Le chant libre du tiers-monde

aus: CJN 197, 1978

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JE ne viens rien résoudre ; je suis ici pour chanter et pour que tu chantes avec moi ». Pablo Neruda résume ainsi la fonction de celui qui porte aux vents des mélodies le fond de l’âme populaire. Dans Moi, chanteur, il presse son auditoire : « Et maintenant, il faut m’entendre, moi chanteur, il faut m’entendre tous ».

La chanson est depuis longtemps l’arme la plus vive, et la plus sûre des peuples qui connaissent l’oppression, quelle qu’elle soit. Elle forme ainsi dans l’opinion un foyer de résistance accessible à tous et qui circule quoi qu’il arrive. Le chant ne connaît, lui, ni barreaux ni frontières. Il déjoue la censure et témoigne devant l’histoire. On sait qu’en France plus de 6 000 chansons contre Mazarin sont passées de main en main et de bouche à oreille. Elles sont restées célèbres, ces mazarinades, dans l’anthologie de la chanson populaire. Sous la révolution, les colporteurs chantaient de véritables chroniques, souvent l’unique source d’information du peuple. Vieille pratique de tout temps, la chanson populaire est une forme libre, qui relate, sur des modes musicaux bien divers, les événements importants ou tout simplement la vie quotidienne.

Tout système, toute civilisation entend monter du fond de lui des voix protestataires qui prennent de front ses valeurs et en critique la nature. L‘establishment américain est, à ce propos, depuis longtemps malmené, que ce soit par le blues des Noirs, le jazz ou les ballades de Woody Guthrie, les couplets de Bob Dylan. Le Québec revendique, à travers l’œuvre de ses « chansonniers », son identité propre par rapport à la pression anglophone. L’U.R.S.S. n’est pas épargnée : il faut voir en Vladimir Vissotsky l’un de ces artistes non-conformistes qui expriment l’inquiétude de beaucoup de Soviétiques à l’égard de leur type de société. Quant à l’Europe, les banalités commerciales du Prix Eurovision ne sont en rien représentatives des courants qui nourrissent le chant

populaire. Les deux Allemagnes, l’Italie, la Belgique, la Grèce, le Portugal, l’Espagne et la France voient, depuis plusieurs décades, une floraison de chanteurs et de chansons « engagés » par leur propos sans équivoque ou par leur style musical, qui est à lui seul une forme de contestation ou même de révolution.

Le tiers-monde n’est pas en reste. Depuis près de dix ans, nous vient de tous les pays une énorme gerbe d’œuvres de résistance aux régimes en place, et, en particulier, de ceux où la lutte pour la liberté est la plus aiguë, où les peuples sont les otages d’enjeux politiques et économiques qui les dépassent. Dans ce drame qu’ils vivent quotidiennement, le langage qu’ils ont à portée de la voix est issu de la tradition : c’est pourquoi les artistes, les chanteurs qui expriment cette résistance sont tous fortement ancrés dans la tradition musicale populaire de leur pays. Et le seul fait de recourir à cet héritage est souvent perçu par les pouvoirs comme une forme de provocation. Ainsi, Myriam Makeba, née en 1932 à Johannesburg est-elle devenue un symbole vivant de la contestation noire quand elle a naturellement, spontanément, chanté les chansons qu’elle connaissait depuis son enfance, en langue xhosa ou swahili. Son succès a montré à quel point l’appartenance à ces cultures restait vive et mettait en échec toute « normalisation » organisée par le pouvoir colonialiste. Myriam Makeba devenait aussi un symbole pour la cause africaine en général. Et, bien que vivant en Guinée, elle possède près d’une dizaine de passeports différents.

Retour au peuple

Tous ces chanteurs — « révolutionnaires » pour les uns, « engagés » ou « compromis » pour d’autres — font commerce de la manière la plus pacifiste qui soit : la découverte du folklore de leur peuple, de la veine populaire qui a traversé les siècles avec une cer-

certaine cohérence et souvent une même détermination devant l’agresseur et l’exploiteur.

Quoi de plus tranquille en apparence que Duerme Negrito, berceuse des Caraïbes qui a popularisé l’Argentin Atahualpa Yupanqui, suivi du Chilien Victor Jara et de l’Uruguayen Daniel Viglietti ?

