De l’héritage à la conviction

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À une époque qui voit s’effacer les références traditionnelles, se transformer les mentalités et les pratiques, l’intellectuel croyant ne peut se contenter des contenus évanescents de ses leçons de catéchisme. Une information régulière, un approfondissement occasionnel lui permettent d’échapper aux rangs des croyants déboussolés, ou de quitter le camp des sceptiques, de ceux qui refusent une religion du merveilleux, du mythe et du miracle. Il découvrira également que la foi non seulement a survécu aux Lumières et au rationalisme, mais que des penseurs contemporains renommés affirment leur conviction religieuse, prenant en quelque sorte le contre-pied de l’abandon massif des croyants (?) sociologiques.

Dans Dieu, un itinéraire (Éditions Odile Jacob, 2001; cf. forum n° 213 et 214), Régis Debray constate que le Dieu mort ressurgit régulièrement : les hommes ne s’en tirent pas tout seul. D’où l’hypothèse d’un principe d’incomplétude constitutif de tous les rassemblements humains. "La cristallisation d’un collectif supposerait la mise en rapport de ses membres avec une donnée jamais donnée dans l’expérience, objet d’un acte de foi, déposé en un mythe. C’est le clou auquel est suspendu le tableau. Il en faut un, sinon il tombe et se brise. Ce point d’accroche, notre point aveugle, chaque ensemble a le sien, est interdit de manipulation technique ou critique, interdit qui caractérise le sacré … Quoi de plus compréhensible pour un vivant intrinsèquement précaire comme l’est toute culture collective, fût-elle athée, que de déclarer inviolable et sacré ce qui l’empêche de se disloquer dans le n’importe quoi ? Toute transcendance serait alors indice et instrument d’un vouloir vivre qui s’ignore". (p. 371)

Cette donnée ne serait-elle pas parente de cet autre dynamisme, de ce "désir de vivre" qui s’exprime dans la connaissance transcendante ? Lorsque l’homme se reconnaît comme sujet spirituel interpellé par une parole intérieure qui le dépasse infiniment et qui l’appelle à un agir en personne libre ? Des philosophes contemporains, Gadamer, Levinas, Ricoeur, Derrida, nous parlent de Dieu, à partir d’une expérience du

réel, dans une démarche parallèle, donc différente de la connaissance conceptuelle par laquelle s’exprime la science.

Dans La critique et la conviction, Entretiens avec François Azouvi et Marc de Launay (Pluriel 9009, 2001), le philosophe protestant Paul Ricoeur s’explique sur sa foi chrétienne : "Être un sujet religieux, c’est accepter d’entrer ou d’être déjà entré dans cette grande circulation entre une parole fondatrice, des textes médiateurs, et des traditions d’interprétation : je dis des traditions car j’ai toujours été convaincu qu’il y avait une multiplicité d’interprétations à l’intérieur même du domaine judéo-chrétien, et donc un certain pluralisme, une certaine compétition entre traditions d’écoute et d’interprétation … Quant à entrer dans ce cercle-là, il m’est arrivé de dire que c’était un hasard transformé en destin par un choix continu. Un hasard, parce qu’on pourrait toujours me dire que, si j’étais né ailleurs, les choses n’eussent évidemment pas suivi le même cours. Mais cet argument ne m’a jamais beaucoup impressionné, parce que m’imaginer né ailleurs, c’est m’imaginer n’être pas moi. J’accepterais, à la limite, de dire qu’une religion est comme une langue dans laquelle on est né, ou bien on a été transféré par exil ou par hospitalité ; en tout cas, on y est chez soi ; ce qui implique aussi de reconnaître qu’il y a d’autres langues parlées par d’autres hommes". (p. 219-220) Nous reprendrons ce texte.

"J’accepterais, à la limite, de dire qu’une religion est comme une langue dans laquelle on est né, ou bien on a été transféré par exil ou par hospitalité ; en tout cas, on y est chez soi ; ce qui implique aussi de reconnaître qu’il y a d’autres langues parlées par d’autres hommes".

