaille que vaille la capitale. Les hôpitaux manquent de médicaments tandis que les médicaments que les organismes internationaux envoient au Zaïre par la voie officielle sont systématiquement détournés et vendus très chers au marché noir. De sorte que pour se faire soigner dans les hôpitaux, il faut amener ses propres médicaments et ses propres seringues; imaginez la situation des malades qui doivent subir une opération chirurgicale. A plusieurs reprises des médecins ont réclamé la fermeture de maternités pour cause d’insalubrité intolérable. De même, le financement accordé au Zaïre par divers gouvernements occidentaux et organismes internationaux, tout cet argent est largement détourné par Mobutu qui le place dans ses divers comptes à l’étranger, quitte à l’inscrire sur la ‚dette publique du Zaïre‘.

Tous les faits rapportés dans ce court article sont incroyables, mais ils sont vrais et parfaitement vérifiables. Croyez, chers lecteurs, que les souffrances du peuple zaïrois sont incommensurables. Mais pouvez-vous dire ou faire semblant que cela ne vous regarde pas?

Ce n’est pas à tort que, en parlant des chefs d’Etat africains, vous dites ‚les roitelets nègres‘. Ce sont en effet de vulgaires pantins au service du capitalisme et ils jouent aujourd’hui exactement le même rôle que les funestes intermédiaires nègres de l’époque de la traite des Noirs. Vous avez vu juste. Mais, il faut aussi, avec la même lucidité, constater que, malgré lui ou avec sa complicité silencieuse, le peuple d’Occident en profite et participe à cette oeuvre de domination, d’exploitation et d’avilissement de l’homme. Il n’est qu’à rappeler que le bien-être général du peuple d’Occident prend ses racines profondes dans le sol et le sous-sol du ‚tiers-monde‘. Les salaires élevés, grâce à l’exploitation du ‚tiers-monde‘, font participer le peuple d’Occident à la consommation de luxe réservée jusque-là à la classe bourgeoise. Désormais le peuple d’Occident épouse plus étroitement encore la conception des bourgeois que celle de la masse ouvrière, d’ailleurs formée de plus en plus d’étrangers immigrés. Mais, depuis la fameuse crise du pétrole, chacun se rend compte (même de façon confuse) de la catastrophe que provoquerait en Occident une rupture de l’approvisionnement en matières premières, rupture moins fantaisiste et moins hypothétique qu’il n’y paraît.

D’une manière générale, la traite des Noirs et la colonisation n’ont pas établi entre le peuple d’Occident et celui d’Afrique un contact humain, mais des rapports de domination et de soumission. La bourgeoisie a réussi à inculquer au peuple d’Occident un complexe de supériorité vis-à-vis du peuple d’Afrique, établissant ainsi un circuit de complicité entre la classe dirigeante et le peuple, à tel point que l’éventualité d’un changement radical de rapports entre l’Europe et l’Afrique est vécue par le peuple d’Occident sous la forme d’un avenir terrifiant. Cela explique en partie la mollesse des réactions du peuple d’Occident et singulièrement de l’avant-garde progressiste vis-à-vis des problèmes de l’Afrique. En général, tout se passe comme si la liberté et la vie de l’homme d’Afrique et de l’homme d’Occident, mises sur les plateaux d’une balance, ne pesaient pas le même poids.

D’un autre point de vue, celui de l’iden-

tité ontologique de tous les êtres humains, lorsqu’un ouvrier zaïrois, un paysan zaïrois est torturé, que son enfant meurt de faim, c’est aussi vous, hommes et femmes d’Occident, en tant qu’êtres humains, qui êtes atteints. C’est aussi de ce point de vue qu’il est vrai "qu’un peuple qui en opprime un autre, ne saurait être libre." Espoir!

Anselme KABONGO

L’auteur de cet article, Anselme Kabongo, est zaïrois. Il est actif dans la lutte contre le régime de Mobutu et poursuit actuellement ses études de droit en France. Il collaborera dorénavant de façon régulière à "forum" pour couvrir l’actualité africaine. (Extraits de la lettre pastorale des évêques zaïrois ajoutés par la rédaction).

« Notre pays a le malheur d’avoir un riche potentiel économique qui fait de lui un objet de convoitises, parfois éhontées, de la part de certaines puissances étrangères. Les matières premières semblent les attirer plus que le sort de l’homme et la destinée de tout un peuple.

[…] Nous restons attachés au principe de résoudre par nous-mêmes nos problèmes politiques internes sans aucune intervention étrangère. L’Etat doit pouvoir préserver son honneur et défendre son indépendance en assurant lui-même

l’ordre chez lui. Il évite ainsi de donner à certains pays ou à des groupes de personnes intéressées le prétexte d’offrir leurs soi-disant services, de venir violer sa souveraineté, baffouer sa dignité et appauvrir son patrimoine.

[…] En aucune façon nous ne voulons d’une intervention étrangère qui, sous les appartenances d’une alliance internationale d’oppresseurs se soutenant les uns les autres aux dépens du peuple, étouffe la voix d’indispensables et salutaires réformes.

Nous ne voulons d’aucune intervention étrangère qui favorise la répartition de notre continent entre les trois puissances connues. Que les puissances étrangères ne nous poussent plus à nous entretuer sous le fallacieux prétexte de nous aider à recouvrer la liberté ou de nous protéger contre le communisme.

[…] Ce n’est point la puissance des armes qui résoudra nos problèmes, mais bien la réconciliation de tout un peuple. »
(Lettre pastorale des évêques du Zaïre
in : La Croix, 26/9/1978)

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