« Dors petit enfant noir,
Car ta maman est aux champs
Elle travaille dur,
et elle est en deuil
Elle travaille dur,
et on ne la paye pas.
»

et pour menace au bébé récalcitrant :

« Si le petit noir
ne s’endort pas
Le diable blanc arrive
Et miam ! lui mange
son petit pied !
»

Atahualpa Yupanqui est l’une des figures les plus connues de la chanson populaire latino-américaine. D’origine indienne, il s’est consacré à la musique et au chant dès l’âge de 14 ans, a bâti son art sur une foule d’airs populaires qu’il a recueillis, de chansons de travail et de peine entendues, reconstituées ou même recomposées par ses soins. La chanson de l’Indien, Campesino, Je veux du travail donnent le ton de ce fabuleux répertoire où la poésie, d’apparence d’autant plus sereine que le visage de l’artiste est d’une immuable sagesse, conteste parce qu’elle constate, avec une puissance d’évocation simple mais forte.

Cette même spontanéité dans la recherche des sources se retrouve chez Violetta Parra. Au début des années 60, elle faisait connaître à un public d’abord modeste puis sans cesse croissant, les nombreux chefs-d’œuvre du chant populaire paysan et ouvrier qu’elle avait retrouvés sur place dans ses déplacements. Musiques et rythmes indiens, couplets de lutte et chansons d’amour, touchants dans leur simplicité, devaient donner le départ à la nouvelle vague de la

chanson chilienne, dont Violetta Parra demeure l’inspiratrice essentielle. Elle a composé elle-même de nombreuses chansons, fidèle à cette veine populaire. Elles sont toujours interprétées par ses propres enfants (Isabel et Angel) ou ses nombreux fils spirituels. Gracias à la vida, La lavandera ou encore Porque los pobres notierer :

« Parce que les pauvres ne savent
où tourner le regard
Ils le tournent vers les cieux
Dans l’espoir infini
De trouver ce que leur frère
Leur ôte en ce monde…
Et pour continuer le mensonge
Il y a le confesseur
Qui dit que Dieu ne veut
Aucune révolution… »

La simplicité devient ici redoutable, révolutionnaire. Elle mesure clairement la distance qui existe entre ce que le peuple attend et ce que le pouvoir impose. Le poète ne peut s’empêcher de crier. Ses mots ne sont plus candides lorsqu’ils sont reconnus de tous. Lorsqu’il pense tout haut. Lorsqu’il prête sa voix à ceux qui n’ont que le droit que de se taire.

« Je n’ai pas accepté les ténèbres
Que le métaphysicien a forgées
Pour de riches oisifs »

s’exclame Pablo Neruda, dans sa Seconde période, celle qui gêne tant les généraux de la junte chilienne.

De la non acceptation à la révolte, il y a le temps d’un cri. Celui d’une liberté bafouée, et qui proteste. Un cri que l’oppresseur se doit de couvrir sinon tout le monde va « savoir ». Un cri que l’on ne parvient jamais à étouffer. Du fond de sa prison, Mikis Théodorakis compose « Nous sommes deux, nous sommes trois, je les entends revenir, ils vont frapper, ils frappent deux, ils frappent trois… » Dans une cellule voisine, une jeune femme écrit un poème d’angoisse et d’espoirs, Etat de siège, que Mikis met en musique et parvient à communiquer à l’extérieur.

En même temps, de Turquie, Zülfie Livaneli, interprète cette chanson de femmes à propos de trois jeunes révolutionnaires exécutées le 6 mai 1972 : « Que ne suis-je lettrée, que ne suis-je avocat ; comme je voudrais défendre Deniz devant le tribunal ».

Chants de peine et de prière

En Egypte, Mohammed Homan chante son pays : maisons de Suez,

raffineries, barrages, mais aussi prisons politiques. « Demain, les jeunes des pays renverseront les murailles… Leur lumière aveuglera les yeux de mon ennemi et le mur s’effondrera… »

La privation de liberté, l’injustice sont les thèmes majeurs du chant libre du tiers-monde. Chant de peine ou de la condition de l’homme pauvre :

« Depuis mon plus jeune âge,
je peine…
Dans chaque ruelle
j’ai bâti un immeuble
Mais toujours l’entrepreneur
m’a habilement roulé
Il ne m’a laissé
ni joie ni pain
Et la vie est amère,
très amère »

chante le poète égyptien Negm par la voix du Cheik Imam (Complainte du maçon).

Et ailleurs, Sur la fiche d’un prisonnier : « Bouche : je parle peu, mais lorsque j’ai parlé, il est arrivé ce qui est arrivé… Pourquoi ta captivité a-t-elle tant duré ? Parce que j’ai peur et que la loi tient son épée ».