Ricoeur inscrit l’orientation de sa vie dans l’espace et dans le temps. Il situe un horizon et reconnaît une histoire, une tradition d’écoute. Debray (Dieu, Un itinéraire) se place dans une perspective similaire, lorsqu’il évoque ‚l’hommage d’un nouveau venu (du christianisme qui ‚emprunte‘ …) à la continuité de l’espèce. Chaque époque a sur la précédente un droit de suite autant que d’inventaire, et cette gratitude fait notre humanité‘. (p. 235) Dans De quoi demain. Dialogues (Fayard/Galilée, 2001), Jacques Derrida et Elisabeth Roudinesco consacrent le premier chapitre de leur entretien à ‚Choisir son héritage‘. Le philosophe est héritier dans la vie et dans le travail de la pensée. Il répond à ‚une sorte de double injonction, à une assignation contradictoire : il faut d’abord savoir et savoir réaffirmer ce qui vient avant nous, et que donc nous recevons avant même de le choisir, et de nous comporter à cet égard en sujet libre … Réaffirmer … Non seulement l’accepter, cet héritage, mais le relancer autrement et le maintenir en vie‘. Et il faut réaffirmer sans fin, car ‚l’héritage … témoigne de notre finitude. Seul un être fini hérite, et sa finitude l’oblige. Elle l’oblige à recevoir ce qui est plus grand et plus vieux et plus puissant et plus durable que lui. Mais la même finitude oblige à choisir, à préférer, à sacrifier, à exclure, à laisser tomber … On est responsable devant ce qui vient avant soi mais aussi devant ce qui est à venir et donc encore devant soi‘. Le philosophe hérite de Platon, de Descartes, de Kant, de Hegel ou de Heidegger. Plus près de nous, il lit les contemporains, Husserl, Lévi-Strauss, Lévinas, Foucault, Althusser et Lacan. Il réaffirme l’héritage, en lui devenant infidèle, lorsqu’il perçoit le danger du ‚moment dogmatique‘, de l’esprit de système. Il le ‚déconstruit‘ et ainsi le ‚réaffirme‘.

Le détour par les philosophes nous aura permis de situer nos questions comme des interpellations de toujours, qui nous touchent dans notre vie d’aujourd’hui et qui engagent l’avenir de l’humanité. La réflexion est portée par l’interrogation sur le sens. Si elle n’exclut pas la possibilité d’une dimension religieuse, elle est critique en face de la prétention dogmatique, qui réduit le ‚Dieu vivant‘ en idole. Les découvertes de la science et la réflexion des philosophes doivent interpeller le théologien. Si, dans l’absolu, la vérité est une, les dévoilements du vrai sont progressifs. Et ses expressions sont liées à notre finitude. On diminue Dieu, quand on confine sa ‚Parole‘ à une aire géographique, à un moment de l’histoire. Si Dieu n’a pas conduit la main de l’écrivain sacré, s’il n’a pas dicté le texte des Écritures, notre finitude nous condamne à l’attitude de l’héritier, qui reçoit, choisit, sacrifie et exclut: la fidélité à la Parole fondatrice – qu’il n’est pas question met-

Paul Ricoeur

tre en doute – consiste à la laisser vivre. Et à la faire fructifier comme un capital qui fera la joie de nos héritiers et qui, en même temps, les obligera. La parabole évangélique des talents ne demande pas d’amasser des mérites, des points de fidélité pour gagner le cadeau du ciel. Elle fait appel au discernement qui engage pour l’action.

Revenons au texte de Paul Ricoeur. ‚Un hasard, parce qu’on pourrait toujours me dire que, si j’étais né ailleurs, les choses n’eussent évidemment pas suivi le même cours‘. Né en France dans un famille protestante, l’auteur se dit héritier d’une tradition chrétienne nourrie par les penseurs grecs, les Lumières et les philosophes contemporains. ‚M’imaginer né ailleurs, c’est m’imaginer n’être pas moi … Quant à entrer dans ce cercle-là, il m’est arrivé de dire que c’était un hasard transformé en destin par un choix continu‘. Par lequel il accepte son ‚moi‘. Le hasard nous fait naître et devenir personnes responsables de notre existence et de notre avenir à l’intérieur d’une civilisation. Notre destin ne se fera pas à la suite d’un exil ou d’une fuite en Orient. Par un choix continu Paul Ricoeur accepte le double héritage des philosophes et de l’Écriture. La réflexion herméneutique est l’outil de la critique appliquée à l’héritage philosophique. Cette méthode servira également d‘organon pour la réflexion qui fonde sa conviction religieuse. Il

