„Le point de non-retour a été dépassé“
Interview avec la galeriste Erna Hecey
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Gallerie Erna Hecey, Bruxelles
Erna Hecey
« Le point de non-retour a été dépassé »
C’est chose faite, Erna Hecey a déménagé; la galeriste est installée depuis début avril dans son nouvel espace de la rue des Fabriques, en plein cœur de Bruxelles. Pourquoi, alors que le Luxembourg se dote d’infrastructures culturelles qui devraient lui permettre de prendre place sur la scène internationale, et alors que l’année 2007 s’annonce importante sur le plan culturel, une des principales galeries d’art contemporain luxembourgeoises, reconnue par ses pairs, les artistes et la critique, décide-t-elle de quitter le pays?
Vous avez inauguré votre nouvel espace bruxellois avec une exposition intitulée « Strange, Familiar and Unforgotten », une première proposition réunissant 19 artistes et explorant l’histoire et la mémoire. Une manière de tourner la page 6
Erna Hecey: Non. Pour moi il est question d’étape plutôt que de page tournée. Mon ancrage à Bruxelles ne m’empêchera pas de promouvoir l’art contemporain au Luxembourg, où je compte bien contribuer, comme par le passé, à la dynamisation de la scène artistique locale en y développant de nouvelles propositions. Mais il faut d’abord que je m’installe ici, que je termine de vider tous mes cartons et ensuite je pourrai explorer et développer mes idées de promotion au Grand-Duché.
Plantons le décor. Dès 1995 vous avez essayé de mettre en place, au Luxembourg, une galerie ambitieuse, au programme bien défini, avec comme « but primordial » disiez-vous, la volonté d’une ouverture internationale…
E.H.: L’année 1995, très bénéfique, a marqué une période d’ouverture et d’euphorie… qui n’a malheureusement pas duré. Dans le milieu, on a vite senti une régression, marquée par un réel recul de l’intérêt du public, de son affluence. Or une galerie a besoin d’un – de son – public. Au Luxembourg,
bourg, l’absence de forces vives, d’intellectuels et de jeunes entraîne un manque de regard critique. De plus nous – tous ceux qui oeuvrons dans l’art contemporain – n’avons pas réussi à convaincre le public luxembourgeois de l’importance de cet art actuel que nous défendons; nous ne sommes pas parvenus à former de nouveaux collectionneurs – ou alors très peu. Le CASINO (Forum d’art contemporain), et particulièrement le MUDAM (Musée d’art moderne Grand-Duc Jean), ont constitué pour moi une immense source de stimulation, mais le retard pris dans la construction de ce dernier a fait que cette stimulation a diminué progressivement. J’entretiens cependant toujours de bonnes relations avec cette institution qui a suivi de très près mon travail.
Vous aviez d’ailleurs envisagé, un moment, la mise sur pied d’une collaboration de grande envergure, notamment avec le MUDAM.
E.H.: Oui, au Grand-Duché j’ai essayé d’initier un mode de fonctionnement tel que celui du Limmatstraße de Zurich (une ville plus grande et plus ancienne que Luxembourg-Ville, certes, mais quand même comparable par bien des aspects). Il y a là un ancien bâtiment industriel rassemblant un musée privé, cinq ou six grandes galeries ainsi qu’une librairie spécialisée. J’imaginais créer
Interview: Brigitte Petré
Le CASINO et particulièrement le MUDAM ont constitué pour moi une immense source de stimulation, mais le retard pris dans la construction de ce dernier a fait que cette stimulation a diminué progressivement.
un lieu qui soit à la fois un « laboratoire » mais aussi un endroit où différentes positions de l’art contemporain pouvaient s’exprimer. On y aurait trouvé une extension du MUDAM, des galeries, des designers et des stylistes, une librairie. Je crois profondément que cela aurait pu amener à une vraie vision de l’art contemporain au Luxembourg; à tout le moins positionner celui-ci en tant que partie intégrante de la culture. Hélas… mes propositions d’une nouvelle esthétique n’ont pas été suivies et j’ai vécu cela comme une sorte de refus, un manque d’intérêt.
Qu’entendez-vous par « nouvelle esthétique » ?
Si notre premier contact avec une œuvre consiste en une réaction visuelle, spontanée, directe, voire affective, la relation ne s’établit pas forcément directement entre nous et l’œuvre. Mais si on se met à la recherche de sens on s’interroge sur le but poursuivi par l’artiste, comment il s’inscrit dans l’histoire de l’art, quelle est son évolution… La première « lecture » s’enrichit avec la compréhension de la démarche de l’artiste. Elle est aussi fonction, évidemment, de notre âge, de notre vécu, de nos expériences visuelles et de toutes les connaissances emmagasinées au fil des ans; ainsi que de l’air du temps ! Un des boulots des galeristes et des institutions est donc de montrer l’art et aussi d’aider le visiteur, le spectateur, à lire et comprendre le travail exposé.