Cette loi qui engendre la peur, autorise les détentions arbitraires, les interrogatoires violents, cette force qui paralyse l’homme du peuple, le travailleur, pour lui imposer le silence sur tout espoir de libération, suscite bien sûr des prières :

« Sauve-nous des prisons, enfer
Et des commissariats, enfer
délivre-nous du feu
des mitraillettes
Sauve-nous des démons
De gouvernements
corrompus, vendus
Aux puissances impérialistes »

chante le Sanctus de la Misa por un Continente du poète paraguayen Ruben Bareiro Saguier sur une musique de Francisco Marin, des Guaranis.

La prière chantée est, elle aussi, subversive. Dans la prison de Chacabuco, Angel Parra, fils de Violetta, met en musique et enregistre en 1974 sur un petit appareil, la Passion selon saint Jean, livre que leur a communiqué l’aumônier du camp. Le commandant du camp écoute la bande. « Notre but est de faire un monde meilleur ». Il raconte que le gradé voulait connaître l’auteur de ce texte et espérait l’interroger.

Paroles et musique. Se doute-t-on de la résonance internationale qu’eut

la Misa Criolla composée par Ariel Ramirez sur des rythmes traditionnels de son pays, l’Argentine. Dix-sept ans après le premier enregistrement jugé trop commercial, le même groupe Los Frontizeros, de Buenos-Aires, a réenregistré cette partition dans un style plus proche du folklore, le dépeutant de toute fioriture d’orchestration. L’œuvre n’en est que plus forte et plus poignante.

Mobiliser pour la lutte

Le même Ariel Ramirez est également le compositeur de la Cantata Sud-Americana qu’interprète la Brésilienne Mercedes Sosa. Le chant y prend alors le ton direct de l’appel à la lutte comme dans Alcen Las Banderas :

« Hissons le drapeau et atteignons la liberté
Notre liberté d’aujourd’hui : liberté
Aujourd’hui, liberté maintenant ! »

Car, aujourd’hui, le temps presse sur les continents piétinés. Les régimes durs l’affirment sans détour : il faut que le joug pèse sur le peuple le

temps de le détourner de ses élans démocratiques. Les artistes de ces pays, pour la plupart en exil, haussent également le ton et entretiennent l’idée de mobilisation et de lutte. C’est le cas de la plupart des artistes d’Amérique latine, depuis le premier Festival de la chanson engagée, à Cuba en 1967. Il est vrai que ce festival était animé avec ferveur par les leaders de la Nueva Trova Cubana : Silvio Rodriguez, Pablo Milanés, Soledad Bravo. Mais il est sûr que s’y précisa également le style et le ton d’autres artistes, et notamment de Daniel Viglietti, l’Uruguayen.

« Il est évident, dit-il, que nous n’allons pas faire la révolution avec une chanson ni avec une danse… Mais nous ne la ferons pas non plus avec un discours, une déclaration, un vote, une barricade, une grève, une balle… Un des éléments moteurs de la révolution c’est la contribution de chacun. »

« C’est pour cela que, lorsque, sur une place ou dans un quartier, des garçons et des filles, des maîtresses de maison et des vieux, des étudiants et des ouvriers, des militants et de simples voisins se rencontrent autour d’une chanson qui agresse, se moque, informe, fête, dénonce, combat et

nous appelle, nous sommes conscients que quelque chose a effectivement changé dans les lois de notre coexistence. »

D’où cette floraison de refrains qui interrogent, invectivent, affirment :

« Je veux briser la vie
Comme je voudrais la changer.
Aidez-moi, camarades,
Car une goutte d’eau
pour être peu,
Jointe à d’autres,
devient orage. »

chante Viglietti qui, dans Chanson pour mon Amérique, conclut :

« La chanson ne veut pas de maîtres,
Patrons fini de commander !
La guitare américaine
Dans la lutte,
a appris à chanter ! »

ou encore dans A Desacambrar, l’un de ses refrains les plus connus :

« A bas les clôtures !
La terre est à nous
A toi, à lui
A Pedro et Maria
A Juan et à José ».

