Quelle mémoire pour l’avenir?
Une nation peut-elle traiter son histoire de manière objective?
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André Grosbusch
S’ils font partie du peuple ou de la nation dont ils retracent le passé, les historiens les plus qualifiés sont hantés par cette question, tant il est vrai qu’ils sont, qu’ils le veuillent ou non, tributaires de représentations formées au sein de cette même nation. Cela vaut pour les plus critiques autant que pour les laudateurs.
Le phénomène des nationalités et l’émergence du culte de la nation en Europe forment une partie intégrante de l’histoire des 19e et 20e siècles. Il se trouve que cette “époque contemporaine” est aussi celle de la naissance de l’histoire comme science humaine et comme discipline enseignée à tous les niveaux. Rien d’étonnant donc si toute nation ou nationalité favorise l’investigation non seulement sur sa langue, sa culture, mais aussi et avant tout sur son histoire, dont elle fait un élément essentiel de l’éducation patriotique et civique dès l’âge le plus tendre. Il s’agit de structurer la perception du monde en fonction de symboles, de valeurs et bien sûr d’un passé communs, la famille et l’école primaire obligatoire offrant le cadre idéal de cet apprentissage. La place et la présentation de l’histoire nationale dans l’enseignement préscolaire, primaire et secondaire sont donc un révélateur important. Dans son ouvrage “Comment on raconte l’histoire aux enfants à travers le monde entier”, Marc Ferro note: “L’image que nous avons des autres peuples, ou de nous-mêmes, est associée à l’Histoire qu’on nous a racontée quand nous étions enfants. Elle nous marque pour l’existence entière. Sur cette représentation, qui est aussi pour chacun une découverte du monde, du passé des sociétés, se greffent ensuite des opinions, des idées fugitives ou durables, comme un amour…, alors que demeurent, indélébiles, les traces de nos premières curiosités, de nos premières émotions.”$^{1}$ Comme pour toute autre nation, on s’intéressera aussi aux noms
des rues, des places publiques qui évoquent des dates, des noms de personnages ou de batailles qui reviennent dans chaque localité, pour avoir une idée de ce que les autorités ont voulu perpétuer dans la mémoire des gens.
Pour la Pologne, le changement d’une partie de ces noms après 1989 constituerait un objet de recherche très instructif.
A la fondation d’une nation se rattachent généralement des récits légendaires, voire des mythes fondateurs, relayés par d’autres mythes et légendes construits au gré des grands événements. Plus ceux-ci sont liés à des épreuves pénibles, notamment des guerres contre des peuples ou nations voisins, plus le sentiment d’appartenance commune et de solidarité intérieure est prononcé. Les choses se compliquent en cas de traces plus ou moins vivantes de conflits internes: guerres de religion, rivalités avec d’éventuelles minorités ethniques, révolutions sociales ou politiques. Pensons aux deux Espagnes depuis les années 1930, ou encore à la France, où la Révolution de 1789/92 est entrée en compétition avec le baptême de Clovis dans la revendication de l’héritage national!
Décrire ou analyser la manière dont les Polonais perçoivent leur histoire me semble du moins aussi difficile que pour n’importe quelle autre nation. Si en l’occurrence, l’auteur a “l’avantage” de ne pas être Polonais, que donc il ne peut être soupçonné de glorifier ou d’excuser quoique ce soit, il reste qu’il
ne dispose pas d’informations suffisantes pour prétendre à une quelconque objectivité dans un domaine de surcroît extrêmement délicat.
En effet, pour connaître l’image que les Polonais ont actuellement de leur histoire, il faudrait pouvoir recourir à des sondages scientifiques de grande envergure auprès de toutes les couches sociales, de tous les milieux culturels, toutes générations confondues, et cela tout aussi bien en Pologne qu’à l’étranger, car à côté des 39 millions d’autochtones, il y a lieu d’ajouter les millions de Polonais, qui pour des raisons très diverses, vivent ailleurs dans le monde, en Europe et en Amérique surtout. Selon nos informations, une telle recherche n’a pas été faite.$^{2}$
Sous les puissances occupantes l’historiographie a été censurée, gommée ou instrumentalisée. Inutile de donner ici des exemples de la propagande nazie ou soviétique à propos de l’histoire de la Pologne!
Sous la République populaire, l’historiographie officielle a tenté de concilier le patriotisme avec l’amitié soviétique. Elle n’a donc pas été aisée : sous le regard du “grand frère”, comment présenter les luttes séculaires contre la Russie, fût-elle tsariste ? Que faire d’un Mickiewicz qui, dans les Aïeux évoque l’oppression d’une Russie qui montre des parallèles étonnants avec l’Union Soviétique ? L’ouvrage est interdit. Les origines de la haine ancestrale des Russes sont escamotées. La vanité nationaliste est flattée, sous condition qu’elle
repose sur le socle du socialisme. Sur la question complexe du territoire de la Pologne, les communistes sont heureux de se référer à l’époque des Piasts quand la Silésie était polonaise, pour justifier l’expulsion des Allemands, alors que le silence est fait sur les régions à l’est du Bug, annexées par l’URSS. La lutte contre les chevaliers teutoniques est présentée comme une entreprise commune de Polonais, de Lituaniens et de Russes (Alexandre Nevski). Copernic a surtout fait avancer la science contre l’obscurantisme de l’Eglise. Les insurrections du 19e siècle sont présentées sous leur aspect de lutte sociale. La guerre de 1920 contre les bolcheviques était téléguidée par la France et la Grande-Bretagne. Bien sûr, l’Armée rouge et la résistance communiste polonaise ont libéré le pays des nazis. Le pacte Hitler-Staline de 1939 et le massacre de Katyn sont passés sous silence. Et ainsi de suite.
