L’analyse marxiste
Lettre du Père Arrupe aux provinciaux jésuites d'Amérique latine
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Lettre du Père Arrupe aux provinciaux jésuites d’Amérique latine
RÉVÉRENDS PÈRES,
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L’an dernier, vous m’avez demandé de vous aider à approfondir le problème de l’« analyse marxiste », sur lequel les évêques d’Amérique latine venaient de donner d’importantes directives (Document de Puebla, n. 544-5). Je vous réponds aujourd’hui après avoir procédé à une ample consultation. J’adresse d’ailleurs copie de ma réponse aux autres Provinciaux de la Compagnie : à plusieurs, en effet, elle pourra également rendre service. (…)
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Il me semble d’abord que nous pouvons accueillir, en vue de notre analyse de la société, un certain nombre de points de vue méthodologiques plus ou moins issus de l’analyse marxiste, à condition de ne pas leur donner un caractère exclusif : par exemple, l’attention aux facteurs économiques, aux structures de propriétés, aux intérêts économiques qui peuvent mouvoir tels ou tels groupes ; la sensibilité à l’exploitation dont sont victimes des classes entières ; l’attention à la place occupée par les luttes de classes dans l’Histoire (au moins dans celle de nombreuses sociétés) ; l’attention aux idéologies qui peuvent servir de camouflage à des intérêts voire à des injustices.
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Dans la pratique cependant, il est rare qu’adopter l’« analyse marxiste » soit seulement adopter une méthode ou une « approche » ; généralement, c’est accueillir aussi le contenu même des explications que Marx a données de la réalité sociale de son temps et appliquer ces dernières à celle de notre temps. Ici s’impose alors cette première remarque : en matière d’analyse sociale, il ne saurait y avoir aucun a priori ; il y a place pour des hypothèses, des théories, mais tout doit être soumis à vérification, rien ne peut être présupposé. Or, il arrive qu’on adopte l’analyse marxiste ou des éléments de celle-ci comme des a priori qui n’auraient pas besoin de vérification — mais tout au plus d’illustration. Parfois on les confond abusivement avec l’option évangélique pour les pauvres ; ils n’en découlent certes pas directement. En matière d’explication sociologique et économique, nous devons, nous jésuites, être très soucieux des vérifications et exemplaires dans l’effort d’objectivité.
« Le matérialisme historique »
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Venons-en ensuite au cœur de la question : peut-on accueillir l’ensemble des explications qui constituent l’analyse marxiste sans souscrire à la philosophie, l’idéologie, la politique marxistes ? Considérons à cet égard quelques points importants.
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Selon bon nombre de chrétiens, eux-mêmes sympathiques à l’analyse marxiste, celle-ci, si elle n’implique ni le « matérialisme dialectique » ni à plus forte raison l’athéisme, comprend néanmoins le « matérialisme historique » ; voire, selon quelques-uns, elle lui est identique. Tout le social donc, y compris le politique, le culturel, le religieux ainsi que la conscience sont compris comme déterminés par l’économique. Or, les termes ainsi employés demeurent, il faut l’avouer, dans le marxisme lui-même, assez mal définis et susceptibles
tibles d’acceptations diverses. Le plus souvent cependant, le matérialisme historique est entendu dans un sens réducteur : politique, culture, religion perdent leur consistance propre et n’apparaissent plus que comme des réalités dépendantes de ce qui se dévoile dans la sphère des relations économiques. Et cette vue des choses est préjudiciable à la foi chrétienne, au moins à la conception de l’homme et à l’éthique chrétiennes. S’il est donc vrai que nous devons être, nous aussi, fort attentifs aux facteurs économiques dans toute explication de la réalité sociale, nous devons nous garder d’une analyse qui comporte l’idée d’une détermination par l’économique en ce sens réducteur.
- Au matérialisme historique se rattache d’ailleurs une critique de la religion et du christianisme à laquelle n’échappe généralement pas l’analyse marxiste. Or, cette critique est susceptible de nous ouvrir utilement les yeux sur des cas où l’on abuse de la religion pour couvrir des situations sociales indéfendables. Pourtant, si l’on raisonne comme si tout est finalement fonction des rapports de production, qui devient la seule vraie réalité, le contenu de la religion et du christianisme est bientôt relativisé et entamé. La foi en Dieu Créateur et en Jésus-Christ Sauveur est rendue fragile, étant considérée, à tout le moins, comme peu utile. Le sens du gratuit disparaît d’ailleurs devant celui de l’utile. L’espérance chrétienne tend à devenir irréelle. (…)
Le risque d’une « totale politisation de l’existence chrétienne »
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Même quand elle n’est pas comprise comme impliquant le matérialisme historique au sens fort, l’analyse sociale marxiste comporte comme élément essentiel une théorie radicale de l’antagonisme et de la lutte des classes. On peut même dire que c’est une analyse sociale en termes de luttes de classes. Or, s’il nous faut reconnaître l’existence d’antagonismes et de luttes de classes avec un entier réalisme — le chrétien voit d’ailleurs quelque rapport entre ce mal et le péché —, il faut pourtant éviter la généralisation : il n’est nullement vérifié que toute l’histoire humaine passée et présente soit réductible à des luttes, encore moins à des luttes de classes au sens précis du terme. La réalité sociale ne se comprend pas au moyen de la seule dialectique du maître et de l’esclave, mais il y a eu, et il y a encore bien d’autres démarches (d’alliance, de paix, d’amour) dans l’histoire des hommes et il y a d’autres forces profondes qui l’animent.
