„Pays clément dans la fureur des vagues“
ou quand l'État se fait éditeur
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ou quand l’Etat se fait éditeur
Un amoureux de la Littérature – et non pas des livres – aura peut-être remarqué, au rayon des nouveautés luxembourgeoises, un volumineux volume de la famille des annuaires téléphoniques, intitulé: "Pays clément dans la fureur des vagues. Les femmes écrivent au Luxembourg". A condition que notre lecteur soit un peu observateur, il aura noté qu’à la place du nom de l’éditeur du livre figure la mention "publication nationale". Il s’agit là d’une anthologie des femmes écrivains des XIX et XXe siècles qui écri-
vent – ou évrivaient – en français, premier volume du genre réalisée par Rosemarie Kieffer et Danièle Medernach-Merens sur l’invitation, il y a quelques années, du ministère des Affaires culturelles.
Si on ne peut que louer l’initiative de l’Etat luxembourgeois de réunir en une anthologie des extraits de l’oeuvre de ses plus grandes "auteu-res", un patchwork de papier cousu de mains de femmes, on ne peut que regretter le pauvre résultat d’une si riche colla-
PAYS CLEMENT
DANS LA FUREUR DES VAGUES
boration. Et comment ne pas émettre des réserves à la fois sur l’esthétique et sur le sérieux de cette anthologie, où se trouvent confondues femmes de Lettres et journalistes? Mais pourquoi le ministère des Affaires culturelles s’est-il chargé lui-même de la publication de ce livre ambitieux, au lieu d’en confier le travail à l’une des différentes maisons d’édition luxembourgeoises?
Car tout dans l’aspect de ce livre montre qu’on a voulu y mettre les moyens, mais sans attention, sans soin, bref sans amour. Tout, à commencer par la couverture, qui est comme le visage du livre: un sombre collage, guère avenant, de roues et de tringles. Les pages, qui doivent appeler la caresse du regard et sont la peau du texte, revêtent ici un glacé luisant comme un front gras. Le corps du texte, enfin, fait peine à voir; le titre, quant à lui, est fort mal choisi. Comment a-t-on pu montrer si peu de respect pour le travail de
ces femmes écrivains qui, pour un bon nombre, auraient du recevoir ici un "homm"age posthume? Des femmes laissées dans l’ombre, et qui, pour se faire connaître – sans être reconnue – devaient se résoudre à se cacher derrière un pseudonyme masculin. Un détail, une "coquetterie" forcée, qui a compliqué d’autant le travail de collecte de Rosemarie Kieffer et de sa collègue, mais qui rajoute au livre une certaine valeur historique. Seul un professionnel du livre aurait pu, aurait su rendre à ces grandes dames leurs lettres de noblesse.
Mais il y a plus grave: comment un tel livre passera-t-il un jour la frontière luxembourgeoise sans une diffusion et une distribution appropriées? Comment pourra-t-il être mis en vente dans les librairies françaises ou belges; comment sera-t-il représenté dans les salons littéraires; quelle presse trouvera-t-il auprès de ses lecteurs potentiels, s’il ne figure pas en bonne place dans le catalogue d’un éditeur? N’est-il pas voué à retourner en poussière au lieu de s’expatrier en pays francophone, comme il devrait en avoir la vocation? Et n’est-ce pas le devoir d’un ministère des Affaires culturelles que de faire découvrir et connaître ses artistes à l’étranger?
Le fait est d’autant plus déplorable lorsqu’on connaît la situation critique des excellentes maisons d’édition luxembourgeoises qui, avec un peu plus de considération et de moyens, pourraient développer leurs ventes à l’étranger, promulgant ainsi la culture luxembourgeoise auprès de ceux qui l’ignorent.
En décidant d’assumer seul la réalisation et la publication de "Pays clément dans la fureur des vagues", le ministère des Affaires culturelles a non seulement gâché le travail de ses auteurs, mais aussi leurs chances de se voir un jour lues par le public qu’elles méritent.
Emmanuelle Travostino
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