Petit abécédaire
A l'usage des membres et des "clients" de l'office social
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Petit abécédaire
A L‘ USAGE DES MEMBRES ET DES ‚CLIENTS‘ DE L‘ office social
Le soussigné a été, pendant près de six ans, président de l’office social d’une ville de 5.000 habitants. Ce "petit abécédaire" voudrait commenter un certain nombre des aspects parfois contradictoires d’un office social.
AIDE Il faut dire d’emblée que la majeure partie du travail des 5 membres de l’office social (officiellement: "bureau de bienfaisance") consiste à discuter si une aide financière sera, ou non, accordée. Quand on a un budget d’un million de francs à gérer, ce travail demande un certain nombre de précautions pour toucher ceux qui ont effectivement besoin d’une aide matérielle. En principe il s’agit de donner des secours réguliers ou extraordinaires sous forme d’argent. Le système des bons d’achat n’est pas souvent utilisé pour des raisons que nous verrons plus loin. A côté de cette aide directe et mesurable, il y a la disponibilité des membres de l’office social: à savoir les innombrables coups de téléphones et autres entretiens avec certains des ‚clients‘. Il s’agit moins de débiter de bons conseils moralisateurs mais plutôt d’être à l’écoute de l’autre, même s’il vous raconte pour la n-ième fois son histoire.
ALCOOLIQUES Comment faut-il réagir face à un indigent alcoolique? Car sitôt qu’il tiendra quelques sous il les transformera en du ‚liquide‘. Que sa femme et ses enfants en souffrent, le chagrine généralement très peu. Il faut tout de même faire en sorte que ces gens ne meurent pas de faim: alors si on donnait une aide financière à la femme? Malheureusement, ce stratagème n’est pas souvent opératoire: le ‚chef de famille‘ trouve souvent des moyens de pression pour extorquer cet argent, destiné à nourrir la famille, à la femme. Et si on donnait des bons d’achat pour vivres? Outre que cette forme d’aide est ressentie comme humiliante par beaucoup, elle n’est pas une garantie contre les abus. Nous avons beau mettre "ni tabac, ni alcools" sur le bon d’achat, un alcoolique invétéré trouvera toujours la possibilité d’échanger ces vivres contre de l’eau-de-vie.
ASOCIAUX Il ne faut pas se cacher le fait qu’une partie des ‚clients‘ de l’O.S. sont des asociaux, des êtres qu’aucune guidance ne saura intégrer, tant soit peu, dans une vie de famille à peu près normale. Un passage du livre
de Harper LEE "TO KILL A MOCKINGBIRD" illustre cette idée: "Atticus said the Ewells had been the disgrace of Maycomb for three generations. None of them had done an honest day’s work in his recollection. He said that some Christmas, when he was getting rid of the tree, he would take me with him and show me where and how they lived. They were people but they lived like animals." (page 36)
ASSISTANT(E) SOCIAL(E) Le contact entre les ‚clients‘ et l’O.S. se fait, le plus souvent, par l’assistante sociale de la commune. Cette spécialiste a la possibilité d’entrer dans le milieu, souvent fermé, du ‚client‘. De plus elle connaît, mieux qu’aucun membre de l’O.S., l’arrière-fond social et familial du ‚client‘, ce qui lui permet de se prononcer sur l’aide qu’il faut lui accorder. Je pense que la présence de l’assistante sociale est absolument nécessaire dans les réunions des membres de l’O.S. Bien sûr, le bureau a devant lui un rapport de l’assistante rendant compte de la situation sociale, sanitaire, familiale et financière de l’indigent. La présence de l’assistante est tout de même nécessaire pour discuter tous les aspects du problème.
BUREAUCRATES Comme les membres de l’O.S. sont tous des bénévoles, les travaux administratifs comme les rapports, le budget, le paiement des secours sont pris en charge par des employés de la commune. Or, il s’avère que, si cette collaboration entre bénévoles et employés peut être très fructueuse, on rencontre aussi, malheureusement, des bureaucrates pour qui tous les clients de l’O.S. sont par définition des fainéants, voire des crétins: leur accorder de l’argent signifie jeter cet argent par la fenêtre. Et ils ne se privent pas de le faire savoir à la fois aux ‚clients‘ eux-mêmes mais aussi aux membres de l’O.S. Or, les autorités communales ont le droit d’accepter ou de refuser le budget mais dans une année en cours, ni le receveur, ni le secrétaire, ni le collège échevinal, ni les conseillers communaux n’ont le droit de contester voire d’invalider une des décisions prises par les membres de l’O.S. Il faut pourtant parfois demander l’aide du Ministère de l’Intérieur, du commissaire de district, d’autres offices sociaux pour pouvoir faire valoir l’autonomie de l’O.S. Ce qui oppose souvent certains employés aux membres de l’O.S. c’est que les membres de l’O.S. essaient de raisonner, non pas exclusivement en termes de rentabilité financière, mais aussi en termes d’équité sociale. Un office social doit pouvoir être en déficit budgétaire si l’aide peut se justifier.
CHÔMEURS Les tracasseries bureaucratiques font souvent qu’un nouveau chômeur devrait attendre pendant deux ou trois mois avant de toucher l’argent du chômage; il en va de même, parfois, avec les allocations d’invalidité. Pour que ces gens, qui en général n’ont pas de réserves, puissent quand même nourrir leur famille, nous
avions décidé de leur accorder une avance sur le chômage, si la preuve était faite que le ‚client‘ en question toucherait effectivement du chômage (attestation établie par l’Administration de l’Emploi). Le ‚client‘ signait une cession qui permettait à l’O.S. d’être remboursé. En fait nous prêtions, sans intérêts, de l’argent pendant le temps où la lenteur administrative faisait attendre le paiement. Si le client est vraiment sans ressources et qu’il ne touche, pour une raison ou une autre, aucun chômage, on peut toujours lui allouer un secours extraordinaire.
Il faut pourtant aussi considérer le revers de la médaille: trop souvent des ‚clients‘ de l’O.S. essaient tous les moyens pour ne pas avoir à travailler, alors qu’ils pourraient très bien le faire. Trop souvent ils considèrent l’O.S. comme une vache à lait que la société met à leur disposition. C’est là un des aspects contradictoires du travail des membres de l’O.S. Nous avons parfois été forcés d’aider matériellement des fainéants parce qu’ils avaient de la famille qui souffrait cruellement de la paresse du père. En fait, les enfants sont parfois utilisés pour forcer la main (= la bourse) de l’office social. S’il est vrai que beaucoup des ‚clients‘ de l’O.S. doivent être traités avec bienveillance et compréhension, il est tout aussi vrai qu’il en faut traiter d’autres avec beaucoup plus de rigueur: leur refuser une aide matérielle est parfois le seul moyen de les remettre au travail.
Il ne faut pas que l’assistance accordée par l’office social fasse des indigents des assistés: il faut au contraire qu’ils apprennent à se (re)mettre sur leurs deux pieds et prendre en main eux-mêmes leur destinée.
Guy DOCKENDORF
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