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Nous avons de plus affaire ici à un point où souvent l’analyse marxiste ne demeure pas simple analyse, mais se prolonge en programme d’action ou en stratégie. Si la reconnaissance de la lutte des classes n’implique sans doute pas que le moyen d’y mettre fin soit lui-même une lutte — celle de la classe ouvrière contre la classe bourgeoise —, il est néanmoins rare que ceux qui adoptent l’analyse marxiste ne souscrivent pas aussi à cette stratégie. Or, celle-ci se conçoit mal sans le messianisme prolétarien qui appartient à l’idéologie de Marx — et déjà à la philo-
sophie qu’il avait conçue avant d’entreprendre des analyses économiques systématiques. D’autre part, même si le christianisme reconnaît la légitimité de certaines luttes et n’exclut pas la révolution dans des situations extrêmes de tyrannie sans autre remède (1), il ne peut admettre que le moyen privilégié d’en finir avec les luttes soit la lutte elle-même; au contraire, il cherchera toujours à faire droit à d’autres moyens de la transformation sociale, faisant appel à la persuasion, au témoignage, à la réconciliation, ne désespérant jamais de la conversion, ne recourant qu’en dernier lieu à la lutte proprement dite, surtout si elle implique une violence pour se défendre contre l’injustice. C’est toute une philosophie — et pour nous une théologie — de l’action qui est en cause.
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Bref, si elle ne comporte pas directement l’adhésion à la philosophie marxiste dans son ensemble — encore moins au « matérialisme dialectique » comme tel —, l’analyse marxiste telle qu’on la comprend couramment implique de fait une conception de l’histoire humaine en désaccord avec la vision chrétienne de l’homme et de la société et conduit à des stratégies qui menacent les valeurs et comportements chrétiens. Les conséquences ne sont peut-être pas toujours, du moins pas toujours immédiatement, désastreuses; pourtant, elles l’ont été bien souvent. La question de la morale est particulièrement importante à cet égard et des chrétiens, tentés pendant un temps de suivre l’analyse et la pratique marxistes, ont confessé avoir été induits à se donner bien des facilités dans le choix des moyens pour obtenir leurs fins… Beaucoup de faits corroborent ainsi jusqu’à ce jour ce que Paul VI écrivait dans Octogesima adveniens (n. 34): « Il serait illusoire et dangereux […] d’accepter les éléments de l’analyse marxiste sans reconnaître leurs rapports avec l’idéologie. » La dissociation est plus malaisée qu’on ne le suppose parfois.
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Dans ce contexte, les évêques d’Amérique latine, réunis à Puebla, ont fait observer qu’une réflexion théologique qui part d’une pratique animée par l’analyse marxiste court le risque de conduire à une « totale politisation de l’existence chrétienne », à la « dissolution du langage de la foi dans celui des sciences sociales », à la « disparition de la dimension transcendante du salut chrétien » (Puebla, n. 545). Ce triple risque est en effet susceptible de se manifester dans la ligne des observations que je viens de faire.
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Adopter donc, non pas quelques éléments ou quelques vues méthodologiques seulement, mais l’analyse marxiste elle-même ne saurait être notre fait. A supposer d’ailleurs que quelqu’un, armé d’un appareil de détection très précis, soit à la rigueur capable de parler d’analyse marxiste sans adhésion au matérialisme historique réducteur, ni à la théorie et à la stratégie de la lutte de classes généralisée — serait-ce d’ailleurs encore une analyse marxiste? —, la plupart des hommes, y compris le plus grand nombre de jésuites, n’en sont pas capables. Il y a ainsi un réel danger pratique à diffuser l’idée qu’on pourrait facilement retenir une analyse marxiste distincte de la philosophie, de l’idéologie, de la praxis politique. Et ceci d’autant plus qu’à quelques exceptions près, les marxistes proprement dits refusent quant à eux la séparation entre analyse et vision du monde ou principes d’action marxistes. Nous portons la responsabilité de ce discernement pratique autant que du discernement théorique. Il faut d’autre part que nous donnions aux jeunes jésuites les instruments d’étude critique et de réflexion chrétienne nécessaires pour qu’ils perçoivent bien les difficultés de l’analyse marxiste; il est certain que, durant
la période de formation, on ne peut pas présenter cette analyse comme le moyen même d’accéder à la réalité.
