Migrations des électeurs entre les partis (1994-1999)

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Tout sondage électoral et a fortiori une estimation des résultats d’un scrutin est rendue difficile au Luxembourg par le panachage. La question standard "Pour qui voteriez vous, s’il y avait élection dimanche prochain ?" doit être nuancée pour rendre compte de ce que d’aucuns ont appelé "l’enfant chéri des Luxembourgeois". Pour appréhender l’acte du vote beaucoup plus complexe au Luxembourg, nous disposons d’une batterie de questions1 à partir desquelles nous construisons un indicateur du comportement de vote qui nous servira à étudier la migration des électeurs entre les partis. Cet indicateur regroupe trois catégories d’électeurs :

  • Les sondés qui disent effectuer un vote de liste.
  • Ceux qui distribuent leurs suffrages sur un seul parti c.-à-d.- ceux qui font un vote intra-liste.
  • Ceux qui distribuent leurs votes sur plusieurs partis tout en indiquant celui qui a obtenu le plus grand nombre de suffrages.

Nous appellerons par la suite ces trois comportements "vote prioritaire" envers un parti. Même si le pourcentage de cet indicateur ne doit pas être confondu avec une estimation du niveau de suffrages exprimés, il rend, dans le contexte spécifique du panachage, mieux compte de l’impact d’un parti que le seul vote de liste. C’est pourquoi nous l’utilisons pour comparer les deux dernières élections législatives. A partir du tableau qui découle du croisement des votes prioritaires exprimés en 1994 et en 1999, on peut produire le graphique des migrations électorales. La largeur des flèches étant proportionnelle au nombre d’électeurs qui ont changé

leur choix prioritaire. Ce graphique se lit aisément et ne demande pas de longs commentaires.

Ce graphique montre que non seulement le parti libéral a profité d’électeurs des partis gouvernementaux, mais aussi les autres partis de l’opposition, ce qui peut-être interprété comme une certaine lassitude de l’électorat du PCS et du POSL et aussi d’une insatisfaction vis-à-vis de certaines mesures prises par la coalition sortante. Comme nous le savons par d’autres questions du même

sondage, c’est la réforme des retraites du secteur public qui a produit une certaine "grogne". Ce qui explique aussi des mouvements d’électeurs, à première vue, incongrus, comme la perte du PCS vers La Gauche.

Pour analyser ces mouvements plus en profondeur, nous reproduisons deux tableaux avec des pourcentages. Le premier répond à la question, d’où proviennent les électeurs de 1999, tandis que le deuxième montre vers quel parti se sont tournés les électeurs de 1994.

La migration des électeurs entre les partis (d’après le vote prioritaire en 1994 et en 1999). Graphique établi sur la base des 1764 personnes ayant indiqué leur choix électoral en 1994 et en 1999. (Source: CRP-Gabriel Lippmann, ILReS)

Les nouveaux ralliés

C’est pour l’ADR que l’on note le moins de constance dans le vote: seulement 37% des personnes proches de l’ADR en 1999 déclarent avoir effectué un vote favorable à ce parti au cours des précédentes élections. Un certain nombre des votants actuels de l’ADR avaient voté en 1994 pour les partis "institutionnels": 17% accordaient le plus grand nombre de suffrages au PCS, 13% au POSL et 8% pour le DP. Les raisons qui semblent pousser les sondés à changer de parti et à préférer l’ADR en 1999 sont surtout la volonté de voir de nouvelles personnes dans la politique, de faire entrer le parti à la Chambre ou au Gouvernement ou parce qu’ils aimeraient un changement politique.

Mais gardons à l’esprit qu’il s’agit là d’un comportement déclaré. Les résultats de l’ADR ont certes progressé entre 1994 et 1999, mais pas de manière aussi importante que ne le laisse penser le nombre de sondés qui se disent nouveaux votants de ce parti. Cette fortemigration vers l’ADR constatée dans les déclarations des sondés s’explique certainement pour partie par la plus grande facilité à avouer aujourd’hui qu’on vote pour l’ADR. Ce parti est en effet mieux considéré que par le passé et il est mieux connu aussi. Le POSL et le PCS sont des partis beaucoup plus "stables": respectivement 78% et 74% de leurs électeurs présumés votaient déjà pour eux en 1994 (en leur accordant le maximum de suffrages). Même chose pour les Verts: 62% des actuels électeurs des Verts votaient en priorité pour ce parti en 1994. 52% des sondés proches du DP votaient pour ce parti cinq ans auparavant. Les "nouveaux électeurs" du DP proviennent du PCS (19% des sondés actuellement électeurs du DP déclarent avoir voté pour le PCS en 1994) et dans une moindre mesure du POSL (10% votaient favorablement au POSL en 1994).