A ce stade de l’expression, il est évident que la chanson devient une arme

QUELQUES DISQUES

AFRIQUE

  • • Myriam Makeba : A Promise (Espérance ESP 155506).
  • • Myriam Makeba et Bougl : Siléphonie (Conakry SPL 48).
  • • Lamine Konté (Sonodisc SAP 50049)

PROCHE-ORIENT

  • • Zolfil Lévanelli : Chants révolutionnaires turcs (Condefit COOD 001)
  • • Le Cheik Iman chante Negm : Les yeux des mots (Egypte, Chant du Monde LDX 74 543)
  • • Mohamed Haman (Egypte) : Demain le jour se lèvera (Chant du Monde LDX 74 578)
  • • Fawzi Al-Aiedy (Irak) : Silence (Chant du Monde LDX 74591)

AMÉRIQUE LATINE

  • • Violetta Parra (Chili, Chant du Monde LDX 74 572/73)
  • • Angel Parra : Passion selon saint Jean (Chant du Monde LDX 74633)
  • • Angel Parra à Paris (Escargot/CBS ESC 359)
  • • Isabel Parra chante Violetta (Escargot/CBS Esc 362)
  • • Victor Jara : Te recuerdo Amanda (Escargot/CBS ESC 363)
  • • Pablo Neruda : Moi chanteur par Anne et Gilles (Chevance/Chant du Monde 74 557)
  • • Quilapayun : El Pueblo Unido (Dicap/ EMI 2 C 064 81 827)
  • • Quilapayun : Patria (Dicap/EMI 2 C 068 98285)
  • • Quilapayun : Adelante (Dicap/ EMI 2 C 066 97207)
  • • Inti Illimani : Vers la liberté (Canto Libre/Chant du Monde LDX 74 629)
  • • Inti Illimani : Chile Resistencia (Escargot/CBS ESC 366)

Argentine

  • • Atahualpa Yupanqui : Basta Ya (Chant du Monde LDX 74557).
  • • Atahualpa Yupanqui : Cancion para Pablo Neruda (Chant du Monde LDX 74 540)
  • • Mercedes Sosa : Chants de ma terre et de mon peuple (Philips 6347,193)
  • Misa Criolla (Philips 842 763, A paraître chez Barclay, nouvelle version.)
  • • Cuartero Cedron : Suertes (Polydor 2473,082)

Brésil

  • • Manduka (Chant du Monde LDX 74 594)
  • • Joao Gilberto (Polydor 2480 211)

Cuba

  • • Soledad Bravo (Polydor 2480 251)
  • Uruguay
  • • Daniel Viglietti : Carciones Para ni America (Chant du Monde LDX 74 362)
  • • Daniel Viglietti : Tropicos (Chant du Monde LDX 74 560)

Paraguay

  • • Les Guaranis : Misa por un continente (Barclay 80 457)
  • • Les Guaranis : Le cri de l’homme (Barclay 90 170)

QUELQUES LIVRES

  • La nouvelle chanson chilienne, par Jean Clouzet (Seghers)
  • Chants libres d’Amérique latine, par Régine Mellac (Le Cerf)
  • • Mario Benedetti : Daniel Viglietti, chansons pour notre Amérique (Le Cerf).

COLLECTION

« MUSÉE DE L’HOMME » CNRS

Un événement : la musique ethnique entre dans le catalogue d’une firme de

disques, non plus comme folklore-carte postale, mais comme un véritable document sonore sur les traditions musicales des cultures les plus diverses.

La collection Musée de l’Homme, éditée au Chant du Monde, est une publication du département d’ethnomusicologie du CNRS, du laboratoire d’ethnologie du Musée de l’Homme et du Muséum national d’histoire naturelle. C’est dire que le travail de recherche et d’enquête s’est effectué avec le maximum de sérieux.

Quatre albums viennent de paraître :

Flûtes du Rajasthan. Les musiciens qui pratiquent la flûte « narn » ont la particularité d’accompagner la mélodie qu’ils interprètent d’un son de gorge qui double le jeu de la flûte d’une partie vocale (33 t. Chant du Monde LDX 74645).

Ethiopie : Polyphonie des Dorzé. Les Dorzé, dans la partie méridionale de l’Ethiopie, possèdent un répertoire de chants de vie quotidienne, qu’ils interprètent à plusieurs voix (33 t. Chant du Monde. LDX 74646).

Polyphonies des îles Salomon. La musique vocale de Guadalcanal et de Savo est très riche en polyphonie accompagnée de flûtes de Pan aux sonorités multiples (33 t. Chant du Monde LDX 74 663).

Ladakh : Musique de monastère et de village. Les chants rituels d’une communauté bouddhique de la vallée de Ladakh, située entre le Karakoram et l’Himalaya, au nord de l’Inde, et où vivent sur des terrasses irriguées 110 000 habitants (33 t. Chant du Monde LDX 74 662).