- Je veux en outre mentionner un problème sur lequel j’aimerais voir nos spécialistes entreprendre de plus profondes études: c’est celui des structures de propriété (des moyens de production s’entend), qui est au centre de tant d’éléments dans l’analyse marxiste. Nul doute en fait qu’une mauvaise distribution de la propriété, non compensée par d’autres pouvoirs, entraîne ou facilite l’exploitation décrite par Marx, semblablement dénoncée par l’Église. Cependant, ne confond-on pas souvent l’institution même de la propriété avec sa mauvaise répartition? Il importe de continuer à étudier, l’expérience aidant, quelle répartition des droits de propriété ainsi que des autres pouvoirs (politique, syndical…) permettrait la réalisation d’un monde plus juste et un plus grand épanouissement des personnes, dans différents types de société. Loin de négliger les apports de l’enseignement social de l’Église en ce domaine concret, nous devons en étudier à fond et en préciser les exigences et contribuer à son progrès.
Quatre remarques
- Pour conclure, je ferai quatre remarques. D’abord, quelles que soient les réserves à faire
à l’endroit de l’analyse marxiste, comprenons toujours bien et sachons reconnaître les raisons de son attraction: les chrétiens sont facilement et justement sensibles au projet de libérer les hommes des dominations et des oppressions, à la promesse de faire la vérité par la dénonciation des idéologies qui la masquent ou la déforment, à la proposition de surmonter les divisions sociales. Ne laissons donc personne croire que cet objectif puisse être obtenu par quelque moyen trop simple (ou même contraire à la fin poursuivie), mais ne décourageons jamais la poursuite persévérante de ces buts. Ils ont une directe affinité avec la charité qui définit le projet chrétien. Soyons compréhensifs d’autre part à l’égard de tout homme qui subit dans sa chair des injustices sociales révoltantes.
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En second lieu, il doit être bien clair que l’analyse marxiste n’est pas la seule à être mêlée couramment de présupposés idéologiques ou philosophiques subrepticement introduits. En particulier, les analyses sociales qu’on pratique habituellement en monde libéral impliquent une vision du monde individualiste et matérialiste, destructrice, elle aussi, de valeurs et d’attitudes chrétiennes. A cet égard, sommes-nous assez attentifs au contenu des manuels en usage dans nos collèges? Employant des éléments d’analyse sociale de quelque origine qu’ils soient, nous devons, si nous voulons rester fidèles à l’Évangile, sans cesse les critiquer et les purifier avant d’adopter ce qui aide vraiment à comprendre et à décrire la réalité sans préjugé. Et notre attention doit être guidée par les critères de l’Évangile, non par des idéologies incompatibles avec lui.
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Troisièmement, soyons, à l’égard des marxistes, fraternellement disposés au dialogue. Ne refusons pas d’autre part, dans l’esprit de Gaudium et spes (n. 21 § 6), les collaborations pratiques déterminées que peut requérir le bien commun (2) — tenons certes compte de notre rôle propre de prêtres et de religieux, n’agissons jamais en francs-tireurs par rapport à la communauté chrétienne et ses responsables, et assurons-nous que la collaboration ne porte que sur des actions acceptables pour des chrétiens. En tout cela, nous avons le devoir de rester nous-mêmes, de ne pas glisser de la reconnaissance de quelques points de vue valides à l’accueil de l’ensemble de l’analyse, de demeurer toujours conséquents avec notre foi et les principes d’action qu’elle entraîne. Agissons d’ailleurs de manière à faire voir concrètement que le christianisme est pour les hommes un message incomparablement plus riche qu’aucun concept, si utile soit-il, de l’analyse marxiste.
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Enfin, nous devons aussi nous opposer fermement aux tentatives de quiconque voudrait prendre occasion de nos réserves à l’égard de l’analyse marxiste pour condamner comme marxistes ou communistes, ou pour moins estimer, l’engagement pour la justice et pour la cause des pauvres, la défense de leurs droits par les exploités, les justes revendications. N’avons-nous pas souvent observé des formes de l’anticommunisme qui ne sont que des moyens de couvrir l’injustice ? A ce point de vue encore, restons nous-mêmes, ne permettons pas qu’on abuse de notre jugement critique sur le marxisme, y compris sur l’analyse marxiste.
(…)
- En conclusion, je suis conscient que la situation de l’analyse marxiste pourra éventuellement se modifier ici ou là dans l’avenir (3). De plus, il y a place, sur divers problèmes que j’ai touchés, pour des études théoriques et des investigations empiriques. Dans le moment présent, je tiens à ce que tous observent les indications et directives contenues dans cette lettre ; j’espère qu’elle vous permettra, à vous et aux autres supérieurs, de mieux aider ceux des nôtres que leur ministère met en contact avec des hommes et des femmes de conviction marxiste, y compris les chrétiens qui se proclament « chrétiens marxistes », d’aider aussi plus généralement tous les nôtres qui, ayant besoin d’analyser la société, ne peuvent pas ne pas être affrontés à la question de l’analyse marxiste. Nous pourrons ainsi mieux travailler à la promotion de la justice qui doit accompagner notre service de la foi.
Rome, le 8 décembre 1980.
Très fraternellement vôtre,
PEDRO ARRUPE,
Supérieur général
de la Compagnie de Jésus.
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