Pour justifier ce changement de parti entre les deux élections, la plupart des personnes concernées évoquent la volonté de changement et de nouveauté (changement politique, voir de nouvelles personnes en politique), celle de faire entrer le parti à la Chambre ou au Gouvernement et de manifester son opposition à la coalition PCS-POSL sortante.

Les défections depuis les dernières élections

Une autre vue sur les mêmes données est fournie par le deuxième tableau qui nous fait découvrir les électeurs qui sont devenus infidèles à leur parti depuis 1994. Ainsi le PCS perd 12 % des électeurs de 1994 (rappelons que les chiffres se rapportent toujours à ceux qui disent effectuer un vote prioritaire) et qui lui préfèrent le parti libéral, tandis que le POSL perd 9% en direction du parti libéral et 7% vers le PCS.

L’ADR lui, peut attirer le même taux, à savoir 3%, des trois grands partis, tandis qu’il perd 10% en faveur du PCS, 7% en faveur du parti libéral et le même pourcentage en faveur du POSL.

Il faut cependant garder en tête qu’à un même pourcentage correspond, selon l’importance du parti un plus ou moins grand nombre d’électeurs. La meilleure façon de représenter les données est le graphique qui rend compte des flux des électeurs entre partis. Rappelons cependant encore une fois que toute notre étude est basée sur un "vote prioritaire" déclaré qui ne doit pas être confondu avec un flux de suffrages déclaré et a fortiori pas avec un flux réel.

Fernand Fehlen

¹ Le sondage a été réalisé par l’ILReS auprès de 2.864 personnes de nationalité luxembourgeoise âgées de plus de 18 ans durant le mois de juin 1999 dans le cadre d’une étude effectuée par le CRP-Gabriel Lippmann pour la Chambre des Députés.

Tableau 1 : D’où viennent les suffrages de 1999

| Échantillon pondéré | Parti auquel on a donné le plus de voix en 1999 | | | | (% en colonnes) | |
| — | — | — | — | — | — | — |
| | ADR | PCS | DP | Les Verts | POSL | la Gauche pas de réponse |
| Parti auquel on a donné le plus de voix en 1994 | 131 | 742 | 481 | 197 | 464 | 56 |
| ADR | 37 | 1 | 1 | 0 | 1 | 2 |
| PCS | 17 | 74 | 19 | 9 | 6 | 12 |
| DP | 6 | 3 | 32 | 3 | 2 | 2 |
| les Verts | 3 | 2 | 2 | 62 | 2 | 16 |
| POSL | 13 | 5 | 10 | 9 | 78 | 23 |
| PCL-La Gauche | 1 | 0 | 0 | 1 | 0 | 30 |
| autre | 0 | 0 | 1 | 0 | 0 | 0 |
| pas de réponse | 14 | 9 | 9 | 8 | 6 | 7 |

Source : ILReS, élections législatives de juin 1999, sondage pré et post électoral.

Base : personnes interrogées qui ont voté en 1994 et qui n’ont pas voté blanc.

  • Note de lecture : les personnes qui disent donner le maximum de leurs suffrages au PCS en 1999 sont 74% à avoir choisi ce même parti en 1994. 5% disent avoir voté prioritairement pour le POSL en 1994. 3% pour le DP. 2% pour les Verts et 1% pour l’ADR. 9% ne fournissent pas de réponse à cette question.

Tableau 2 : Où vont les suffrages de 1994

| Échantillon pondéré | Parti auquel on a donné le plus de voix en 1999 | | | | (% en colonnes) | | |
| — | — | — | — | — | — | — | — |
| | ADR | PCS | DP | Les Verts | POSL | la Gauche pas de réponse | |
| Parti auquel on a donné le plus de voix en 1994 (% en lignes) | | | | | | | |
| ADR | 71 | 68 | 10 | 7 | 0 | 7 | |
| PCS | 761 | 3 | 72 | 12 | 2 | 4 | |
| DP | 316 | 3 | 7 | 79 | 2 | 3 | |
| les Verts | 177 | 2 | 8 | 5 | 69 | 5 | |
| POSL | 524 | 3 | 7 | 9 | 3 | 69 | |
| PCL-La Gauche | 20 | 7 | 0 | 0 | 10 | 0 | 84 |
| autre | 13 | 0 | 0 | 37 | 0 | 0 | 0 |
| pas de réponse | 412 | 4 | 16 | 11 | 4 | 7 | 1 |

Source : ILReS, élections législatives de juin 1999, sondage pré et post électoral.

Base : personnes interrogées qui ont voté en 1994 et qui n’ont pas voté blanc.

  • Note de lecture : les personnes qui ont accordé le maximum de leurs suffrages à l’ADR en 1994 sont 68% à choisir ce même parti en 1999. 10% disent voter prioritairement pour le PCS en 1999. 7% pour le DP et le POSL. 2% pour la Gauche et 0% ne donnent pas de réponse.

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