Pourquoi votre projet n’a-t-il pas abouti au Luxembourg ?
Principalement parce que nous (galeries et institutions) étions trop dispersés, même si certains ont fait et font toujours un très bon boulot. Lorsque j’ai parlé de la création d’un nouveau lieu, je n’ai pas été prise au sérieux – mes idées sont toujours un peu en avance sur leur temps. Oui, il y a déjà pléthore en matière de lieux culturels au Luxembourg; oui, il y a Neumünster (très différent de ce que j’avais en tête); oui, il y a le Casino, le MUDAM, ainsi que trois ou quatre bonnes galeries… Mais les propositions sont éparpillées, tout comme les énergies. Lorsque le public international se déplace, il constate vite que l’offre, le « contenu » culturel, n’est pas énorme. Pour qu’une telle scène fonctionne il faut que chaque acteur trouve sa place et là il y a des lacunes importantes en terme de lieux comme de propositions. Cette situation m’apparaissait de plus en plus clairement, tout comme l’évidence que je ne parviendrais pas à réaliser mon projet au Luxembourg. Dès lors je ne pouvais plus rester, être spectatrice et non actrice. J’ai donc commencé à me tourner vers l’extérieur, à envisager de m’installer à Paris dans un premier temps. M’étant constitué un réseau international durant mes neuf ans d’activité, les gens du milieu savaient que je voulais réellement passer à une autre phase de développement de mon travail. Un beau jour, quelqu’un m’a fait une proposition incroyable, dans des
conditions si extravagantes que même une jeune galerie aurait pu se lancer sans trop de risques et s’installer dans ce lieu exceptionnel (780 m²). J’ai vite accepté. Ouvrir cette galerie, ici à Bruxelles, me permet de préciser mon travail, rendre celui-ci – et donc les artistes que je défends – plus visible. Je vais également pouvoir fonctionner de manière beaucoup plus efficace sur le plan de la diffusion et de la production artistique, deux domaines dans lesquels j’ai toujours été très engagée.
Pourquoi Bruxelles, et non Paris ou Berlin ?
J’ai su assez vite que Bruxelles, où la scène artistique est foisonnante et variée, pouvait accueillir une proposition telle que la mienne. Il y avait, il y a (!) une place à prendre. Mon installation ici résulte donc d’une belle combinaison d’énergie, de proposition et de projet en cours. Oui, une telle possibilité ne pouvait se trouver qu’ici ou à Berlin, où il y a le même genre d’effervescence mais qui se situe encore en dehors des circuits et du marché. De plus Bruxelles occupe une position tout à fait centrale : à une heure de Paris, de Cologne ou de Düsseldorf, à deux heures de Londres… malheureusement à près de trois heures de Luxembourg… Et puis, « last but not least », le climat culturel de ce pays est intéressant et motivant : on perçoit une tradition artistique ancrée dans le temps, on sent des émergences dans tous les domaines. Ici les artistes sont véritablement concernés par des questions politiques, économiques et sociales et pas seulement par la recherche esthétique. Mes choix vont vers des œuvres complexes, cohérentes, où concept et choix esthétique constituent un ensemble. C’est cette direction qui m’intéresse car je suis curieuse de voir comment les artistes, ces gens dont les antennes sont en permanence ouvertes, réagissent au monde qui les entoure.
Ne pensez-vous pas que, d’ici peu, ce regard particulier du public et des artistes, cette manière d’envisager l’art se développera au Luxembourg ?
J’en suis convaincue. Mais cela prendra encore quelques années. Or devoir attendre cinq à dix ans, c’est beaucoup trop pour moi; j’ai passé l’âge. A un certain moment, il faut se centrer sur ce que l’on veut faire réellement et s’en donner les moyens. Un long chemin a été parcouru depuis 95 mais la route est encore longue. Au Luxembourg règne malheureusement toujours une certaine schizophrénie mais les gens vont devoir se rendre compte, qu’ils le veuillent ou non, que le point de non retour a été dépassé. On n’est plus là pour seulement gagner de l’argent – j’ai vécu 30 ans au Grand-Duché, où je suis arrivée de Budapest dans les années 70, je sais donc d’où l’on vient. Il faut que ceux qui vivent au Grand-Duché s’y sentent chez eux, impliqués sur les plans politique, culturel, social… Le Luxembourg a une place autre que financière à prendre dans l’Europe. Il pourrait saisir cette opportunité. Tout est possible, tout est à faire.
Les propositions (culturelles) sont éparpillées, tout comme les énergies. Lorsque le public international se déplace, il constate vite que l’offre, le contenu culturel, n’est pas énorme.
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