Cette passionnante collection, où doivent voir le jour d’autres albums, a le mérite d’accompagner les enregistrements de développements complets sur la région concernée, la culture des habitants, de cartes et, bien entendu, de renseignements détaillés sur l’origine et les particularités des musiques qui y sont étudiées.

QUELQUES AUTRES NOUVEAUTES

Los Cáchakis interprètent Pablo Neruda, Atahualpa Yupanqui, Octavio Pas, José Martí : un florilège de grande qualité qui rassemble quelques-uns des plus grands poètes populaires de l’Amérique latine. Magnifique. (33 t. Arion ARN 34 450.)

Los Ritmos Enciablados de Venezuela. Deux groupes — Maracaibo et Los Caracas — proposent une visite dans une tradition musicale peu connue et pourtant d’une grande vivacité (33 t. Arion ARN 33 441).

Les Grands Carnavals d’Amérique latine. Gérard Kriener a enregistré sur le vif les fêtes populaires de Rio de Janeiro, Salvador de Bahia. Vera Cruz, Chins, Barranquilla. Un document « à chaud » (33 t. Arion ARN 33 440).

Negro Spirituals africains. Le groupe Halleluya Choir de Bota, du Cameroun, enregistré chez lui par Errol Leighton, dans un répertoire de chants religieux d’aujourd’hui en langues locales (Douala, Bakwen, Barra, Bali et Meta) et sur des rythmes traditionnels (33 t. Arion ARN 33 439).

CJN 187 — JUILLET-AOÛT 1978

CJN 250 — NOVEMBRE 1978

puissante, un agent de mobilisation tout-à-fait précis, sans aucune équivoque. Victor Jara, dans un style proche de celui de Bob Dylan, interrogeait publiquement les responsables des drames du peuple :

« Qui a ordonné de tirer
Quand il savait comment éviter
Une tuerie aussi écœurante
Puerto Montt
Vous devez en répondre
Monsieur Perez Sukovitch…

Les groupes chiliens aujourd’hui en exil suivent cette voie. Les Quilapayuns brandissent de disque en récital leur appel au soulèvement et à la lutte armée pour libérer le peuple dont Salvador Ailende les avait nommés ambassadeurs culturels. Chansons-révoltes, chansons-slogans : le répertoire des Quilapayuns utilise les sonorités du folklore pour entretenir la flamme de la résistance : « Le peuple uni ne sera jamais vaincu », « En avant » !, « Les soldats patriotes s’uniront au combat du peuple et marcheront à ses côtés dans les vastes avenues le jour du triomphe final. »

Inti-Illimani, en exil en Italie, tient les mêmes propos, évoque Victor Jara et la « patrie prisonnière », affirme « Ils ne nous écraseront pas », « L’aube viendra », « Créons l’homme nouveau » : « Chili Résistance, avec moi viens lutter, nous allons forger la patrie de l’Unité »

De son côté, le groupe argentin Cuarteta Cedron redonne au tango sa tonalité première de chant de révolte des marginaux et des exclus. Sa cantate Chances évoque précisément les rapports entre la poésie et le combat :

« Tandis que le dictateur
ou le bureaucrate parlait
Pour défendre le désordre
établi du régime
Le poète a pris un
hendécasyllabe ou vers
Né de la rencontre

D’une prière et d’un éclat
d’automne… »

Et dans Le Cri de l’homme, les Guaranis de Francisco Marin formulent cette prière :

« Seigneur, écoute nous, Seigneur
Délivre-nous de la servilité…
Délivre-nous de la concussion,
Que la voix monte
comme une aubade ! »

Continents crucifiés, peuples méprisés. Cent ans après l’invention du disque, la voix profonde de nations sacrifiées se fait entendre. Elle s’évade des prisons, monte des chapelles, franchit les frontières, parvient jusqu’à nous. « Elle contre-informe, explique Daniel Viglietti. Elle pénètre facilement. Elle peut provoquer en deux ou trois minutes une série d’échos par rapport au processus politique ».

Elle fait donc partie de notre information. Non pas sur les situations économiques, les évolutions rationnelles des Etats dans leur présence superficielle sur l’échiquier international, mais elle témoigne du chemin souterrain des sensibilités, des inaliénables élans des esprits et des cœurs. Nous ne pouvons plus ignorer ces voix qui viennent à la rencontre de nos consciences.

François-Régis BARBRY

in: CJN 197 — JUILLET-AOUT 1978

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