Au cours de sa vie, s’il n’a pas demeuré au stade de ‚la foi du charbonnier‘, une ‚déconstruction‘ progressive aura amené le chrétien à mettre entre parenthèses la plupart des notions apprises au catéchisme ou l’aura conduit soit à un scepticisme désabusé, soit à l’indifférence.

entre ainsi “dans cette grande circulation entre une parole fondatrice, des textes médiateurs, et des traditions d’interprétation”. Sa foi intègre la “Parole” biblique, les textes successifs qui l’explicitent et les traditions d’interprétation, vécues dans les communautés croyantes.

“Je dis des traditions car j’ai toujours été convaincu qu’il y avait une multiplicité d’interprétations à l’intérieur même du domaine judéo-chrétien, et donc un certain pluralisme, une certaine compétition entre traditions d’écoute et d’interprétation.” La foi ne s’exprime pas à partir du bloc monolithique d’une Vérité concédée à un dépositaire unique. Le judaïsme a connu, à l’époque du Christ, les fractions des pharisiens, des sadducéens et des esséniens. Le christianisme a intégré Pierre et Paul et quatre évangélistes. Il a engendré des sectes; et, aujourd’hui, les Églises particulières, les confessions chrétiennes sont nombreuses. “J’accepterais, à la limite, de dire qu’une religion est comme une langue dans laquelle on est né, ou bien on a été transféré par exil ou par hospitalité ; en tout cas, on y est chez soi ; ce qui implique aussi de reconnaître qu’il y a d’autres langues parlées par d’autres hommes”. Cela vaut pour toutes les religions. Aux adeptes des religions orientales on demandera: avez-vous appris la langue, connaissez-vous l’histoire, vivez-vous de l’apport de toute la richesse de ce que vous adoptez ? Si tel n’est pas le cas,

vous resterez des étrangers exclus de la vie profonde de cette religion.

Être chrétien aujourd’hui requiert la conviction du croyant et une vision de la société dans laquelle il agit. La question religieuse, avant d’être proposition de morale ou exigence de pratique cultuelle, est recherche d’orientation et de sens. Elle est compliquée par nos années d’apprentissage. Au cours de sa vie, s’il n’a pas demeuré au stade de “la foi du charbonnier”, une “déconstruction” progressive aura amené le chrétien à mettre entre parenthèses la plupart des notions apprises au catéchisme ou l’aura conduit soit à un scepticisme désabusé, soit à l’indifférence. Si les raisons de douter sont nombreuses, rares sont les occasions de communiquer à leur propos. La vie des paroisses, la pratique du culte, permettent-elles au croyant de se sentir chez soi? Quelle langue entend-il? La messe dominicale répète-t-elle, avant la bénédiction, le pain rompu et donné, l’expérience de disciples d’Emmaüs: “notre coeur n’était-il pas tout brûlant au dedans de nous, quand il nous parlait en chemin et qu’il nous expliquait les Écritures”? (Luc 24,33).

Dans L’Esprit de la liturgie (Ad Solem, Genève 2001) le cardinal Joseph Ratzinger demande une réforme de la liturgie. N’étant pas spécialiste en liturgie, le cardinal oublie de mentionner qu’il s’exprime à titre personnel. Il exalte le rôle du prêtre dont il prône le one man show et renvoie

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dans les rangs les animateurs laïques. Parmi d’autres incohérences, il réduit la Liturgie de la Parole au rang d’une action extérieure de la liturgie (p. 557-560). Le juge en matière de foi déprécie le moment et le lieu où le croyant peut avoir accès au "sacrement de la Parole". Le moment du "kérygme", quand la parole du pasteur traduit la foi chrétienne en termes intelligibles et cohérents, en langues d’aujourd’hui.