De manipulations aussi grossières, les Polonais n’étaient sans doute pas dupes. Toutefois, ils ne disposaient guère de sources et de livres d’histoire permettant une vue correcte et sereine de leur passé. Dans ce contexte, il ne surprendra pas qu’une certaine transmission orale, dans le cadre des familles et de l’Eglise, normalement très proche du peuple, présente une histoire faite d’oppression, de souffrances, mais aussi du dépassement de celles-ci, grâce à une foi inébranlable en l’indépendance envers et contre tout. Aussi certains événements, que ce soient des victoires comme celle de 1410 sur l’Ordre teutonique, celle de Kosciuszko en 1794, le miracle de la Vistule de 1920, le siège de Monte Cassino, mais aussi des défaites suite à des insurrections héroïques contre un ennemi trop puissant, sont-ils transfigurés et inspirent-ils consolation, fierté et courage. Encore aujourd’hui, beaucoup d’enfants apprennent en bas âge le catéchisme du petit Polonais, parlant de la terre, du sang versé par les ancêtres, des symboles comme l’aigle blanc, etc. Le thème de la résistance sous toutes ses formes est en permanence sous-jacent à la conscience historique. Que l’éclatement du bloc de l’est soit parti de la Pologne s’explique sans doute aussi par l’esprit frondeur séculaire de ce peuple. Même depuis 1989, aucun gouvernement n’a survécu aux élections, et la débrouillardise des Polo-
nais, souvent à la limite de la légalité, est devenue proverbiale.
Un autre aspect de la conscience historique est l’apport de la Pologne à l’Europe et au monde : la défense de l’Occident chrétien contre les Tartares ou les Turcs, l’émigration, que ce soit de combattants s’engageant dans diverses
La guerre froide
nous a occulté quelque peu
que les Polonais
étaient et sont
profondément européens
et fiers de l’être.
causes ou guerres de libération, de grands talents comme Frédéric Chopin, Marie Curie-Skłodowska, Roman Polanski, Zbigniew Brzezinski, le pape Jean-Paul II, ou tout simplement la masse d’ouvriers ou de professionnels qui ont joué un rôle important dans plusieurs régions industrielles ou villes d’Europe occidentale et d’Amérique.
La guerre froide nous a occulté quelque peu que les Polonais étaient et sont profondément européens et fiers de l’être. A Poznan, j’ai assisté à un cours d’initiation à l’histoire, où le professeur a commencé par montrer aux élèves, d’un air satisfait, que la Pologne se trouvait exactement au centre de l’Europe, à mi-chemin entre l’Oural et l’Irlande, entre la Scandinavie et la Méditerranée centrale. L’enracinement dans la culture occidentale par le biais du rite latin, les nombreuses connexions historiques, notamment avec la France, la tradition de tolérance et celle du combat pour la liberté, un certain art de vivre sont des éléments qui témoignent de cette "européanité". Si des épisodes plus sombres comme certaines annexions, la discrimination des minorités ou les pogroms antijuifs (comme ceux de Jedwabne ou die Kielce) suscitent des controverses passionnées, ne sommes-nous pas là encore en présence d’un phénomène très européen.
A la veille de l’adhésion à l’Union Européenne, nous assistons à des réflexes qui s’expliquent par l’histoire.
La catastrophe de la deuxième guerre mondiale et le souvenir de l’abandon (1939, 1945) se sont profondément
ancrés dans l’esprit des Polonais, même nés pendant ou après la guerre. Il est tout à fait possible que l’atlantisme du gouvernement actuel (et de l’opposition) constitue un mécanisme de défense ou de contrepoids à une Union qui tend à fondre les nations dans un grand Etat fédéral, dominé par le couple franco-allemand. Ceci et les longues négociations d’adhésion, parfois ressenties comme humiliantes, pourraient d’ailleurs éclairer l’attitude de la Pologne dans la crise irakienne.
Paradoxalement, le souvenir 1939/45 semble en effet être plus vivace que celui de quarante quatre ans de République populaire, ou même celui des années 1990. Mais quelle que soit la période à laquelle nous nous référions, la perception et l’interprétation en dépend pour une large part du destin individuel ou familial ou de l’orientation politico-idéologique de celui qu’on interroge. Si la condamnation radicale de l’agresseur nazi fait l’unanimité, il n’en est pas autant pour les autres périodes. Ainsi, tel vieillard rêve de l’époque héroïque du président Pilsudzki, tel ancien activiste de Solidarnosc insiste sur les aspects négatifs du régime communiste, tandis que maints laissés pour compte du libéralisme consécutif au changement de 1989 ("thérapie de choc" de Balcerowicz), comme les petits paysans, les retraités ou les chômeurs ont tendance à en évoquer les côtés positifs : minimum de sécurité matérielle, plein-emploi, … Les leaders politiques post-communistes actuellement au pouvoir préfèrent jeter le voile du silence sur l’avant-1989, comme le récent procès des meurtriers de Popieluszko le montre de façon éloquente. Et même leurs prédécesseurs de Solidarnosc, à commencer par l’ex-premier ministre et intellectuel catholique Mazowiecki, ont jugé trop délicate une décommunisation systématique. –
Enfin, il est probable que la plupart des jeunes, qui ne connaissent la période Gierek ou Jaruzelski que par oui-dire, préfèrent tourner le regard vers le présent et un avenir libéré de complexe légué par l’histoire.
1 Marc FERRO Comment on raconte l’histoire aux enfants. Paris, Payot, 1981.
2 Confirmé à notre demande par l’Institut de la Mémoire Nationale de Varsovie (Institut Pamieci Narodowej).
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