Pour le jésuite Paul Valadier l’avenir est déjà compromis. Les séminaires "préparent un clergé dont les structures affectives et psychologiques, pour ne rien dire de la théologie, ne manqueront pas de poser problème : à eux-mêmes d’abord, aux fidèles ensuite, obligés d’avoir affaire avec eux. Ici et là on voit déjà les effets des ’nouveaux‘ séminaires et l’on voit à l’oeuvre le cléricalisme de jeunes prêtres, formés dans un style spiritualisant sans épaisseur humaine; ce cléricalisme, source future à peu près certaine de conflits graves, sera d’autant plus insupportable qu’il ne s’appuie pas toujours sur des personnalités fortes ou instruites, traits qui, à la rigueur, pourraient le justifier. Dans la situation à venir, seuls pourront réaliser un travail presbytéral ceux qui auront compris les données nouvelles et seront prêts à une collaboration avec les fidèles. Heureusement, même peu nombreux, ils existent. Mais la figure sous laquelle ils pourront réaliser leur tâche de manière équilibrée (c’est-à-dire réellement spirituelle) reste largement à découvrir." (Paul Valadier, Un christianisme d’avenir, Seuil 1999, p. 213-214) Il serait inutile de remuer le fer dans la plaie en insistant sur les cas de prêtres immatures, ou pervers, qui secouent nombre d’Églises aujourd’hui.

Les problèmes liés à la communication nécessaire pour nourrir la conviction ne doivent pas faire oublier la situation précaire de la société visible qu’est l’Église. Nous suivons encore Paul Ricoeur. La sécularisation – à laquelle n’échappe pas l’Église de Luxembourg – restreint le champ d’influence de l’institution ecclésiale par rapport aux autres institutions. À la longue, le religieux deviendrait totalement hétéronome. Enfin, la société abandonnerait l’horizon eschatologique – les fins dernières – que lui fournissait le religieux. Cette dimension a déjà été remplacée par le "grand banquet" de la réconciliation ultime. À la longue, les formes laïcisées de l’eschatologie feraient place à "l’apparition d’une manière de vivre dans une histoire sans fin ultime, donc une histoire se mouvant d’échéances brèves en échéances brèves, à la mesure des projets maîtrisables à court terme forgés par les différentes communautés. Le dernier signe de la sécularisation serait l’absence d’une fonction, récapitulative englobante, et donc la dispersion des cercles d’appartenance des cités".

Cardinal Joseph Ratzinger
(The New York Review of Books)

Des sociétés sans aucune perspective eschatologique, sans un "principe espérance" (Ernst Bloch) paraissent-elles concevables ? L’auteur en doute. La fin des eschatologies de remplacement, le communisme par exemple, ne doit pas nous conduire à penser que "la fin de ces grands récits a été la fin de tous les grands récits. C’est peut-être celle des récits de substitution, qui laissent certainement derrière eux un grand vide". Les prophètes de malheur se trompent : "Je crois très profondément que la critique est bénéfique pour la projection eschatologique de ce qui reste de noyaux ecclésiaux dans nos sociétés, débarrassés de la tentation de pouvoir. Il reste une parole pauvre, désarmée, qui n’a d’autre force que sa capacité d’être dite et écoutée. Elle repose sur une sorte de pari: y a-t-il encore des gens pour entendre cette parole"? La question est pertinente, car, contrairement au Moyen ge, lorsque les textes de la Bible étaient rares et les croyants nombreux, aujourd’hui "la petite voix des écritures bibliques est perdue dans le vacarme incroyable de tous les signaux échangés. Mais le destin de la parole biblique est celui de toutes les voix poétiques. Seraient-elles entendues au niveau du discours public? Mon espérance est qu’il y aura toujours des poètes et des oreilles pour les écouter. Le destin minoritaire d’une parole forte n’est pas seulement celui de la parole biblique". (p. 252 – 254)

René Vesque

Des sociétés sans aucune perspective eschatologique, sans un "principe espérance" (Ernst Bloch) paraissent-elles concevables ?

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